TRAITÉ DE LA MORT SUBLIME. L’ART DE BIEN VIVRE ET DE BIEN MOURIR

Dans le climat ambiant du matérialisme néo-libéral du gouvernement Macron, le livre de Daniel SALVATORE SCHIFFER, Traité de la mort sublime. L’art de mourir de Socrate à David Bowie, apparaît comme un rappel salutaire à un humanisme éclairé, une intégrité et dignité de vie et de principes, un code moral empreint de stoïcisme exprimé dans un Dandysme métaphysique.

TRAITÉ DE LA MORT SUBLIME. L’ART DE BIEN VIVRE ET DE BIEN MOURIR

La mort est le sort commun à tout être vivant, la vie terrestre n’est qu’un cheminement vers cette fin inéluctable. Bien que la mort soit omniprésente dans le monde contemporain, toujours violente et déchirante sur nos écrans de téléviseurs ou d’ordinateurs, voire sur nos téléphones portables, elle est aussi paradoxalement tenue à distance. Le monde s’émeut un instant seulement devant la décapitation d’otages ou de prisonniers sur des terres lointaines, du cadavre échoué d’un enfants migrant sur des rives étrangères, témoin déchirant de tous les inconnus anonymes fuyant la guerre et la famine qui ont sombré dans l’oubli au sein de flots inhospitaliers, ou d’une fusillade terroriste au centre de nos villes. Mais tout cela ressemble étrangement aux images des films qui ont familiarisé et anesthésié les foules depuis des décennies, les accoutumant à l’horreur de la mort violente et gratuite. C’est devenu une sorte de divertissement, suscitant des émotions fortes comme les combats des gladiateurs dans la Rome antique, qu’encouragent les jeux vidéos en ligne. La récupération politique s’en mêle, les associations humanitaires font entendre, en vain, leur voix, l’actualité dans l’instant reprend le dessus, et l’on passe à un autre sujet.

L’une des préoccupations majeures de notre temps dans le monde occidental est de reculer l’échéance du moment fatidique de la mort dans une course folle et paradoxalement suicidaire. À l’heure où la jeunesse est présentée en France, pays des philosophes, héritiers de l’esprit lumineux de la Grèce antique, comme une vertu, la mort n’est plus un sujet abordable. Or la jeunesse en elle-même n’a jamais été une vertu, et ne le sera jamais, sinon en esprit dans l’ouverture et la générosité de cœur, dans l’enthousiasme, dans l’idéalisme vécu de valeurs et principes de vie. Comme l’enfance, la maturité ou la vieillesse, la jeunesse n’est qu’un stade dans le cheminement de la vie, qui doit logiquement mener vers la sagesse de la raison, dans la maturité de l’homme conscient de sa place dans le monde, de ses devoirs et de ses responsabilités envers la société. En fait de l’homme conscient d’un art de vivre qui lui permette de donner le meilleur de lui-même, et se faisant de contribuer au bien général par son exemple et par son action. L’obsession de la jeunesse éternelle, de la superficialité de l’apparence et de la survie du corps physique à tout prix, va à l’encontre de toute rationalité et de toute éthique de vie. Privilège d’une minorité d’êtres humains dans les pays développés, alors que la mort fauche les enfants dès leur naissance dans des pays dévastés par la famine et les épidémies engendrées par l’exploitation des ressources naturelles par des multinationales sans scrupule, ou les jeux géopolitiques mortifères des grandes puissances, cette obsession des pays industrialisés est une obscénité. Elle mène l’entière race humaine à sa perte. Sans parler de l’industrie d’armes meurtrières, un commerce lucratif auquel se livrent les pays dits civilisés pour sauvegarder un style de vie néo-colonialiste. C’est un cercle vicieux infernal dans l’industrie d’une certaine médecine esthétique sans scrupules et corrompue, et celle de laboratoires pharmaceutiques sans éthique qui polluent des terres lointaines dans leur production de produits créés pour remédier aux maladies, que leur production elle-même engendre et encourage, en connivence avec l’industrie chimique. Dans cette folle course à la jeunesse éternelle, paradoxalement Thanatos règne suprême, et la mission d’Hippocrate, ‘Soigner le malade et non la maladie’ n’a plus cours. La maladie du monde moderne industrialisé est le refus de l’acceptation digne et stoïque des lois naturelles qui règnent sur la vie, et l’arrogance de vouloir s’arroger le droit d’omnipotence dans la course effrénée du profit à tout prix, à la satisfaction des désirs les plus égoïstes dans l’indulgence la plus débridée, menant ainsi le monde à sa perte. C’est aussi dans le matérialisme et dans l’adoration de Mammon et du Veau d’Or de la société de consommation néo-libérale, la suprématie du corps et l’assouvissement de ses désirs les plus bas, les plus vils, et les plus égocentriques, au détriment de la dignité humaine et de la survie de l’âme et de l’esprit.

Dans cette société rongée de l’intérieur par des pulsions aussi perversement narcissiques et égoïstes, par des aspirations aussi bassement superficielles, économiques et matérialistes, la brutalité de la loi du marché rabaisse l’homme tel un bétail à une marchandise, et le dénie dans sa dignité fondamentale. La manipulation des foules par l’information tient désormais place de savoir, la Connaissance est une notion obsolète que l’on veut éradiquer afin de mieux contrôler la psyché collective, l’esthétique se traduit dans l’art par un nihilisme suicidaire, l’élégance par le prix ou la marque des habits. Dans ce contexte, une méditation sur la Mort Sublime semble certes incongrue en cette fin d’année. 2017 a vu la France, Fille Aînée de l’Église, pays des Droits de l’Homme, basculer dans la déraison la plus totale. Une psychose collective des plus pernicieuses, créée et orchestrée par d’obscures forces politiques et économiques destructrices, l’a fait renier ses idéaux et principes séculaires. Sciemment lâchant la proie pour l’ombre, elles ont fait élire Macron président, un être immature superficiel, arrogant et prétentieux, qui est à leur solde. C’est un Narcisse pervers et retors, avide de l’adulation des foules, d’argent et de pouvoir, mais ignorant de la gouvernance démocratique, dépourvu d’élévation d’esprit, d’altruisme, de sens du devoir civique et politique. C’est un pantin docile, au discours bien rodé, qui commence dans sa répétition à vite devenir éculé. Après seulement six mois au pouvoir, les mots vidés de leur sens, prononcés sans conviction, trahissent la vacuité et la fourberie du beau discours d’un habile charlatan bonimenteur, calculateur, froid et sans scrupules, vendu à l’amoralité la plus totale. Dans ce climat ambiant, le livre de Daniel SALVATORE SCHIFFER, Traité de la mort sublime. L’art de mourir de Socrate à David Bowie, à paraître le 4 janvier 2018 chez Alma Editeur, Paris, apparaît comme un rappel salutaire à un humanisme éclairé, une intégrité et dignité de vie et de principes, un code moral empreint de stoïcisme exprimé dans un Dandysme métaphysique.

TRAITÉ DE LA MORT SUBLIME, DE SOCRATE À DAVID BOWIE TRAITÉ DE LA MORT SUBLIME, DE SOCRATE À DAVID BOWIE

Ce Dandysme que l’auteur définit comme ‘un mode de vivre’, selon la formule d’Oscar Wilde qui voulait ‘ Faire de sa vie une œuvre d’art’, est aussi selon Baudelaire ‘ Le dernier éclat d'héroïsme dans les décadences.’ C’est un héroïsme quotidien qui consiste à refuser la bassesse des compromissions, la médiocrité de la pensée et de l’action, la trivialité du quotidien, afin d’accomplir un destin hors pair, qu’annoncent, dans le portrait tracé par Baudelaire dans Le Peintre de la Vie Moderne ‘ …cette légèreté d’allure, cette certitude de manières, cette simplicité dans l’art de domination, cette façon de porter un habit …ces attitudes toujours calmes mais révélant la force, …de ces êtres privilégiés en qui le joli et le redoutable se confondent si mystérieusement’. Dans le théâtre traditionnel japonais Kabuki, issu d’un culte religieux féminin, l’acteur masculin maquillé, doit par son jeu assumer l’universalité de la nature humaine : ‘La force de l’homme, la grâce de la femme et l’innocence de l’enfant’. Par innocence s’entend l’émerveillement de l’enfant devant la vie, sa simplicité, sa légèreté, son ouverture de cœur et d’esprit dans l’acceptation implicite de la grandeur et de la décadence de la condition humaine. Le Dandy est par essence androgyne, en lui se conjuguent tous les aspects de la condition humaine, dont il fait une œuvre d’art dans sa vie par l’auto fécondation de son génie. L’image du Dandy donnée par Beau Brumell, son créateur anglais à l’époque Regency, un être superficiel, vain et frivole, selon la définition de Thomas Carlyle dans son ouvrage Sartor Resartus, ‘Un homme portemanteau... Les autres s'habillent pour vivre, lui vit pour s'habiller’, rappelle les excès de la toilette ostentatoire des Incroyables et des Merveilleuses sous le Directoire. Mais elle subit en France une transformation qui l'enrichit et l'ennoblit, l'investissant d'une dignité nouvelle et d'une mystique associée à la notion du Sublime, qui fera son succès dans la vision des artistes et poètes anglophiles du Romantisme et du Symbolisme. Baudelaire codifie le concept:’ Le mot Dandy implique une quintessence de caractère et une intelligence subtile de tout le mécanisme moral du monde’. Loin d’être une attitude basée sur les apparences, comme il est communément présenté en évoquant Beau Brumell, le Dandysme est une élégance de vie, de pensée, de sentiments, de conduite, qui en sublime tous les aspects. Il s’exprime en une philosophie de vie toute à la fois épicurienne dans la jouissance des biens de ce monde, une qualité royale, et un ascétisme dans le stoïcisme d’une âme bien née devant les aléas de la vie. Baudelaire décrit cette dichotomie dans Richard Wagner et Tannhaüser à Paris, ‘La lutte des deux principes qui ont choisi le cœur humain pour principal champ de bataille, c’est à dire de la chair avec l’esprit, de l’enfer avec le ciel, de Satan et de Dieu’.

Le Dandy est un aristocrate dans le meilleur sens du terme sinon par naissance, par nature. ‘Ses yeux sont avant tout épris de distinction…un Dandy ne peut jamais être vulgaire…, il montre gravité dans le frivole…le plaçant dans une classe à part. Il exerce une ascèse de vie, selon Baudelaire ‘une gymnastique propre à fortifier la volonté et à discipliner l’âme’, ainsi poursuit-il, ‘On voit que par certains côtés le Dandysme confine au Spiritualisme et au Stoïcisme’. Le Dandy n’aspire pas à l’argent comme une chose essentielle, ses aspirations sont d’une autre nature. ‘La vie élégante n’exclut ni la science ni la pensée, elle les consacre’, selon Balzac. Devant la vie ou devant la mort, il ne peut avoir que la même élégance, qui d’après Baudelaire ‘…n’est qu’un symbole de la supériorité aristocratique de son esprit’. Il atteint ainsi au Sublime, comme le dit Oscar Wilde ‘Il faut vivre comme si la mort n’existait pas, et mourir comme si on n’avait pas vécu’.

Le premier traité sur le Sublime, un essai portant sur la rhétorique, date de l'Antiquité; écrit au premier siècle de notre ère par Longin, et découvert au seizième siècle, il exerça une influence sur la pensée philosophique et l'esthétique du dix-septième siècle à travers la traduction française de Boileau en 1674. Au dix-huitième siècle, l'Angleterre en découvrit la notion dans l'étude d'Edmund Burke, A Philosophical Enquiry into the Origins of our Notions of the Sublime and of the Beautiful, qui considère les deux notions du Sublime et du Beau comme opposées et mutuellement exclusives. L'esprit anglais empirique et pragmatique conçut le Sublime comme extérieur à l'homme, dans la nature : ce furent les voyageurs du Grand Tour en traversant les Alpes qui s'en firent les chantres, dans des visions de sauvage grandeur immortalisées par Turner au dix-neuvième siècle. Le génie français, imbu d'humanisme gréco-latin, replaça le Sublime là d'où il est issu, dans la nature humaine. Le nom de l’auteur présumé du traité Dionysius ou Longinus révèle l’aspect initiatique du texte, dont s’inspireront certains ordres monastiques dans leurs Règles. Il évoque Dionysos et les rites de son culte à Mystères : c’est le dieu de l'extase, du transport de l'âme. Son éloge du verbe nous dit que ‘Les effets d'un langage élevé ne sont pas de persuader une audience, mais de la transporter’. Le traité cite par ailleurs la Genèse, accentuant le pouvoir créateur de la parole de Dieu: ‘Et Dieu dit. Que la Lumière soit! Et elle fut. Et encore que la Terre soit! Et elle fut...’, un concept hermétique que partageaient les Grecs, qui pensaient que toute parole prononcée avec conviction et sincérité s'incarne par ce fait. Mais l'auteur élargit le concept: ‘La littérature peut influencer l'âme, et l'âme peut s'exprimer dans une oeuvre d'art’, ainsi ‘Le Sublime est manifesté par une âme élevée’. Elle la communique aux autres, qui, par un lien d'empathie, le reconnaissent sous l’effet de la fougue et de la passion, qualités de jeunesse portées hors du temps par le génie du Dandy, ‘un être libre, libertaire et libertin’, nous dit l’auteur. ‘Le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté’ , s’exclame Baudelaire, ‘ce Dante des temps moderne’, dans Le Peintre des Temps Moderne. Le Dandy transcende l’action destructrice de Chronos dans sa discipline de vie dédiée à ‘L’art pour l’art’, et dans l’œuvre testamentaire qu’il laisse au monde. Daniel Salvatore Schiffer le démontre avec le Black Star de Bowie, le déchirant Requiem de Mozart, le legs artistique de Warhol, tout autant que dans les œuvres des grandes figures de la littérature occidentale. Il mentionne Sénèque, l’un des maître du Stoïcisme adepte de ‘La Belle Mort’, qui cite dans son texte sur La brièveté de la vie, le premier des aphorismes d’Hippocrate, ‘La vie est courte, l’art est long’.

Sénèque mourant, IIe siècle après J.-C. Rome,Marbre noir et albâtre, vasque en brèche violette, Musée du Louvre, Paris Sénèque mourant, IIe siècle après J.-C. Rome,Marbre noir et albâtre, vasque en brèche violette, Musée du Louvre, Paris

 La fin du seizième siècle vit une résurgence du Stoïcisme.

La mort de Sénèque, gravure de Cornelis Galle, c. 1610, d'après Rubens, The Victoria & Albert Museum, London La mort de Sénèque, gravure de Cornelis Galle, c. 1610, d'après Rubens, The Victoria & Albert Museum, London
Elle s’effectua sous l’influence de la traduction des textes anciens, tout autant que de la découverte archéologique de sculptures datant de l’Antiquité gréco-romaine, représentant les maîtres et adeptes du Stoïcisme, et donc du Sublime qui lui est inhérent, ‘Le Sublime est l’écho d’une grande âme’ dit Longin. L’exemple moral qu’ils transmettent par-delà les siècles influença les voyageurs du Grand Tour, qui visitaient les collections princières dans la péninsule transalpine. Les artistes s’en inspirèrent et les utilisèrent dans leurs oeuvres à des fins didactiques. Ainsi la statue du Sénèque mourant au Musée du Louvre, acquise par Napoléon en 1807 auprès de son beau-frère Camillo Borghese, que la famille tenait du duc Altemps, dans la collection duquel elle est mentionnée en 1599. Rubens s’en inspira directement dans un tableau La Mort de Sénèque c.1610, exécuté à Anvers à son retour d’Italie. Deux versions existent l’une au Prado à Madrid, l’autre à Munich à l’Alte Pinakothek. Des gravures, tel celle de Cornélis Galle, disséminèrent l’œuvre et son message moral et philosophique. De nombreux artistes illustrèrent le thème, Le Louvre en possède deux exemples : La Mort de Sénèque, c.1633 de Claude Vignon, et celle de Luca Giordano c. 1684 – 1685. Rubens avait dessiné la statue de Sénèque mourant dans la collection Borghese durant son séjour dans la Ville Éternelle en 1601-2. S’il utilisa le corps de la sculpture dans son tableau, il s’inspira pour le visage d’un buste antique du philosophe du genre dit Pseudo-Seneca, qu’il avait acheté à Rome. 

Les quatre philosophes, Sir Peter Paul Rubens, c. 1615,  Palazzo Pitti, Firenze Les quatre philosophes, Sir Peter Paul Rubens, c. 1615, Palazzo Pitti, Firenze
En 1615 à Anvers, il l’inclut dans le tableau Les Quatre Philosophes. Il s’y représente debout derrière son frère, le philologue Philippe Rubens, assis à une table en compagnie du philologue et humaniste Juste Lipse et de l'humaniste Jan van den Wouwer, sur les genoux duquel Mopsulus, le chien de Juste Lipse, appuie sa tête. Juste Lipse est directement assis sous le buste de Sénèque, en hommage à sa grande vertu fleuri de tulipes, alors la plus rare et la plus coûteuse des fleurs, dont une Bourse pour la vente de ses précieux bulbes existait à Anvers. La correspondance de Rubens montre qu’il était l’élève favori de Juste Lipse. Le peintre virtuose et prolifique, on dénombre plus de 1,400 œuvres, fit fleurir l’esprit et les formes du Baroque italien dans le Nord de l’Europe. C’était aussi un humaniste polyglotte érudit, un savant collectionneur d’antiquités, un fin courtisan et diplomate cosmopolite ennobli par le roi Charles I d’Angleterre et Philippe IV d’Espagne, et de plus un homme de haute vertu et spiritualité . ‘D'instinct plus porté aux grand travaux qu'aux petites curiosités’, nul autre artiste en son temps n’assuma un tel statut, jouit d’une telle renommée et exerça une telle influence. Il pratiquait régulièrement les Exercices Spirituels de Saint Ignace de Loyola, une méditation sur la Passion et la mort du Christ, qui renforce l’âme, éveille, stimule et élève l’imagination, comme le faisaient de nombreux artistes de la Contre Réforme, dont Bernini. Selon Sénèque ‘Le souverain bien c'est une âme qui méprise les événements extérieurs et se réjouit par la vertu’. Juste Lipse s’efforça de réconcilier la philosophie des Stoïques avec la foi chrétienne dans son essai De Constantia qui suscita le courant philosophique du Néo-stoïcisme, et eut une influence considérable au dix-septième et dix-huitième siècles. Publié en 1584, le volume connut un succès immédiat avec dix-huit re-impressions en dix ans, et une traduction française dès 1592. Selon Alain Michel il s’agit ‘ d’une consolation devant les malheurs du temps ‘ dont la vie de Juste Lipse est le vivant témoignage : né Catholique et élevé chez les Jésuites jusqu’à l’âge de 16 ans, il devint Luthérien avant de retourner au Catholicisme.

Les Premiers Chrétiens admiraient Sénèque, le théologien carthaginois Tertullien parlait de lui comme ‘notre Sénèque’. Au Moyen Âge, la très populaire Légende dorée des Saints du Dominicain Jacques de Voragine c.1260, le mentionne. Il devint un saint humaniste que Dante inclut dans les Limbes parmi ‘Les grands esprits’, quant à Boccaccio il considère sa mort, ‘Un suicide par ordonnance’ selon Tacite, comme un de facto baptême en esprit. Ce qui rendait le concept du suicide, un acte héroïque et une vertu chez les Anciens, ‘Une belle mort’ acceptable dans un contexte chrétien qui le condamne.

Le suicide du Galate, Ier siècle ap. JC, Rome,Le suicide du Galate, Marbre, Musei Capitolini, Roma Le suicide du Galate, Ier siècle ap. JC, Rome,Le suicide du Galate, Marbre, Musei Capitolini, Roma

En 1623 fut découvert dans les jardins de la Villa Ludovisi à Rome le groupe sculptural du Suicide du Galate, une copie romaine en marbre du bronze original hellénistique c. 230-20 av. JC, célébrant avec deux autres sculptures, Le Galate mourant, Musei Capitolini, Rome, et Le Galate agenouillé, Musée du Louvre, Paris, la victoire d’Attale Ier sur les Galates, les Celtes de l’Asie Mineure. Les trois statues décoraient l’Autel de Zeus de Pergame, désormais à Berlin. Les humanistes et artistes contemporains démontrèrent une grande admiration envers cette représentation d’une ‘Belle mort’, célébration de la vertu dans l’éthos stoïque de l’honneur. De nombreuses gravures en disséminèrent l’image, qui devint aussi, dans une optique néo-platonicienne, représentative des proportions idéales du corps humain selon Gérard Audran qui la reproduisit dans, ‘Les proportions du corps humain mesurées sur les belles figures de l'Antiquité’ en 1683. Poussin s’en inspira dans L’enlèvement des Sabines, Metropolitan Museum of Art, New York, dont il réalisa plusieurs versions. François Lespingola en fit une copie pour Louis XIV, qui fait pendant au groupe du Laocoon dans les jardins de Versailles, à l’entrée du Tapis Vert.

La représentation de la Mort de Socrate, un autre ‘suicide par ordonnance’, n’apparaît que vers la moitié du dix-huitième siècle en réaction contre les excès du style Louis XV, utilisant à outrance le féminin en sujet picturaux et en motifs décoratifs sous l’influence de la maîtresse du Roi, la Marquise de Pompadour, mécène de Boucher. Sous la critique de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture, la nécessité d’un retour à une certaine gravitas, virilité de forme et d’esprit dans la peinture d’histoire, se fit ressentir. En 1762 la Mort de Socrate est proposée au Concours du Prix de Rome, et en 1787 deux tableaux sur le sujet sont exposés au Salon de l’Académie. L’un par David, et l’autre de Pierre Peyron, toutes deux des commandes aristocratiques.

La mort de Socrate, Jacques Louis David, 1787, The Metroplitan Museum of Art, New York, USA La mort de Socrate, Jacques Louis David, 1787, The Metroplitan Museum of Art, New York, USA

   Depuis l’Antiquité le Sublime dans le suicide est représenté par une figure féminine, Lucrèce, une patricienne romaine célèbre tout autant pour sa beauté que pour sa vertu, puisqu’elle décide après son viol par Sextus Tarquin, fils du dernier roi étrusque de Rome, de se donner la mort afin de ne pas souiller la lignée des ancêtres de son mari. Lucrèce est présentée par Tite-Live, et par l’historien grec Denys d’Halicarnasse, comme un exemplum, digne d’inspirer l’exemple dans son acte, qui eut de profondes répercussions politiques. Suite au viol de Lucrèce, Rome serait passée de la monarchie à la République, en 509 av. JC. Son personnage assuma une dimension mythique et inspira de nombreux artistes de Raphaël à Balthus, autant que poètes, musiciens et écrivains. Parmi les nombreux hommages qui lui ont été rendus, St Augustin la compara aux martyres chrétiennes dans la Cité de Dieu, Dante la cita dans la Divine Comédie, Shakespeare lui dédia un poème, Giraudoux une pièce de théâtre, Haendel une cantate, Benjamin Britten un opéra.

Le suicide de Lucretia, c. 1511-12, gravure de Marcantonio Raimondi d'après Raphaël Le suicide de Lucretia, c. 1511-12, gravure de Marcantonio Raimondi d'après Raphaël
Son mythe traite de la vertu des femmes, et de l’honneur, un aspect de la ‘Belle mort’, qui n’est pas traité par l’auteur. Certes en ce début du vingt-et-unième siècle qui glorifie la libération des mœurs amorcées dans les années soixante, et la large diffusion de la pornographie encouragée par l’accès à l’Internet, la valeur de la chasteté féminine est obsolète, ce qui explique aussi la recrudescence des agressions sexuelles envers les femmes. Là où il n’y a plus de respect, des femmes envers elles-mêmes, et des hommes envers les femmes, la licence s’installe. Quant à l’honneur, cette vertu est elle aussi obsolète dans une société néo-libérale de consommation où tout est à vendre pour profit, même l’être humain lui déniant sa dignité, en témoigne le retour des marchés aux esclaves. L’honnête homme français du dix-septième siècle, le gentleman britannique, courtois et cultivés, imprégnés des principes moraux du Néo-stoïcisme, dont la parole fait acte de serment, parole d’honneur, a gentleman’s word, tiennent leur lignée du Kalos Kagathos des Anciens Grecs. Dans une éthique de vie où ‘Le Beau est le Bon’, ils participent d’un idéal d’équilibre entre l’âme et le corps, ‘Mens sana in corpore sano’, ‘Un esprit sain dans un corps sain’ un dandysme de vie que la société contemporaine matérialiste ne respecte plus à ses risques et périls, dans son obsession du corps, de la satisfaction de ses besoins, et de sa survie au détriment de celle de l’âme et de l’esprit.

Les belles âmes, on s’en fout un peu’ déclare le Premier Ministre français, Edouard Philippe, se faisant l’héraut du credo de la philosophie néo-libérale de son souverain chef, Macron, qui se gargarise de belles paroles afin de mieux faire accepter la corruption morale de la société française qu’il est train d’opérer. Il faut avoir une belle âme pour avoir une belle mort, les Anciens le savaient et s’y préparaient par l’initiation aux Mystères. Le sujet n’est pas abordé par l’auteur qui fonde son argument sur une métaphysique laïque du Dandysme. C’est ignorer un aspect essentiel de la ‘Belle mort’, la mort initiatique étant à la base même des rites antiques depuis l’Ancienne Égypte . Le néophyte, sous la protection d’un initié, était soumis durant un temps déterminé, à une série d’épreuves physiques et mentales. Elles devaient lui permettre d’accéder à une plus grande maîtrise de son corps, de ses pensées et de ses émotions, d’atteindre échelon après échelon à une plus grande conscience de la nature du monde et de l’univers, et par la maîtrise de soi, à contrôler certaines forces cosmiques. Il accédait alors au monde platonicien des Idées, à la Connaissance, qui lui conférait un statut et des pouvoirs lui permettant d’agir pour le bien général. Les Rites à Mystères grecs s’inspirèrent des pratiques initiatiques égyptiennes, ainsi le révèle, entre autres, l’épitaphe d’un initié orphique, la Tablette de Pétalia, désormais au British Museum à Londres, traduite par Marguerite Yourcenar dans La Couronne et la Lyre:

Sur le seuil de la porte noire,

À gauche, au pied d'un peuplier,

Coule l'eau qui fait oublier,

Âme pure, abstiens-toi d'en boire.

 

Cherche l'eau du lac de Mémoire,

Des gardiens sont sur le bord,

Tu leur diras: « Je crains la mort,

Je suis fils de la terre noire

 

Mais aussi du ciel étoilé,

Je meurs de soif. Laissez-les boire ».

Sur le rivage non foulé,

Ils t'offriront l'eau de Mémoire.

 

Au flot amer tu goûteras,

Et chez les héros tu vivras... 

La terre noire, Al-Kimyã, l'ancien nom de l'Égypte, d'où venait toute Connaissance, que seuls possèdent les Immortels, les dieux et les héros, dont dit Hermès Trismégiste: Ainsi la splendeur du monde entier sera tienne et toute l'obscurité te fuira. Pour se faire il fallait, ainsi que la Table d'Émeraude le commande, ‘…séparer la Terre du Feu, le subtil de l'épais, mais soigneusement et avec beaucoup d'intelligence et d'industrie’. C’est tout l’art de l’alchimie, la Grande Tradition initiatique occidentale, dont l’étymologie révèle l’origine, Al-Kimyã, le savoir occulte qui donne le pouvoir à l’initié d’accéder au royaume oublié dont il convient de se souvenir en buvant ‘l'eau de Mémoire’. Si beaucoup y aspirent, bien peu sont élus. Ils sont souvent détruits durant les épreuves par leurs propres vices et faiblesses : seuls les cœurs purs, les belles âmes, raillées par le cynisme contemporain ambiant, y parviennent.

‘Séparer la Terre du Feu, le subtil de l’épais’, c’est bien la description de la mort, quand l’âme, l’esprit, quittent le corps. C’est aussi le but de toute discipline initiatique : l’éveil conscient de l’esprit dans le corps sous l’effet de l’extase ou de l’illumination. L’extase dionysiaque, la transe initiatique des Soufis, la libération des cycles karmiques des Yogis par l’ascèse et la méditation, toutes les disciplines spirituelles tendent au même but : l’harmonisation du corps, de l’âme et de l’esprit chez l’être humain. Ceci afin de libérer les énergies d’un système nerveux fortifié et régénéré, et lui permettre en l’investissant de nouveaux pouvoirs, de réaliser son plein potentiel créateur. L’extase mystique permet à l’âme humaine d’unir le feu sacré qui l’anime, qui est le souffle même de la vie, au Feu Cosmique sidéral. Ce faisant, de retourner à la source même de la Vie, que l’on peut nommer Dieu, ou Zeus selon les Stoïques, qui est aussi la mort physique. Pour pouvoir survivre à cette expérience, le corps, l’âme et l’esprit doivent être préparé par une stricte ascèse à entrer dans une autre dimension, qui sans cette discipline préparatoire pourrait les consumer et les détruire par son intensité fulgurante.

1.L’extase de Sainte Thérèse d’Avila, de Bernini, dans la Chapelle Cornaro, église de Santa Maria della Vittoria, Roma, 1647-52 1.L’extase de Sainte Thérèse d’Avila, de Bernini, dans la Chapelle Cornaro, église de Santa Maria della Vittoria, Roma, 1647-52
Pour avoir vécu l’expérience initiatique de l’extase mystique, l’Extase de Sainte Teresa d’Avila de Bernini dans la chapelle Cornaro à Rome, me frappe par la justesse de la représentation plastique du ravissement de l’âme, décrit par la sainte dans son autobiographie publiée en 1622. Elle se dit transpercée par un ange d’une lance de feu, l’Amour Divin, qui: ‘me laissait toute en feu avec un grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu'elle me faisait gémir; et pourtant la douceur de cette douleur excessive était telle, qu'il m'était impossible de vouloir en être débarrassée. L'âme n'est satisfaite en un tel moment que par Dieu et lui seul. La douleur n'est pas physique, mais spirituelle, même si le corps y a sa part’. L’âme et le corps ne sont qu’un, et cette sublime expérience de l’amour divin est aussi une expérience physique. Les yogis la connaissent dans l’éveil du kundalini, symbolisé par le serpent, le feu sacré en l’homme, qui du chakra sacral (l’étymologie parle d’elle-même), remonte vers le troisième œil situé au milieu du front, qui s’ouvre alors à la Connaissance, et enfin au chakra crânien qui s’ouvre à la Béatitude, le nirvāa bouddhiste. Cette pratique initiatique était connue des Anciens Égyptiens, le cobra royal dressé   ornant le front des Pharaons, prêtres initiés, en atteste. Dans ce contexte, la lecture de la Genèse, de la chute d’Adam et Eve sous l’influence du serpent, et des fruits de l’arbre de la Connaissance au Paradis Terrestre, assume une autre dimension. L’être humain atteint à la Connaissance à ses risques et périls. Pour qui sait les lire, tous les textes sacrés se rejoignent, il suffit de les déchiffrer et de s’ouvrir à leur sens symbolique initiatique.

 Qu’une certaine pruderie occidentale déplacée s’offusque de la représentation orgasmique de Sainte Teresa par Bernini prouve seulement combien le sens du sacré investi par les Anciens dans la sexualité à été corrompu au cours des siècles par le déni du corps dans la Christianité. Les Grecs avaient donné à Aphrodite deux jumeaux, Éros, le petit dieu de l’amour, et Antéros, son double sublimé dans la chasteté, symboles de l’Amour Profane et de l’Amour Sacré.  

2. L’extase de Sainte Thérèse d’Avila, de Bernini, dans la Chapelle Cornaro, église de Santa Maria della Vittoria, Roma, 1647-52 2. L’extase de Sainte Thérèse d’Avila, de Bernini, dans la Chapelle Cornaro, église de Santa Maria della Vittoria, Roma, 1647-52
Et c’est là tout le paradoxe et l’ambiguïté de la Christianité, fondée sur le don d’amour du Fils de Dieu dans une mort rituelle, qui a beaucoup de similarités avec les Cultes à Mystères antiques. De là vient aussi la perversion inhérente à la psyché occidentale imbue d’une sensibilité érotique, décrite dans l’art et la littérature Romantique décadente. Mario Praz en fit l’étude en pionnier en 1930 dans son livre La Carne, la Morte e il Diavolo. Le volume fut traduit en anglais en 1933, The Romantic Agony, et devint en best-seller. Une version française fut publiée en 1977. Daniel Salvatore Schiffer traite dans un chapitre d’Éros et Thanatos, La Petite Mort, mais non de la mort mystique sous l’effet d’Antéros, petit dieu oublié par la société occidentale matérialiste. Il est le symbole de la chasteté de l’amour mystique, mais aussi celui de la créativité. La métaphysique du Dandysme même laïque est sous son influence tout autant que celle d’Éros. L’auteur a publié de nombreux ouvrages sur le Dandysme: https://fr.wikipedia.org/wiki/Daniel_Salvatore_Schiffer 

Ce dernier volume, Traité de la mort sublime. L’art de mourir de Socrate à David Bowie est un texte sur lequel méditer, à prendre et à reprendre, au fil de la pensée. Les notes qui l’accompagnent permettent une étude plus approfondie du sujet, cependant il est regrettable que l’éditeur n’ait pas ajouté un index facilitant la recherche. Cet essai est sans doute le prélude à un autre volume sur un sujet aussi vaste que complexe.

 Monique Riccardi-Cubitt Paris, le 4 janvier 2018

                                                                                                                            

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