HOMMAGE AU PRINCE PHILIPPE, DUC D’ÉDINBOURG, PRINCE DE GRÈCE ET DE DANEMARK

Ce 9 avril 2021, le Prince Philippe, Duc d’Edinbourg, Prince de Grèce et de Danemark, le Prince consort de la Reine Elizabeth II d’Angleterre pendant 73 ans, a poussé son dernier soupir à l’âge de 99 ans.Une porte se refermait sur le passé de l’Europe et de l’Angleterre.

HOMMAGE AU PRINCE PHILIPPE, DUC D’ÉDINBOURG, PRINCE DE GRÈCE ET DE DANEMARK

Selon les mots du Poète Lauréat Simon Armitage dans son Elegy- The Patriarchs :

The weather in the window this morning is snow,

unseasonal singular flakes,  

a slow winter’s final shiver.

On such an occasion to presume to eulogise one man

is to pipe up for a whole generation.

Husbands to duty

But for now a cold April’s closing moment…

Élégie – Les Patriarches

Ce matin par la fenêtre le temps est à la neige,

de singuliers flocons hors saison,

le dernier frisson d’un lent hiver.

En une telle occasion vouloir faire l’éloge d’un homme

revient à célébrer  toute une génération.

…Époux du devoir…

Mais pour lors un épilogue en un froid moment d’avril…

Ce 9 avril 2021, le Prince Philippe, Duc d’Edinbourg, Prince de Grèce et de Danemark, le Prince consort de la Reine Elizabeth II d’Angleterre pendant  73 ans,  a poussé son dernier soupir à l’âge de 99 ans 

Prince Phiiip, Duke of Edinburgh,1964, The National Portrait Gallery Prince Phiiip, Duke of Edinburgh,1964, The National Portrait Gallery

 Une porte se refermait sur le passé de l’Europe et de l’Angleterre alors qu’expirait l’un des plus célèbres témoins et protagonistes de l’histoire turbulente et tourmentée du 20e siècle.  Ce fut marqué de façon poignante ce samedi 17 avril 2021 à la chapelle St Georges au château de Windsor, quand la silhouette vêtue de noir de la Reine, petite et frêle, sortit seule de la cérémonie funèbre. Elle avait accompagné à son dernier repos le mari bien-aimé avec lequel elle avait vécu tout son règne, et laissé sur son cercueil une lettre signée Lilibeth.

Cet homme était un chef né, doué d’une force physique et mentale qui le destinait au commandement. Prince Philippe, écrivit son professeur and mentor Kurt Hahn, se distinguera dans toute profession où il aura  à faire ses preuves dans un rapport de force. Prince Royal de Grèce et de Danemark, il fit le choix pour l’amour d’une femme de rester dans son ombre et de servir la Reine et son pays, qui devint aussi le sien.

 Il naquit dans un monde privilégié qui participait encore du 19esiècle. Ce monde disparut alors qu’il n’était encore qu’un nourrisson, et quand sa famille fut dépossédée et exilée, bien qu’ayant eu une enfance entourée d’amour, il connut la solitude et la pauvreté.  Les circonstances de sa vie lui enseignèrent très tôt l’indépendance, ce que l’éducation spartiate du pédagogue innovateur Kurt Hahn renforça, d’abord à Schule Schloss Salem en Allemagne du Sud, puis à Gordonstoun en Écosse où Hahn étant Juif avait fuit le régime Nazi.  

Prince Philippe était un stoïque, Mens sana in corpore sano,  ce qu’il exprima dans un discours en 1958 au Ghana : L’essence même de la liberté est la discipline et le contrôle de soi.  L’accession au trône de la Princesse Élizabeth en 1952 signifia la fin de ses ambitions personnelles en tant que Commandant de Marine à Malte. Il dut abandonner son premier amour, la mer, dont il disait avec passion, C’est un maître ou une maîtresse extraordinaire,  ces humeurs sont extraordinaires, et une vie privée dans son mariage. Dès lors sa vie serait publique, au service de la Reine et de l’Angleterre. Par Décret Royal il aura toujours la précédence après la Reine en toutes occasions, mais aucun rôle constitutionnel.

Il se jeta d’abord dans le tourbillon de la vie mondaine. Sa fonction de Prince Consort n’était pas aisée, ses origines étrangères - sa mère était à moitié Allemande - son manque de fortune, sa forte et virile personnalité habituée au commandement, détonnaient dans l’atmosphère feutrée et privilégiée de la Court d’Angleterre.  Son aura était celle d’un fringant aventurier plein de superbe, non celle d’un courtisan circonspect et subordonné.  Son écuyer se souvenait : Philippe était constamment humilié, snobé, rabroué, réprimandé…Je sentais qu’il n’avait pas d’amis ou soutiens. Pourtant il apprit à canaliser ses énergies créatrices en défense des principes inhérents à sa nature que son éducation avait renforcés. Il le fit avec honneur et ténacité, sans jamais regarder en arrière : Il n’y a jamais eu « si seulement », excepté peut-être le regret de n’avoir pas pu poursuivre une carrière dans la Marine. Sa philosophie de vie se résumait ainsi : En tant qu’êtres humains nous avons le pouvoir de prendre nos propres décisions morales et éthiques.

En plus de sa présence constante aux côtés de la Reine lors de ses engagements officiels, les visites d’État et les voyages autour du monde, il dédia sa vie aux causes chères à son cœur. Dans un désir d’améliorer la vie des jeunes il créa en 1956 le Duke of Edinburgh’s Award,  en suivant les principes pédagogiques de son propre mentor Kurt Hahn:service à la communauté, travail d’équipe, responsabilité et respect de la personne.  Ainsi il l’expliqua à laBBC: Si vous pouvez amener des jeunes à atteindre le succès dans une activité ce sens du succès se répercutera dans beaucoup d’autres domaines. C’était la somme de ses propres convictions et de son expérience de vie qui permit à des jeunes dans le monde entier de pouvoir ainsi s’engager dans une série d’activités de plein-air conçues pour développer en eux un sentiment d’indépendance, de travail en équipe, et du respect de la nature. Plus de six millions de jeunes de 15 à 25 ans, dont certains handicapés, bénéficièrent ainsi de cette opportunité de vie.

Prince Philippe était lui-même un grand sportif : il pratiquait la nage, la voile et l’aviron, apprit à piloter, jouait au squash et au cricket. C’était un passionné d’équitation, il développa l’art de l’attelage équestre et jouait au polo, il devint Président de l’International Equestrian Federation.  Il créa des centaines de projets et de patronages  en faveur de l’éducation des jeunes, des sports et des activités de plein-air. Sa relation à la nature était celle d’un gentleman farmer, d’un campagnard responsable pratiquant la pêche au lancer, la chasse, et la traque au cerf en Écosse avec un sens de la conservation. Il l’exprima à la BBC: Je pense que c’est merveilleux d’avoir une telle variété de vies sur notre planète, toutes interdépendantes, et je pense que nous humains avons le pouvoir de la vie et de la mort – c’est à dire celui de l’extinction ou de la survie- et que nous devons l’exercer avec un sens moral.  Pourquoi faire disparaître quelque chose si nous n’avons pas besoin de le faire ? Et il devint le premier président du World Wildlife Fund.

L’un de ses premiers biographes écrivit : Il croit qu’il a une mission créatrice de présenter la monarchie comme une institution dynamique, engagée et réactive, concernée par les problèmes de la société contemporaine britannique.Les 60 ou 80 discours qu’il délivrait par an étaient soigneusement préparés – sa bibliothèque comptait plus de 13,000 volumes -  et montrait la diversité de ses intérêts qui comprenaient aussi la science et l’industrie, il était le patron de l’Industrial Society, maintenant la Work Foundation.  C’était un visionnaire aux connaissances encyclopédiques prémonitoires, en 1982 il dénonçait  l’exploitation gloutonne et insensée de la nature…une controverse passionnément débattue qui résulte directement du développement de l’industrie…cet accumulations de dioxyde de carbone dans  l’atmosphère créant un effet de serre.  Il pressentait aussi les dangers de cette chaleur à blanc de la révolution technologique, et ceux de la société de consommation, entrevoyant ses effets délétères sur l’esprit humain et sur son intégrité :..;il est beaucoup plus important que lesprit humain ne soit pas étouffé par le confort dune vie facile, mettant laccent sur laspect moral de la vie et sur limportance de la personne, comme principe fondamental de notre société..

S’il pouvait être quelque fois abrupt et caustique, certes il avait peu de patience pour la bêtise humaine, sa vivacité d’esprit venait d’une grande acuité d’observation et d’un espiègle sens de l’humour tout britannique. Il le démontra en 1957 lors de leur première visite d‘État en France dans un français parfait, il avait pendant quelque temps vécu en France. La Famille Royale est très francophile, la Reine et sa sœur Margaret avaient appris le français avec leur gouvernante, une aristocrate belge, Lady de Bellaigue. Prince Philippe mentionna que pour les Anglais les Français sont des  grenouilles,ajoutant malicieusement qu’il ne dirait pas comment les Français appellent les Anglais!   C’était un très bel homme, doté d’un charisme considérable, et de beaucoup de charme. Il aimait les femmes belles et élégantes et appréciait leur compagnie, enfant il avait été entouré de l’amour de quatre sœurs ainées, bien que privé de la présence de sa mère par sa maladie mentale.  Il devint le pivot central de la Famille Royale, mon roc disait la Reine, le patriarche qui en toute occasion cherchait à instaurer la paix et l’harmonie entre tous. Ainsi il chercha à aider la Princesse Diana durant son douloureux divorce avec Prince Charles, comme leur correspondance le révéla plus tard.  

Et je dois au Duc of d’Edinbourg le grand privilège d’être l’une des rares femmes à avoir pénétré dans le plus exclusif des clubs londoniens masculins, White’s Club, St. James’s  à Londres. Prince Philippe était membre, ainsi que mon mari, et à l’occasion du mariage du Prince Charles et de Lady Diana, le Duc l’avait pour la première fois dans son histoire fait ouvrir aux épouses des membres pour une réception la veille du mariage. La seconde fois où je devais le revoir fut à l’occasion d’une exposition au Royal College of Arts, South Kensington,  quand je pouvais sentir son regard me suivre autour de la salle …                                                                                                                   

The Queen at Breakfast, Windsor Castle, 1965, Sandringham The Queen at Breakfast, Windsor Castle, 1965, Sandringham

Prince Philippe était un surdoué aux multiples facettes. Sa sensibilité s’exprima dans diverses activités créatrices : la collection d’œuvres d’art, développer ses propres photos, dessiner et peindre. Il apprit l’art de la peinture à l’huile d’un peintre autodidacte, Edward Seago,  et exposa ses œuvres, souvent des paysages, ainsi que le célèbre tableau intimiste de la Reine au petit-déjeuner de 1965, The Queen at Breakfast, Windsor Castle,  désormais dans les appartements privés de Sa Majesté à Sandringham.

 Prince Philippe pratiquait l’art de l’auto dérision, un autre trait britannique, plaisantant sur sa position et ses propres accomplissements afin de mettre son public à l’aise et de l’amuser. C’est la marque de la Famille Royale, de sa simplicité et de sa suprême courtoisie.  Il résuma lui-même à la BBC avec grande sincérité et humilité la vie exceptionnelle d’un homme exceptionnel : J’ai juste agi je pense en donnant le meilleur de moi-même. Je ne peux soudainement changer toute ma façon de faire, je ne peux changer mes intérêts ou ma manière de réagir. C’est juste comme je suis. 

 Il était l’un des derniers Chevaliers d’Honneur et de Devoir, porteurs d’une tradition européenne que l’Angleterre a su préserver mieux que d’autres pays. Sous bien des aspects cette tradition a des origines françaises, découlant des étroits liens historiques et culturels entre les deux pays. Ainsi la devise de l’Ordre de la Jarretière, Honni soit qui mal y pense, ou encore le rituel sacré du Couronnement Royal qui remonte à celui de Charlemagne,  Empereur du Saint Empire Romain, et perpétué par les rois français à la cathédrale de Reims. Et même l’hymne national anglais God save the King,chanté depuis 1745,  a sa source dans un hymne composé par Lully sur des vers de la Duchesse de Brinon afin de célébrer la guérison de Louis XV après une maladie. Il fut chanté pour la première fois par les Demoiselles de Saint-Cyr à l’occasion de la visite du roi :

Grand Dieu sauvez le Roy!

Grand Dieu vengez le Roy!

Vive le Roy

Qu'à jamais glorieux,

Louis victorieux

Voyez ses ennemis

Toujours soumis!

Ce motet par Jean-Baptiste Lully, fut traduit en latin Domine salvum fac Regem, et devint l’hymne royal français jusqu’en 1792. Il survit exalté à l’heure actuelle en célébration de la continuité de la Famille Royale britannique. Prince Philippe en a été l’un de ses membres les plus éminents, personnifiant dans sa longue vie les vertus pérennes d’altruisme et de devoir sans failles à une nation monarchique gouvernée démocratiquement par Consentement.

 Monique Riccardi-Cubitt

Paris, 18 avril 2021

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