LA CHAÎNE D’OR DES FIDÈLES D’AMOUR HOMMAGE AU DR. CHENAY DOYEN DES MÉDECINS FRANÇAIS

En ces temps sombres de mort et de malheur, la belle histoire d’amour et de dévouement exemplaire du Dr. Chenay est si émouvante qu’elle rayonne comme un astre flamboyant. Elle redonne espoir à tous ceux qui ont surmonté ces derniers temps le cynisme ambiant de la société de consommation matérialiste pour une solidarité renouvelée.

LA CHAÎNE D’OR DES FIDÈLES D’AMOUR HOMMAGE AU DR. CHENAY DOYEN DES MÉDECINS FRANÇAIS

Il existe une société secrète d’hommes et de femmes qui se reconnaissent et conversent au-delà des siècles, des mers et des montagnes, celle des Fidèles d’Amour. Ce fut Dante et ses compagnons qui créèrent le terme en Occident, I Fideli d’Amore, qui selon la légende étaient venus d’Orient, y retournèrent  et disparurent. Mais comme le déclarait Henri Guénon, le métaphysicien orientaliste (1888-1951) à propos de la Rose Croix : Le terme de Rose-Croix est proprement la désignation d’un degré initiatique effectif, dont la possession, évidemment, n'est pas liée d’une façon nécessaire au fait d’appartenir à une certaine organisation définie, il en est ainsi des Fidèles d’Amour à notre époque. 

Ce furent les Croisades qui initièrent l’échange culturel entre l’Orient et l’Occident, et les Templiers en furent les principaux acteurs. Ils se firent les transmetteurs de savoirs ancestraux et de la sagesse antique du Proche et du Moyen Orient reposant sur la Tradition Hermétique et le Néoplatonisme. Le Moyen Age fut selon Guénon le moment privilégié d'actifs échanges intellectuels entre l'Orient et l'Occident. Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153 futle fervent avocat des Templiers, il participa à la rédaction des Statuts de l’Ordre et son oncle en devint le Grand Maître. Et les grandes cathédrales gothiques dressèrent vers le ciel leurs flèches de lumière, d’abord sur le sol de France puis dans toute l’Europe du Nord, vibrants témoins dans la pierre de la foi et de la ferveur qui s’exprima dans le culte de Marie, Notre Dame, la Mère de Dieu couronnée sur tant de tympans d’églises et de cathédrales. La Femme Exaltée, personnification du principe féminin, fut chantée par les ménestrels et les troubadours dans l’Amour Courtois et  glorifiée par Saint Bernard le troubadour de Notre Dame, qu’il nommaÉtoile de la Mer.  Pour lui Dieu est amour et, dit-il, l’amour est à soi-même son mérite et sa récompense. Dans ses quatre vingt six Sermons sur le Cantique des Cantiques il célèbre l’Amour Divin à travers l’allégorie d’un chant nuptial biblique aux accents érotiques.

Dante, Il Paradiso, l’Empyrée du Paradis, Canto XXXII, gravureGustave Doré Dante, Il Paradiso, l’Empyrée du Paradis, Canto XXXII, gravureGustave Doré

 Dante dans la DivineComédie(1265-1321)  le nomme guide suprême vers Dieu, qui n’est qu’Amour. Le poète, à l’encontre du moine mystique, avait été guidé dans sa quête spirituelle par la beauté terrestre d’une femme, Béatrice. Elle devint son égérie et sa muse sommant dans l’InfernoVirgile hors des limbes afin qu’il guide Dante, disciple du poète Latin, dans son parcours initiatique. Elle devient elle-même le guide du poète florentin hors du Purgatoire vers l’Empyrée du Paradiso, Canto XXXI, et est exaltée dans son statut et son rôle auCanto XXXII lorsqu’il la place au pied de la Vierge Marie.

Ce rôle initiateur de la femme aimée dans le parcours du poète et du mystique évoque l’expérience du poète andalou Ibn’Arabi (1166-1240) décrite dans les Illuminations Mecquoises, traduites par  Henri Corbin (1903-1978). Le philosophe orientaliste et iraniste démontre l’influence des mystiques soufis sur le poète florentin dans son étude Imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabî. En 1201 (A.H. 598)  durant un pèlerinage à la Mecque, le poète mystique séjourna dans la maison d’une famille iranienne originaire d’Isfahan. La jeune fille de la maison appelée Nizam possédait des dons exceptionnels : la beauté du corps et de l’âme doublée d’une intelligence supérieure. Son nom mêmeayn al-Shams wa’l-Baha signifiant: Beauté, Harmonie, Œil du Soleil, évoque des qualités qui se révélèrent à Ibn ‘Arabi comme l’incarnation de la Sophia, la Sagesse Éternelle. La jeune fille qui fut pour Ibn ‘Arabi ce que Béatrice pour Dante, était une vraie personne tout en étant ‘en personne’ une figure théophanique personnifiant la Sophia aeternaque certains des compagnons de Dante invoquaient sous le nom de Madonna Intelligenza, explique Corbin, démontrant l’influence de Platon sur les deux poètes.

Selon William Anderson dans Dante the Maker, les Fidèles de l’Amour étaient: des esprits rares qui cherchaient à établir une règle de vie fondée sur l’idéal de noblesse héritée de la chevalerie tout en le faisant reposer sur des vertus personnelles au lieu de la richesse matérielle et de la lignée. Leurs aspirations spirituelles ressemblaient à celles de certains ordres mendiants sans pour cela adhérer à une vie de réclusion ou de célibat. Ils formaient une étroite fraternité dédiée à la recherche de l’harmonie entre les aspects sexuels et affectifs de leur nature et leurs aspirations intellectuelles et spirituelles.La catena d’oro, La chaîne d’or des Fidéli d’amore se perpétua en Italie avec Cavalcanti, Pétrarque et son ami Boccace, Ficino, Pico della Mirandola, Giordano Bruno entre autres poètes et philosophes influencés par le Néoplatonisme et l’Hermétisme.   En Francele roi René, duc d’Anjou et de Provence, roi de Naples, Sicile et Jérusalem entre autres titres, émula les vertus chevaleresque dans sa vie et dans son œuvre. En 1448 il créa l’Ordre du Croissant, dont la devise loz en croissant en vieux français signifiait en avançant en vertus, on mérite des louanges. Fin, cultivé et lettré en grec, latin et italien, il était fasciné par l’Orient et étudia la calligraphie arabe. Auteur de divers manuscrits traitant de la vie courtoise, il fit traduire en français l Teseida delle Noze d'Emilia, La Théséide, que le jeune Boccacio avait écrit à la cour napolitaine de son ancêtre Robert d’Anjou durant son séjour de 1327 à 1340.

Coeur lisant l’inscription à la Fontaine de la Fortune, Le Livre du Cœur d’Amour épris, Fol. 15r, René d’Anjou et Bathelémy d’Eyck,   Österreichische Nationalbibliothek, Vienne Coeur lisant l’inscription à la Fontaine de la Fortune, Le Livre du Cœur d’Amour épris, Fol. 15r, René d’Anjou et Bathelémy d’Eyck,  Österreichische Nationalbibliothek, Vienne

En 1460 il expose ses idéaux courtois et chevaleresques dans un roman allégorique en vers et en prose, Le Livre du Cœur d’Amour épris,dans lequel les sentiments d’Honneur et d’Amour sont personnifiés, et qui s’inscrit dans la même tradition que le  Roman de la Rose. Les seize enluminures d’une grande beauté évocatrice furent longtemps attribuées au roi lui-même, elles sont désormais attribuées à Barthélemy d'Eyck, peintre du roi, un maître flamand de tradition provençale. Il existe sept manuscrits du Livre du Cœur d’Amour épris, dont l’un se trouve à Vienne à la Österreichische Nationalbibliothek, et un autre à la Bibliothèque Nationale de France à Paris : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b60005361

René Guénon tout en dénonçant la disparition de cet idéal de vie élevé à cause de ladégénérescence de l’ésotérisme en Occident, en distingue la continuité dans une lignée d’êtres d’exception tel Novalis au 19esiècle, le comparant à Raphaël: Le poète romantique allemand et le peintre italien appartiennent à la même généalogie spirituelle, celle des artistes visionnaires qui ont été initiés à la Fidélité d’amour par l’apparition providentielle, dans leur vie, d’un certain visage de beauté, visage humain, comme celui de Sophie, pour Novalis, que ce dernier a contemplé avec les yeux de son âme, ou image divine, celle de la Vierge Marie, pour Raphaël, qui en reçu, une nuit, la révélation. Novalis écrit dans Henri d’Ofterdingen :Deux, ils ne le sont plus, mais Henri et Mathilde / Sont l’un à l’autre unis en une même image, Saint Exupéry s’en fait l’écho : L’amour n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. Il écrit aussi dans le Petit Prince : On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.  Rûzbehân Baqlî, le poète mystique et philosophe perse (1128-1209), qui avait vécu la même expérience d’amour que Ibn’Arabi à la Mecque, l’affirmait dans le premier chapitre du Jasmin des Fidèles d’Amourqu’il faut comprendre le secret de la forme humaine avec les yeux de l’intelligence, et mettre les yeux de (son) corps au service des  yeux de son cœur. 

Ces réflexions sur l’amour dans son sens le plus noble comme seule et unique motivation de vie et d’accès à la connaissance, dans lesquels je me reconnais,  me vinrent alors que je regardais à la télévision sur France 2 l’émission13h15, le samedi du 16 mai 2020 qui en pleine épidémie du Covd-19  dressait le portrait du Dr Chenay. Il est à quatre vingt dix neuf ans le doyen des médecins français, exerçant à Chevilly-Larue dans le Val de Marne, une ville de 19 000 habitants avec  seulement trois médecins, un désert médical dans une banlieue oubliée, où la vie peut être très violente parfois.

https://www.france.tv/france-2/13h15-le-samedi/1468543-le-docteur-chenay-le-doyen-des-medecins-francais.html

Je songeais alors que les Fidèles de l’Amour sont toujours parmi nous invisibles peut-être, mais reconnaissables à leur dévouement aux autres dans leur idéal de vie, comme tant d’exemples d’altruisme de bienveillance, de générosité de cœur, de  solidarité l’ont prouvé ces derniers mois dans la pandémie mondiale. Ces personnes, qui sont un ferment d’amour dans la société, n’en sont sans doute pas conscientes elles-mêmes, tout entières prises par leur labeur et leur sacerdoce, mais l’amour se conjugue sous diverses formes. Le monde contemporain ne semble reconnaître que Eros, qui est Désir charnel, attraction des opposés, le masculin et le féminin, mais ignore Anteros, l’Amour Sublimé et Exalté, son jumeau, dont Vénus est aussi la mère, et qui est à la source de l’Amour Platonique. La France dans la richesse de son histoire culturelle, spirituelle, artistique et littéraire a été porteuse de ce miracle et de ce mystère pendant des siècles. Les grandes cathédrales au nom de Notre Dame ont souvent été bâties sur d’anciens sanctuaires à d’autres déités féminines, telle Isis dont le culte était très répandu chez les Romains. Ainsi à Rocamadour où un cops momifié dénommé Saint Amadour fut découvert en 1166, et des symboles égyptiens subsistent encore gravés dans la roche. Et à Chartres, lieu d’une Académie Néo- platonique au Moyen Age,  où comme à Rocamadour une Vierge Noire témoignait de ce lien spirituel entre l’Orient et l’Occident jusqu’à la Révolution. Les Vierges Noires firent leur apparition au temps des Croisades, il en  existe plus de 180 exemples dans le Sud de la France.  

La Vierge Noire du Puy-en-Velay, disparue à la Révolution, gravure de 1778 La Vierge Noire du Puy-en-Velay, disparue à la Révolution, gravure de 1778
Au 13esiècle le roi Louis IX, Saint Louis, dota la cathédrale du Puy-en-Velay d’une statue noire d’une Vierge à l’Enfant de style oriental qui lui avait été offerte durant sa captivité au cours de la Septième Croisade. La couleur noire de ces déités se réfère à la notion antique du noir, celle de la Terre, nourricière et destructrice à la fois, reflet de Kali la Noire en Inde,  et aussi au sens  du secret, de ce qui caché, occulté, dont l’ancien nom de l’Égypte, al-kemia, la Terre Noire, d’où est issu l’enseignement d’Hermès Trismégiste, et étymologiquement l’alchimie, l’Oeuvre au noir de Marguerite Yourcenar.

 Cette Tradition Hermétique venue de l’Orient, le ferment de la civilisation de l’Occident pendant des siècles, subit au cours du temps en France, pour diverses raisons politiques, religieuses et philosophiques de nombreuses attaques, dont la plus violente fut durant la Révolution qui détruisit tant de sanctuaires et d’œuvres d’art témoins de cet héritage. Victor Hugo, qui défendit la cathédrale de Paris contre sa destruction, l’affirme : Notre Dame de Paris est l'abrégé le plus satisfaisant de la science hermétique dont l'Eglise Saint - Jacques La Boucherie est l' hiéroglyphe le plus complet. Peut-être faut-il voir dans le feu qui la ravagea en 2019 la dernière manifestation en date des efforts issus de ces forces obscures afin d’oblitérer ce témoin dans la pierre d’une continuité de tradition néo-platonicienne dans la Chrétienté, qui l’unit à l’Islam et au Judaïsme par l’ésotérisme. Ainsi le conçut l’élève et ami du grand orientaliste Louis Massignon,  Henri Corbin, qui en 1974 fonda un Centre international de recherche spirituelle comparée à l'Université Saint-Jean de Jérusalem, où conversèrent des représentant des trois religions monothéistes, les peuples du Livre, Juifs, Chrétiens et Musulmans, unis par la Jérusalem mystique. Il avait trouvé en sa femme Stella la compagne et la collaboratrice inspirée de son œuvre défenderesse de la vision mystique en Orient comme en Occident, dans les œuvres des poètes et prophètes  qui repose sur l’imaginaire, le royaume d’Anteros.

Je songeais à cet Amour Sublimé qui ouvre le cœur à l’Amour des autres, l’Agape des Anciens Grecs, la Caritas des Chrétiens, en regardant le Dr. Chenay en consultation avec ses patients. Il leur montrait une infinie patience, attention et bonté qui brillaient dans ses yeux. Sept ans d’expérience en psychiatrie lui ont enseigné les ressorts secrets de l’âme humaine, et son sens de l’humour léger et espiègle devant deux patientes musulmanes, ou d’un prêtre âgé en maison de retraite, révélait un homme du monde accompli, pudique, sensible et diplomate, tout autant que praticien à l’oreille attentive et bienveillante. Les larmes me vinrent aux yeux devant ce miracle d’humanisme au sein d’une communauté isolée dans cette pandémie, dans une banlieue oubliée, selon les mots de la journaliste.  Il faut écouter le témoignage du Dr. Chenay qui devant la catastrophe sanitaire a décidé de prendre sa retraite. Il a connu l’épidémie de typhus durant la Seconde Guerre Mondiale, et il fait une comparaison  accablante entre les conditions de travail des médecins à cette époque et celles qui règnent dans la présente épidémie : On peut travailler à condition que l’administration nous permette de travailler dans des conditions acceptables. Les conditions actuelles ne sont pas acceptables. Tous les médecins sont des personnes à risques. En Italie 60 médecins sont morts inutilement parce que on ne leur a pas donné le moyen de se protéger. En France une trentaine sont morts parce que on ne leur a pas donné de masques valables ni de produits  pour désinfecter. Ce serait de la folie de travailler dans ses conditions là. En 1943 j’ai été réquisitionné par les Allemands, j’étais étudiant en médecine, il y avait une épidémie de typhus mélangé à la typhoïde. On nous a donné des uniformes, des masques à gaz modifiés, des bottes et des surblouses. Tous les soirs en partant on se déshabillait, tous ce qu’on avait sur le dos était passé à l’étuve. On était tous nus devant l’étuve mais personne n’a attrapé ni typhoïde, ni typhus, ça a duré plusieurs mois, il n’y a pas eu un malade.

Son témoignage est bouleversant, tout autant que le dévouement à son sacerdoce. La médecine c’est là où je me sens le plus utile, où je suis utile., assumant six heures de consultation deux fois par semaines. Aux dames musulmanes qui le taquinent affectueusement en lui disant qu’il a la baraka,il répond badinant :J’ai été marié trois fois,  je compte pas les autres, je compte que les officielles… Et au prêtre âgé qu’il ausculte durant sa visite hebdomadaire à la maison de retraite tenue par des religieuses dont il est le médecin référent depuis soixante dix ans, il dit : Heureusement que les Sœurs sont là, moi j’ai une épouse, vous vous avez les Sœurs. On a besoin des femmes malgré tout ! Aucun cas de Covid19 ne fut enregistré dans l’établissement, une grande victoire pour le Dr. Chenay alors que, déclare t-il, près de chez lui,  dans un Epad il y a eu 50% de morts. On a vraiment sacrifié les gens des Epads, voir des vieux mourir ça n’a gêné personne. C’est une des choses qui m’a fait le plus de mal, et je n’ai vraiment pas de remords à abandonner.

Le 1ermai denier à l’Élysée, opportunément durant la crise sanitaire, Emmanuel Macron et sa femme tenaient à le féliciter pour sa longue carrière.  La journaliste demande au médecin : Vous lui avez dit que vous vous arrêtiez ? Nonrépond t-il.Vous lui avez dit que vous êtes en colère ?Non répète t-il. Elle insiste : Les médecins sont des héros ?  Il explique son silence par sa perspicacité : Un concert de casseroles pendant un mois, et après on va tout laisser tomber. Elle conclut : Touché par l’honneur mais pas dupe.Certes ce ne sont pas les médailles ni les primes promises par le Président qui pourront honorer cet homme remarquable d’humanité et de dignité. Le contraste est saisissant entre le couple présidentiel, elle guindée dans son uniforme Haute Couture Louis Vuitton, et lui coulant des œillades enflammées à la caméra - comme il n’a pu s’empêcher de le faire en ravivant la flamme du Soldat Inconnu sous l’Arc de Triomphe le 8 mai, alors qu’il se lave ostensiblement les mais au gel hydroalcoolique - et le vieil homme digne et silencieux, assis sa femme à son côté dans la salle des Fêtes décorée à grands frais par Brigitte Macron, qui dans un élan de solidarité mal placée veut soutenir l’hôpital public en vendant aux enchères le Mobilier National, qu’elle semble considérer son bien personnel à disposer. L’imposture et l’ostentation confrontées à l’authenticité et au dévouement d’une vie au service des autres, je songeais alors que La Fontaine en ce temps de malheur, y aurait trouvé inspiration pour une fable à la morale cinglante. 

L’amour que le Dr. Chenay porte à sa femme Suzanne de vingt ans de moins que lui  est rayonnant, et elle le lui rend bien, le prenant en photo sur son portable dans leur jardin, elle commente affectueusement : Il est beau mon bonhomme. Il s’est reconstruit avec elle, après la tragédie de la mort violente de sa seconde femme, mère de ses deux enfants, sa secrétaire médicale, frappée à mort de dix-sept coups de couteau par un patient éconduit. Veuf à près de quatre vingt ans, le miracle s’accomplit,  il rencontre Suzanne dans son cabinet, tombe amoureux et l’épouse. Elle veille sur lui, elle lui a fait gagner des années de vie, lui veut vivre le plus longtemps possible pour ne pas la laisser seule.  Au nom de cet amour si précieux il prend la difficile décision de fermer son cabinet, le couple est plus important que le métier. Mais, dit-il, il va continuer plus lentement : On n’abandonne pas, moralement, on est engagé. Et il y a une amitié profonde avec eux (ses patients). C’est une nouvelle vie, c’est repartir un coup, c’est formidable, il faut profiter d’aujourd’hui.

Henri Corbin participa de 1949 à 1977 aux conférences du Cercle Eranos, créé en Suisse en 1933 comme un lieu de rencontre et d'expérience où les philosophies orientales et occidentales peuvent se rencontrer…dans leurimagination symbolique.  Il en fut l’un des piliers avec Carl Jung dont la Réponse à Job luifut une révélation. C'est “en Eranos”dit-il que le pèlerin venu d'Iran devait rencontrer celui qui par sa “Réponse à Job”  lui fit comprendre la réponse qu'il rapportait en lui-même d'Iran. Le chemin vers l'éternelle Sophia. Que C.G. Jung en soit encore remercié. L'Orient désigne le monde spirituel qui est l'Orient majeur auquel se lève le pur soleil intelligible, et les "Orientaux" sont ceux dont la demeure intérieure reçoit les feux de cette éternelle auroredit-il encore, et poursuit :Terre, Ange, Femme, tout cela en une seule chose, que j'adore et qui est dans cette forêt. C’est la forêt lieu symbolique de l’initiation spirituelle, la Forêt Obscure de Dante du premier vers de la Divina Commedia dans l’Inferno :Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura, Au mieu du chemin de notre vie je me retrouvai dans une obsure forêt,  c’estLa Forêt de Longue Attente du poète Charles d’ Orléans, et celle de René d’Anjou dans Le Cœur d’Amour épris. Tous deux avaient connu l’emprisonnement, le premier à la Tour de Londres aux mains des Anglais durant la Guerre de Cent ans, et le second aux mains du Duc de Bourgogne.

Corbin y côtoya aussi l’historien d’art et poète anarchiste britannique, Herbert Read, qui en 1940 dans son ouvrage The Philosophy of Anarchism explique que le degré de différentiation sociale accepté par la société en détermine son progrès en termes humanistes : Vous abolissez toutes les autres classes et distinctions et gardez une bureaucratie, vous êtes encore loin de la société sans classes, car la bureaucratie est elle-même le noyau d'une classe dont les intérêts sont totalement opposés aux gens qu'elle prétend servir, favorisant les ambitions personnelles et la mégalomanie des politiques professionnels. Le médecin et écrivain pacifiste britannique Alex Comfort développa le thème dans son texte Authority and Delinquencypublié en 1950, il l’élabora en démontrant que l’État bureaucratique de part sa structure même encourage l’accès au pouvoir de dirigeants aux tendances psychopathiques, qui s’imposent en dictateurs. 

En ces temps sombres de mort et de malheur, la belle histoire d’amour et de dévouement exemplaire du Dr. Chenay est si émouvante qu’elle rayonne comme un astre flamboyant. Elle redonne espoir à tous ceux qui ont surmonté ces derniers temps le cynisme ambiant de la société de consommation matérialiste, sans principes ni autres valeurs morales que l’argent et les apparences, dont le couple Macron donne l’exemple néfaste et funeste. La baudruche macronienne à été dégonflée durant ces mois d’épidémie, ce n’est qu’une question de temps avant qu’elle n’éclate.  Et alors il se pourrait qu’une revirement total des valeurs, un retour aux fondamentaux s’opère, s’il n’est en fait déjà commencé. Dans l’adversité, devant la fatalité, les Français on retrouvé les gestes ancestraux de partage, comme le faisait ma bonne grand-mère qui dressait toujours à la table familiale la place du pauvre. On retrouve l’âme des villages à la Française, c’est a dire la solidarité, déclarait dans un reportage à la télévision sur France 3 unbénévole à Offin, dans le Pas-de-Calais, où le maire distribuait des cagettes de fruits et légumes des maraîchers locaux aux habitants durant le confinement. J’ai retrouvé cette solidarité en Égypte, chez une cousine du roi Farouk dont le fils était l’ami de mon mari, et chez laquelle j’ai souvent séjourné. Elle tenait table ouverte au déjeuner avant de monter dans ses appartements à dix huit heures pour réciter le Coran avec le sheikh son ami. 

La chaîne d’or des Fidèles d’Amour n’est pas rompue même si même si en apparences la société contemporaine semble peu réceptive à ses idéaux élevés. Le Premier Ministre Edouard Philippe l’avait exprimé ainsi au début de son mandat : Les belles âmes ont s’en fout un peu, ils ne se font pas élire… Ce 21esiècle désaxé, déséquilibré, déchiré par des factions entre les hommes et les femmes, les religions, les peuples et les continents, l’Orient et l’Occident, a besoin plus que jamais de ce message d’union dans l’Harmonie, selon Jacob Boehme : Dieu n’est ni homme ni femme, mais la Vierge masculine.  Henri Corbin qui a tant contribué au 20esiècle à la diffusion des textes mystiques orientaux, et au renouveau d’intérêt dans le sujet, le dit ainsi : Savoir ce que l’on est, qui l’on est, connaître un univers supérieur d’où l’on vient, où sont nos origines, c’est déjà être sauvé. René Guénon le prédit en 1927 dans leRoi du Monde Dans les circonstances au milieu desquelles nous vivons présentement, les événements se déroulent avec une telle rapidité que beaucoup de choses dont les raisons n’apparaissent pas encore immédiatement pourraient bien trouver, et plutôt qu’on ne serait tenté de le croire, des applications assez imprévues, sinon tout à fait imprévisibles. Cette pandémie aura peut-être servi à redonner aux hommes le sens de leur humanité, du sacré de la vie et dans la vie, de leur spiritualité trop longtemps délaissée pour le monde des illusions terrestres qui est aussi celui de la discorde, de la division et de la désunion, et de retrouver comme le dit fait Dante au Canto XXXIII du Paradiso : L’amor che move il sole e l’altre stelle. L’Amour qui meut le soleil et les étoiles.

Monique Riccardi-Cubitt

Paris, le 31 mai 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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