HOMMAGE À CHARLES AZNAVOUR. ‘PARCE QU’EN FRANCE LES POÈTES NE MEURENT JAMAIS’

Aux Invalides Emmanuel Macron officiait, jupitérien, le visage et le ton graves, la cadence mesurée, soigneusement préparé par son professeur de théâtre, Brigitte Macron, tous deux.pour capter un instant un fugace reflet de la lumière éblouissante d’amour et d’humanité que rayonnait cet artiste au cœur plus grand que le monde

HOMMAGE À CHARLES AZNAVOUR. ‘PARCE QU’EN FRANCE LES POÈTES NE MEURENT JAMAIS’

Charles Aznavour, La presse Tunisie 1956 Charles Aznavour, La presse Tunisie 1956

Ce matin aux Invalides, lieu bien étrange pour rendre hommage à un artiste populaire, Emmanuel Macron officiait, jupitérien, le visage et le ton graves, la cadence mesurée, soigneusement préparé par son professeur de théâtre, Brigitte Macron, elle aussi en représentation de noir vêtue. Comme son mari, elle était là pour capter un instant un fugace reflet de la lumière éblouissante d’amour et d’humanité que rayonnait cet artiste au cœur plus grand que le monde.

Théâtralité de l’instant, du comportement de personnes aussi insignifiantes que ce couple faussement guindé supposé représenter la France, de paroles prononcées sans conviction ni émotion : il est difficile de toucher le cœur des autres quand on est un acteur cabotin. Il eut fallu un autre lieu, d’autres voix, d’autres présences plus vraies, plus proches, plus chaleureuses, où entouré des milliers de personnes dont il a touché le cœur, ce grand artiste, ce grand poète, cet humaniste, ait reçu l’adieu qu’il méritait. L’adieu de tout un peuple dont il a su mieux que tous exprimer avec amour et pathos l’universalité de leurs joies et de leurs peines, de leurs combats et de leurs misères, de leurs solitudes et de leurs amours, de leurs appartenances et de leurs déracinements.

Il eut fallu évoquer son histoire d’émigré, d’une famille arménienne apatride fuyant un génocide, venue de ce Levant dont on refuse désormais l’entrée à ses migrants. La France dont ce gouvernement ferme maintenant les portes de l’hospitalité qui fut son plus beau fleuron. Celui de l’accueil dans la différence qui a fait sa grandeur, qui a fait d’elle un pays capable d’ouvrir les bras à l’Autre, le Différent, et d’assimiler dans sa culture le talent et le génie de peuples issus de terres étrangères, qui deviennent des Français contribuant à sa gloire. Il eut fallu évoquer en quelques mots simples et directs les temps difficiles des petits restaurants familiaux de Saint Germain des Près, la naissance du petit Charles dans un hospice religieux pour indigents, son travail enfant près de ses parents. Il eut fallu rendre hommage aux durs débuts de sa carrière, aux années à être moqué pour sa voix, son physique, à être rejeté parce que différent, que seuls son courage et la foi en son talent, en sa mission de vie, lui ont fait surmonter :

‘Je m’voyais déjà en haut de l’affiche…’

 Il eut fallu rendre hommage à son amour de la vie et des autres qui lui ont donné la sagesse et le stoïcisme des âmes bien nées. Celles qui refusent le désespoir dans le malheur, qui vaille que vaille font front avec courage et dignité aux coups du destin sans jamais poser les armes :

Il faut savoir. encore sourire

Quand le meilleur s'est retiré

Et qu'il ne reste que le pire…

Il faut savoir coûte que coûte

Garder toute sa dignité

Et malgré ce qu'il nous en coûte

S'en aller sans se retourner

Face au destin qui nous désarme

Et devant le bonheur perdu

Il faut savoir cacher ses larmes…

Il faut savoir cacher sa peine

Sous le masque de tous les jours

Et retenir des cris de haine

Qui sont les derniers mots d'amour…’

Alors oui l’hommage à Charles Aznavour, un grand monsieur comme il y en a peu sur terre, aurait touché le cœur de tous les Français sans exception. Le cœur de tous ceux qui vivent en ce moment, comme il l’a vécu avec un tel courage, une telle dignité, une telle modestie et discrétion, le terrible destin des déracinés, des laissés pour compte, de ceux ‘qui ne sont rien’ que des être humains en terrible souffrance et détresse, ceux que l’on ne veut pas voir, dont on ne veut pas parler, et pour lesquels il a chanté, œuvré, donné sa voix et sa joie.  

Merci Monsieur Aznavour, la France, la vraie, n’est pas un pays seulement aux mots creux et vains ‘En France les poètes ne meurent jamais’, c’est aussi un pays où des gens de cœur et d’esprit saluent en vous une belle âme, telle que le gouvernement Macron déride, ‘Les belles âmes en s’en fout un peu… !’ Ces dirigeants sans vision autre que financière, sans cœur ni idéaux, sans grandeur d’âme ni d’esprit, se souviennent des belles âmes seulement quand il s’agit de parader dans le reflet de leur gloire, de réchauffer leur sécheresse et froideur de cœur au feu de leur passion, et de s’en approprier les fugitives paillettes pour redorer leur propre blason.

Monique Riccardi-Cubitt

Paris, le 5 octobre 2018

 

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