Issus de l'Inde les Rroms sont déportés en masse par le sultan sunnite Mahmoud de Ghazni durant 17 campagnes de pillage conduites de 1001 à 1026. Mahmoud avait fait le voeu de piller l'Inde une fois f'an, et de réciter un verset du Coran après chaque destruction de temple. En 1018 il pille les villes de Mathurà et Kannauj, et déporte 53 000 indiens qu'il emploie à l'emblellissement de Ghazni, son fief en Afghanistan, où il construit la plus grande mosquée du temps. À sa mort les Rroms se dispersèrent dans le Proche et Moyen Orient, s’alliant aux tribus locales turques et perses, pour lesquelles ils servent comme militaires non libres ou ghulams. Certains arrivent en Asie Mineure et s’y installent. D’autres s’emparent de Jérusalem aux mains des Egyptiens Fatimides, suscitant la Première Croisade en 1095. Les guerriers rroms, appelés aussi Al-Ghulamis, se retrouvent au service des Egyptiens - qui avaient battu les Seldjoukides turcs et gardé leurs troupes - à combattre contre les Croisés. Les vicissitudes de l’errance et de la guerre déterminent les divers noms attribués aux Rroms, du sanscrit Rromba : musicien, bayadère, artiste. Ainsi Egyptiens, et en dérivation Gitans, Gitanos, Gypsies, et le mot d’origine grecque issu de l’Asie Mineure, Tsigane, esclave, de la secte disparue des Atsingani, d’où Zingari en italien. L’expansion de l’Empire Ottoman au XIVème siècle en Asie Mineure entraîna un exode massif des Rroms vers l’Europe de l’Ouest. Certains arrivent en Bohême et en Hongrie, d’où le nom de Bohémiens, d’autres émigrent dans les pays de langue allemande et s’appellent Sintès. En France et en Espagne, où ils se présentent comme Egyptiens, ils sont dénommés Gitans et Gitanos, alors qu’ils se désignent eux-mêmes Manouches en français et Kalès en espagnol. La langue commune demeure le rromani d’origine indienne, avec des additions grecques, arméniennes et persanes acquises en Asie Mineure, enrichie au fil du temps de mots nouveaux slaves, roumains et hongrois.
Au début du XVème siècle les Rroms sont documentés dans toute l’Europe. Adoptant la religion des pays dans lesquels ils se fixent - certains sont chrétiens, la moitié sont musulmans, d'autres orthodixes arméniens - ils s’assurent la protection du Pape, des nobles et du clergé. Un état de grâce qui ne dura pas, et dès la fin du siècle, des décrets sont issus contre ces nomades accusés de maraude et de vol. Les Rroms exercent leurs métiers traditionnels : musiciens, saltimbanques, dresseurs et éleveurs de chevaux, vanniers, chaudronniers, et divination pour les femmes. Partout où ils passent ils excitent la curiosité par leur exotisme d’allure, de costume et de comportement, leur énergie et joie de vivre qui s’expriment par le chant, la danse et la musique, leur liberté d’action, leurs dons de divination et leurs pouvoirs magiques. L'art, la poésie, la littérature et la musique leur rendront hommage pendant des siècles, le Bohémien et la Bohémienne sont élevés au rang d'archétypes dans la culture européenne.
La langue est mémoire. Dans la langue des Rroms, peuple mémoire, sont inscrits mille ans du passé de l’Europe Occidentale, des Balkans, du Proche et du Moyen-Orient. Une nation est un territoire, et/ou une langue. L'Union rromani internationale (URI), qui unit tous les peuples européens dont la langue a une souche indienne commune, qu’ils soient dénommés Gitans, Tsiganes (ou Tziganes), Manouches, Romanichels, Bohémiens, Gypsies, Sintis, est issu du premier Congrès mondial rrom réuni à Londres en 1971. Son siège se trouve à Prague. L’Union romani internationale possède un rôle consultatif comme représentante des Roms auprès de l’ONU et du Conseil de l’Europe. Il y a environ 500 000 Rroms en France, 12 millions en Europe, et 15 millions dans le monde. Une nation en puissance, si elle était unifiée.
Les origines indiennes du peuple rrom sont notées dès 1422 à Forli, dans les chroniques de la ville, par un moine, Fra Girolamo. Le courage et la force de survie des Rroms dans le rejet, l’oppression, la persécution et l’esclavage, voire le génocide de la Seconde Guerre Mondiale, leur capacité à s’adapter aux diverses cultures rencontrées au cours de son histoire tout en conservant les principes fondamentaux des Védas et de la religion hindoue, rendent leur histoire unique parmi les peuples minoritaires. Leur art reflète leur riche patrimoine hindou: le panthéisme, issu du sens du sacré en l'homme et dans la nature, la dévotion au principe féminin, shakti, vénéré dans le culte de la déesse noire, Kali, l'une des épouses de Shiva Nataraja, Seigneur de la danse, et comme lui, manifestation d'une force cosmique dynamique, à la fois créatrice et destructrice. Cette force créatrice se manifeste spontanément dans la poésie inhérente à leur art de vivre, la musique et la danse, toutes deux expression du divin et du sacré. Adorer Dieu en dansant accomplit toute inspiration, et la voie de la délivrance s’ouvre à celui qui danse, dit un ancien texte sanscrit. La danse constitue pour les Hindous la plus noble et la plus créative expression de l’adoration divine.
L'intégration du peuple rrom à la société occidentale depuis des siècles s'exprime dans leur art en une tension entre leur patrimoine oriental - et les diverses cultures rencontrées au cours de leur histoire - et la culture des pays où ils se sont établis. Une chaire de la culture et de la langue rromani, unique au monde, fut créée à l'INALCO ( Institut National des Langues et Cultures Orientales) en 1998, suite aux recherches historiques et linguistiques de l’INALCO menées sous l’impulsion de Jules Bloch, orientaliste spécialiste du sanscrit, auteur d’une étude séminale Les Tsiganes, PUF, 1953. Le professeur Marcel Courthiade en est le présent titulaire depuis 2005, et prépare une exposition à l’UNESCO sur la langue rromani, fin 2013. L’INALCO est menacé d’extinction sous l’effet des projets de réformes universitaires du gouvernement Sarkozy.
Depuis l'exposition à La Conciergerie de la Première Mondiale d'Art Tsigane en mai 1985, le sujet de l'art rrom dans son ensemble n'a pas été abordé. Monique Riccardi-Cubitt, poète et historienne d'art, qui donnera la conférence sur l'art contemporain rrom à l'INALCO, 2 rue de Lille, 75005 Paris, le jeudi 22 novembre à 18h, voir fichier attaché, collabore avec le Professeur Marcel Courthiade, le Professeur Alexian Santino Stopelli, compositeur et musicologue de l’université de Chieti, Italie, et CLAVIS FILMS, Paris/Nice, directeur Simon Sàndor, à un film sur L’influence de la Culture Rrom sur la Culture Occidentale. Depuis 2010 elle est aussi en relation avec l'UNESCO et le Ministère de la Culture afin de faire inscrire le jazz manouche au Patrimoine Immatériel de l'Humanité. Il s’agit de réhabiliter, et de revaloriser l’héritage culturel rrom, en exposant l’influence créatrice et libératrice qu’il exerce sur la société occidentale depuis l’impact des premières migrations. En rendant justice à la richesse et à la diversité de ses traditions, il sera possible de changer les mentalités, et le regard porté sur la nation rrom.