Leçons d'Amérique : la dynamique réactionnaire

Donald Trump vient de remporter la présidentielle américaine, et déjà suit une avalanche de cris d'orfraie : il faut pourtant essayer de comprendre cette victoire et la dynamique réactionnaire en général, au-delà de l'indignation facile.

Ça y est, c'est fait : un milliardaire ouvertement raciste, misogyne et homophobe, ne s'exprimant que par des provocations grossières, vient de devenir Président des États-Unis. À première vue, ça a l'air complètement fou : l'homme était pour ainsi dire seul contre tous, lâché même au sein du Parti Républicain, vitupéré de toute part. Comment cela a-t-il pu arriver ?

Si l'on s'en tient à ce que dit la presse la plus mainstream, la seule conclusion à laquelle on parvient est "Les Américains sont des gros cons, donc ils ont élu un gros con". Après tout, on sait bien qu'il y a dans ce pays un fond réactionnaire, raciste, misogyne et homophobe, encore bien plus qu'en France. Sauf que voir la victoire de Trump uniquement sous cet angle, c'est, comment dire, un peu simpliste : les États-Unis ont tout de même voté deux fois de suite pour Barack Obama ; et s'il ne s'agissait que d'élire un candidat raciste, pourquoi pas Ted Cruz, qui l'était tout autant et avait bien plus de soutiens institutionnels ?

Alors, pour comprendre, il faut faire ce qu'a fait l'ancien directeur du Monde diplomatique Ignacio Ramonet dans l'article Les sept propositions de Donald Trump que les médias vous cachent, et qui lui vaut maintenant des procès en sorcellerie de Philippe Corcuff sur Mediapart : se rappeler que si Trump est un clown réactionnaire, il proposait aussi un programme économique qui représentait un virage à 180° par rapport aux propositions habituelles du Parti Républicain, ne s'opposant pas à la sécurité sociale d'Obama contrairement à ses rivaux du Parti Républicain, défendant un plus grand protectionnisme pour favoriser l'industrie américaine ainsi qu'une politique d'investissement à rebours des politiques dévastatrices ; de plus, sur le plan de la politique extérieure, il propose aussi l'arrêt des interventions militaires vaines dans lesquels les États-Unis se sont récemment épuisés -entre deux menaces de vitrifier tout pays qui s'opposerait aux États-Unis, notez ! Cela ne fait évidemment pas de Donald Trump un dangereux socialiste : le protectionnisme proposé par ce milliardaire était évidemment destiné avant tout à protéger les capitalistes américains de la concurrence étrangère, la politique d'investissement à relancer la demande pour soutenir les capitalistes américains, et l'arrêt des interventions extérieures a des motivations affichées bien plus budgétaires qu'humanitaires ! Mais reste que, dans un pays où les classes populaires sont écrasées par la pauvreté et qui a perdu tant de gens et de ressources dans des guerres inutiles, le discours de Donald Trump a su séduire une grande partie des électeurs.

Cela aurait pu être évité si Donald Trump avait eu un adversaire digne de ce nom : mais qui y avait-il en face de lui, et surtout quel projet y avait-il en face du sien ? Hillary Clinton a toujours été très à droite au sein du Parti Démocrate, son programme économique s'inscrivait dans la continuité du néolibéralisme, sa politique étrangère n'était rien d'autre que la poursuite des interventions désastreuses par lesquelles les États-Unis se sont ruinés et discrédités sans rien en retirer, et elle est même depuis longtemps conservatrice sur l'avortement... Qu'avait-elle donc à offrir aux classes populaires américaines sinon de ne pas être Donald Trump ? Quel projet avait-elle à opposer à celui de Donald Trump, quel avenir ? Rien. Elle a tout misé sur le fait qu'elle serait "la moins pire" face à Trump, ce qu'elle était effectivement, mais ce qui ne suffit pas à remporter une victoire. Il semble que les classes populaires et les jeunes aient été les premiers à s'abstenir lors de ce scrutin, et c'est normal : Hillary Clinton n'avait rien pour les mobiliser. En revanche, il n'est un secret pour personne que Bernie Sanders, lui, était donné gagnant contre Trump, parce que lui portait un espoir contre lui ! Mais le Parti Démocrate a tout fait pour l'empêcher d'être candidat, et Jill Stein n'avait que des soutiens dérisoires.

Tirons donc les leçons d'Amérique : pourquoi un candidat réactionnaire a-t-il remporté la victoire ? Parce que les progressistes ont préféré s'immobiliser dans l'unité avec les conservateurs face à lui que de porter leur propre projet !

Et il y a ici un rapprochement frappant à faire avec le Brexit : la sortie du Royaume-Uni de l'Union Européenne telle qu'elle se fait n'apportera rien de bon aux travailleurs britanniques, parce que c'est une sortie faite sous la conduite d'un gouvernement qui représente les intérêts des capitalistes et non pas sous celle d'un gouvernement représentant les intérêts du prolétariat, la classe dominante restera la même, ce sont là-bas aussi les réactionnaires qui ont gagné avec le Brexit ; mais pourquoi ont-ils gagné ? Parce qu'ils étaient tout simplement les seuls (à l'exception du SWP, section britannique de la IVème Internationale - Secrétariat Unifié et de Socialist Appeal, section britannique de la Tendance Marxiste Internationale) à porter le Brexit, alors que le Royaume-Uni souffre de l'Europe de Maastricht. Il n'y avait pas en face de progressistes à même de guider le Royaume-Uni hors de l'Union Européenne, parce que Jeremy Corbyn, une fois à la tête du Labour, n'a pas voulu prendre le risque de faire éclater son parti par des positions anti-UE.

La dynamique réactionnaire est ainsi commune à ces deux pays anglo-saxons : dans les deux cas, il y a eu émergence d'une gauche plus ou moins socialiste (Sanders aux États-Unis, Corbyn au Royaume-Uni), qui a fini par s'effacer au profit des conservateurs (après la primaire pour Sanders, à la tête du parti pour Corbyn), laissant le champ libre à une frange réactionnaire pour porter la contestation du système en place.

Il n'y a donc pas trente-six façons d'arrêter cette dynamique : il faut proposer une rupture radicale avec le néolibéralisme sinon avec le capitalisme, au service des travailleurs ; voilà ce qui les mobilisera contre la réaction, et non pas une impossible unité avec les partis représentant les intérêts de la bourgeoisie ! Il était déjà question de ce dilemme en France lorsque Jean Jaurès se mit à soutenir le gouvernement Waldeck-Rousseau au nom de la "défense républicaine" après l'affaire Dreyfus, en dépit du bilan catastrophique de celui-ci pour les travailleurs ; Rosa Luxemburg y répondit avec toute l'intelligence qui était la sienne dans une multitude d'articles, notamment La crise en France : soutenir Dreyfus, soit, mais pas dans le même gouvernement qu'une bourgeoisie vouée à se décomposer, la meilleure chose à faire pour arrêter les réactionnaires était de porter un projet socialiste notamment vis-à-vis de l'armée, plutôt qu'une unité illusoire avec la bourgeoisie qui priverait le prolétariat d'alternative autre que la réaction.

Revenons donc en France : la meilleure solution pour arrêter le Front National n'est pas d'aller voter Juppé à la primaire UMP, encore moins de voter pour un PS qui ne sera certainement pas au second tour, mais de défendre un projet de gauche cohérent, qui porte l'espoir d'une société meilleure plutôt que la régression ; c'est d'autant plus vrai qu'en France, l'état d'urgence ad vitam eternam, la loi El-Khomry et la proposition d'une déchéance de nationalité applicable uniquement aux binationaux ont montré que la différence entre le FN, l'UMP et le PS n'était plus que de degré. En outre, il ne sert à rien de s'arracher les cheveux lorsque la gauche propose comme l'extrême-droite et une partie de la droite un protectionnisme et une rupture des traités européens : la question n'est pas de savoir si on veut rompre avec le libre-échange avec l'Europe de Maastricht mais pourquoi on veut le faire, pour les remplacer par quel projet, et lorsqu'on est de gauche, c'est pour porter un projet de défense des droits des travailleurs et de démocratie incompatible avec le projets réactionnaires ; mieux vaut donc que ce soit nous qui portions cette rupture que les réactionnaires ! La gauche française doit donc assumer sa rupture, il ne doit plus être question d'un impossible "front républicain" ou de renoncer face aux institutions européennes : ainsi seulement on pourra briser la dynamique réactionnaire.

Au travail, camarades !

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