Ce n’est pas la compassion qu’il faut donner aux pauvres, c’est la justice qu’il faut leur rendre, a déclaré Jean Calvin aux bourgeois bien-pensants de Genève qui refusaient d’accueillir des groupes de migrants dans leur cité.
Cette exposition au Grand Palais, qui se veut exhaustive, ne rend justice ni au sujet ni au peuple rrom, malgré le geste politiquement correct de placer des proverbes rroms (orthographe incorrecte utilisée avec un seul r ), de salle en salle sans aucune relation avec les œuvres exposées. Un dévoiement concerté des sources, des œuvres et de leur signification dans le contexte historique, est évident dans le titre même de l’exposition. Le mot Bohèmes n’a pas le même sens durant la Renaissance, quand il est écrit Boesme et signifie issu du royaume éponyme, qu’il ne l’a au 19ème siècle, quand il devient synonyme de l’artiste et du poète maudit. Quant au sous-titre emprunté à l’essai de Bruno Morelli, un peintre rrom italien contemporain, il ne peut se justifier par un dessin de Léonard de Vinci, Cinq têtes grotesques, rebaptisé seulement en août 2002, Un homme trompé par des Tsiganes, par Martin Clayton, conservateur du Cabinet des Dessins au château de Windsor (et non à Londres comme indiqué dans le catalogue !). L’article publié dans la revue d’art britannique Apollo n’est pas convaincant et repose, non sur des certitudes historiques, mais sur des hypothèses établies sur la base d’un édit du duc de Milan en 1493 interdisant de séjour les Zingari. Un acte en rien isolé, répété à travers les siècles dans toute Europe, y compris au Royaume-Uni, sans effets notoires.De plus, les interprétations iconographiques de M. Clayton sont spécieuses. Les Bohémiennes ou Égyptiennes de l’époque avaient toutes la tête couverte, soit par le voile noué sous le cou, tel le portrait de la Zingarella de Boccaccino, soit par une coiffe circulaire recouverte de tissu, ainsi que la décrit François Déserps dans son Recueil de la diversité des habits, tous deux dans l’exposition. Il s’agit, dans cette récente attribution, de faire coïncider les faits avec une idée préconçue, en détournant le sens originel d’un dessin de têtes grotesques de Léonard de Vinci parmi tant d’autres, dont celui conservé à Christchurch College à Oxford dénommé Scaramuccia, Chef des Bohémiens. Selon Bernard Berenson, il aurait appartenu à Vasari. Dans le contexte de la curiosité intellectuelle encyclopédique de la Renaissance, ces dessins représentent le désir de capturer l’insaisissable, le côté sombre de l’âme humaine. Leur interprétation est en fonction du regard qui s’y pose, et révèle non l’idée créatrice de l’artiste, mais les ressorts profonds et cachés du spectateur. Ils agissent au niveau de la psyché comme en un miroir, d’où la fascination qu’ils exercent.
Ainsi en est-il de l’image du Bohémien et de la Bohémienne, élevée au rang d’archétype dans la culture occidentale par les vicissitudes de l’histoire imposées au peuple rrom. Le sujet est vaste et complexe et se devait d’être traité dès le début de l’exposition, qu’il justifie, afin d’éclairer le visiteur sur la richesse culturelle des origines de ce peuple déporté de l’Inde en Afghanistan entre 1001 et 1026 par le sultan sunnite Mahmoud de Ghazni. S’alliant après sa mort avec les potentats persans, les Rroms se retrouvent à combattre avec les Seldjoukides à Jérusalem, puis, après leur défaite à servir dans les rangs des Fatimides durant la Première Croisade. D’où le nom Égyptiens, et l’affinité qui les liait à la chevalerie européenne. Ils seront reçus avec honneur en Europe par le clergé, les nobles et les notables malgré les nombreux décrets des États absolutistes les interdisant de séjour. Ainsi cette ordonnance du 11 juillet 1682, Déclaration du Roy contre les Bohémiens ou Egyptiens, pris àVersailles, qui condamnait les aristocrates donnant asile aux Bohémiens à la confiscation de leurs biens, et retirait définitivement aux compagnies de Boesmes, soldats mercenaires rroms, le droit au patronage militaire que la noblesse leur apportait.
Depuis une vingtaine d’années, des travaux portant sur l’histoire des marginalités, des migrations et des nomades ont renouvelé l’analyse de ce phénomène. Le mythe de la bohème s’inscrit désormais dans l’histoire, infiniment plus riche et plus complexe, du rapport des peuples européens à la nation rrom, avertit le communiqué de presse du Grand Palais. L’exposition dément cette déclaration, et présente le peuple rrom issu d’une génération spontanée au 15ème siècle peuple de migrants chrétiens chassés de Turquie et de Grèce à la fin des Croisades, alors que, pour moitié, les Rroms sont musulmans, et certains orthodoxes arméniens. Aucune référence n’est faite aux recherches historiques et linguistiques de l’INALCO menées sous l’impulsion de Jules Bloch, orientaliste spécialiste du sanscrit, auteur d’une étude séminale Les Tsiganes, PUF, 1953 . Une chaire de la culture et de la langue rromani, unique au monde, y fut créée en 1998. Le professeur Marcel Courthiade en est le présent titulaire depuis 2005, et prépare une exposition à l’UNESCO sur la langue rromani. Il est vrai que L’INALCO est menacé d’extinction sous l’effet des projets de réformes universitaires du gouvernement Sarkozy.
Une nation est un territoire, et/ou une langue. L'Union rromani internationale (URI), qui unit tous les peuples européens dont la langue a une souche indienne commune, qu’ils soient dénommés Gitans, Tsiganes (ou Tziganes), Manouches, Romanichels, Bohémiens, Gypsies, Sintis, est issu du premier Congrès mondial rrom réuni à Londres en 1971. Son siège se trouve à Prague. L’Union romani internationale possède un rôle consultatif comme représentante des Roms auprès de l’ONU et du Conseil de l’Europe. La langue est mémoire. Dans la langue des Rroms, peuple mémoire, sont inscrits mille ans du passé de l’Europe Occidentale, des Balkans, du Proche et du Moyen-Orient. Les origines indiennes du peuple rrom sont notées dès 1422 à Forli dans les chroniques de la ville, par un moine Fra Girolamo. Le courage et la force de survie des Rroms dans le rejet, l’oppression, la persécution et l’esclavage, voire le génocide de la Seconde Guerre Mondiale, leur capacité à s’adapter aux diverses cultures rencontrées au cours de son histoire tout en conservant les principes fondamentaux des Védas et de la religion hindoue, rendent leur histoire unique parmi les peuples minoritaires. Son influence en Europe remonte plus loin que ne le disent les chroniques, et il faut voir dans l’apparition des Vierges noires au 12ème siècle, un écho de cette déesse indienne Kali que vénéraient les mercenaires sarrasins mentionnés dans la Gesta Francorum durant la Première Croisade. Ainsi s’explique la découverte par René d’Anjou en 1448 des corps des trois saintes, dont Sara la Kali, aux Saintes-Maries-de-la-Mer. La dévotion des Rroms à la déesse-mère Kali, et leur panthéisme inhérent à l’hindouisme, sont assimilés, dans l’image de l’Égyptien et de l’Égyptienne à la Renaissance, aux traditions médiévales issues de l’Orient : celles de l’amour courtois, des Fedeli d’amore, et des théories néoplatoniciennes. Le principe féminin, shakti en sanscrit, est considéré comme initiateur, c’est le pouvoir de la Sophia, la Sagesse de Dieu. La rencontre avec une femme sublimée, la Béatrice de Dante ou la Laure de Pétrarque, constitue le moment révélateur de l’âme afin d’accéder dans une démarche théosophique à la connaissance de Dieu. C’est dans cette optique de la femme exaltée qu’il faut considérer le tableau de Giorgione La Tempesta, à Venise,décrit depuis 1525 comme Un soldat et une bohémienne dans un paysage. La nudité de la femme allaitant un enfant dénote sa dimension sacrée et allégorique. Le soldat est symbole des vicissitudes de l’âme humaine, mais il illustre aussi l’un des principaux métiers des Rroms. Dans La Charrette de Foin, le triptyque de Jérôme Bosch au Prado, c.150l, les Bohémiennes, représentent un mode de vie détaché des possessions matérielles. Le Bohémien errant devient le symbole de l’homme engagé dans la quête spirituelle de la vérité et de la connaissance, comme l’indique le titre du volet extérieur le représentant : Le Chemin de la vie, clé de l’allégorie du triptyque. L’amour des Rroms pour leurs enfants engendre aussi une iconographie de la maternité exaltée religieuse autour de la Madone, utilisant le motif de l’Égyptienne, repris par de nombreux artistes que présente l’exposition sans autre explication. Écrivains et poètes utiliseront cet archétype initiateur de la Bohémienne et du Bohémien depuis Cervantès, Goethe, Victor Hugo, Pouchkine, D.H. Lawrence, Virginia Woolf, jusqu’à Alain-Fournier dans le Grand Meaulnes, Maurice Barrès dans Le Jardin de Bérénice, et Federico Garcia Lorca. Compositeurs et musiciens seront inspirés par leurs œuvres, entre autres, la tragédie lyrique Mignon d’Ambroise Thomas, qui reprend le roman de Goethe Wilhlem Meister. Beethoven, Liszt, Schubert et Schumann écriront des Lieder sur le même thème. Quant à la Carmen de Bizet, elle est issue de la nouvelle éponyme de Prosper Mérimée, elle-même un écho du poème de Pouchkine, Les Tziganes.
Aucun peuple au monde, hormis les anciens Grecs et les Romains, n’a été à ce point pendant des siècles, porteur d’inspiration artistique et littéraire dans la culture occidentale, et n’a autant nourri son génie, que le peuple rrom. Une dimension qui mérite reconnaissance, et étude loin des lieux communs réducteurs de la Bohémienne diabolique diseuse de bonne aventure et voleuse présentée au Grand Palais, opposée à celle, angélique, de la Vierge Marie. En ce qui concerne la contribution de Picasso qui justifie le titre accrocheur, il ne s’agit pas de l’une des évocations poétiques et nostalgiques des Saltimbanques de sa Période Rose, mais d’une œuvre inachevée, sombre et en piteux état sur le thème Pauvres génies, dont une étude nous est aussi proposée, ainsi qu’une vue de Montmartre et une scène du Moulin-Rouge. Il eût été plus honnête d’intituler l’exposition Paris Bohème ou Bohèmes parisiens. C’estle véritable sujet, puisque le 19ème siècle domine avec Courbet comme point de départ, qu’une salle entière est dédiée à l’atelier du peintre maudit, et qu’une autre recrée un café à Montmartre. Certes, on n’a pas lésiné sur la scénographie. Là encore au détriment de la rigueur didactique et de l’exactitude historique. L’exposition débute avec un film sur les Tsiganes, au demeurant un fascinant document datant de 1932 par l’artiste hongrois Moholy Nagy, et se termine par la Nuit des Roms, avec la magnifique série de lithographies sur les Tsiganes d’Otto Müller, artiste du mouvement avant-gardiste Die Brücke - lui-même Rrom, ce qui n’est pas dit - condamné comme art dégénéré par le pouvoir nazi dans une exposition à Munich en 1937 .
Issus par génération spontanée, les Rroms semblent disparaître dans la nuit de l’oubli, ou faudrait-il dire d’un déni concerté devant une réalité qui dérange? Il y a environ 500 000 Rroms en France, 12 millions en Europe, et 15 millions dans le monde. Une nation en puissance, si elle était unifiée, qui poserait les questions de repentance et de dédommagement, comme l’ont obtenu d’autres minorités persécutées au cours des siècles. Et qui ont déjà été reconnues puisque l’Allemagne a versé des compensations aux familles rroms après la Seconde Guerre Mondiale. Mais on préfère ressasser les vieux poncifs, comme le fait le commissaire Sylvain Amic dans un entretien publié dans le catalogue. Parlant des Bohèmes avec un s au 19ème siècle, il déclare : À cette époque le mot a un sens très large et regroupe à la fois une population flottante qui vit d’expédients (filous, pickpockets, acteurs, ce sont les « Bohémiens de Paris » de Daumier), ceux que l’on appellerait aujourd’hui Rom…Ces mots, adressés à d’autres minorités, susciteraient immédiatement un tollé général, et l’accusation de racisme ou d’antisémitisme. Or, ils sont passés inaperçus dans une complaisance générale d’autant plus coupable que cette exposition, dès le premier regard, démontre un manque de rigueur scientifique, artistique et intellectuelle envers un vaste sujet qui n’est que superficiellement évoqué, et partiellement traité dans une vision politique partisane. Le catalogue ne remplit pas sa fonction : il est constitué d’essais sur divers aspects du sujet, sans souci de donner des notes documentaires historiques sur les œuvres exposées. Nous sommes ici en présence non pas de la discipline rigoureuse de l’histoire de l’art, mais de faction, le mélange de fait et de fiction du Da Vinci Code. Il ne reste plus à Dan Brown qu’à écrire un best-seller alliant le Vatican, les Templiers, les Illuminati et l’Ordre de Sion à la recherche du Saint Graal par les Rroms durant les siècles passés, l’un d’entre eux ayant – pourquoi pas - recueilli les Saintes Reliques au Calvaire en compagnie de Marie-Madeleine, le tout assaisonné d’une séance de flagellation d’un moine de l’Opus Dei à Saint-Sulpice ! Les mots de Martin Kemp - professeur d’histoire de l’art à Oxford et expert mondialement reconnu de Léonard de Vinci - cités après la diffusion du film tiré du livre de Brown dans une interview du « Guardian » du 22 mai 2006, sont ici tristement réels : Il est devenu évident que le livre de Brown a perverti non seulement toute véracité quant à la personne de Léonard et de son œuvre, mais aussi celle de tout concept réel de l’histoire et de la fiction.
MONIQUE RICCARDI-CUBITT, poète et historienne d’art.