Suicide au travail. Michelle, victime de la précarité

Michelle était technicienne de laboratoire à l’AP-HP. Elle s’est donné la mort, vendredi matin, dans les locaux de la médecine du travail, où elle avait rendez-vous.

Michelle avait prévenu. Dans un dernier courriel posté mardi 27 février, la jeune technicienne de laboratoire, âgée de 35 ans, avait annoncé son geste fatal : « Le 1er ou le 2 mars prochain devrait avoir lieu un événement tragique pour moi au siège de l’AP-HP » (Assistance publique-Hôpitaux de Paris). Elle enjoignait aux destinataires de prendre contact les uns avec les autres afin de prévenir les médias, « pour que mes tentatives de suicide à cause des conditions de travail et du harcèlement de travail (sic) au Kremlin-Bicêtre ne restent pas lettre morte », dénonçait-elle sans aucune ambiguïté. Et d’ajouter : « Je vous en prie, que je ne reste pas un cas isolé ! » Vendredi matin, profitant d’un rendez-vous avec un psychologue dans les locaux de la médecine du travail située à l’Hôtel-Dieu, à Paris, elle s’est donné la mort.

Rien n’y a fait. Ni l’obtention d’un statut de stagiaire au sein de l’AP-HP, en mars dernier, qui ouvrait la voie à son recrutement définitif après une dizaine d’années à cumuler les contrats de courte durée. Ni le soutien du responsable de la CGT de l’hôpital Robert-Debré, où elle avait travaillé. Ni celui de son avocate Me Sylvie Le Toquin, qui s’apprêtait à déposer plainte contre l’AP-HP pour harcèlement moral. Et pour qui les raisons professionnelles du suicide de sa cliente ne font aucun doute. « Je fais très peu de procès en harcèlement, d’abord parce que nous en perdons beaucoup. Mais là, j’avais tous les arguments en main », souligne Me Le Toquin. Pour l’avocate, Michelle a été « broyée » par la machine administrative. « Plus vous entrez dans la profondeur de son dossier, plus vous voyez qu’elle tombe », explique-t-elle.

Une gestion calamiteuse de ses salaires, amputés de « trop-perçus »

À quoi s’est heurtée la jeune technicienne de laboratoire ? D’abord, à l’incertitude du lendemain, permanente, provoquée par les silences de l’administration sur le renouvellement ou non de ses contrats de travail. Des contrats courts (d’un à trois mois, selon les règles de la fonction publique hospitalière), qu’elle a multipliés dans cinq hôpitaux parisiens : Trousseau, Cochin, Robert-Debré, Bicêtre et Tenon en dernier lieu. Son dossier administratif restant parfois en souffrance d’un établissement à l’autre, cela a entraîné une gestion calamiteuse notamment de ses salaires, amputés de « trop-perçus » ou du paiement des heures supplémentaires aboutissant à « un imbroglio de plus en plus incompréhensible dans lequel elle se perdait », commente son avocate.

En 2016, la contractuelle avait fait condamner l’AP-HP pour préjudice d’exécution dommageable du contrat de travail. La jeune technicienne peinait alors à obtenir le paiement de cinq heures supplémentaires. Dans la foulée, elle avait été recrutée par l’hôpital du Kremlin-Bicêtre. « J’avais des CDD avec tacite reconduction mais je n’avais pas de document écrit, de “contrat express”. Je travaillais sans contrat. Et plus personne ne me disait rien », racontait Michelle il y a quelques jours. Comme le confirme l’AP-HP dans son communiqué, c’est au lendemain de l’annonce qu’il était mis fin à son contrat qu’elle a attenté pour la première fois à sa vie. Un geste suicidaire qui n’a pas été reconnu comme accident du travail, la privant de salaire. Après un long arrêt maladie et l’échec de sa reprise d’activité, Michelle n’a tenu que trois mois à l’hôpital Tenon, puis ce fut la cassure. L’AP-HP assure avoir pris toutes les dispositions pour éviter le pire. Un CHSCT extraordinaire est convoqué ce jeudi à 11 heures à la demande de la CGT. Ces deux derniers mois, cinq salariés de l’AP-HP se sont donné la mort. Deux sur leur lieu de travail.

Lire le communiqué de l'Usap-CGT

Sylvie Ducatteau -Journaliste

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L’appel au secours des personnels d’un hôpital parisien

Les alarmes lancées par les personnels de santé se multiplient ces dernières semaines. Cette fois, ce sont des soignants de l’hôpital Sainte-Périne, à Paris, qui prennent la parole. Beaucoup sont des femmes. Elles dénoncent leurs conditions de travail dégradées et leur vie de famille bouleversée par les réorganisations.

Jusqu’alors, les soignants choisissaient de travailler par équipe, du matin, d’après-midi. C’est fini depuis le 4 janvier. À Sainte-Périne, la « grande journée » de la réforme Hirsch, l’actuel directeur de l’AP-HP, s’impose à tous.

Rendez-vous est pris. Marie n’est pas venue seule, ce jeudi après-midi. Elles sont quatre, l’une est infirmière, les autres aides-soignantes, Paul est présent également, le seul homme.

« Il faut toujours courir, aller vite »

Elles veulent témoigner anonymement. Et hors les murs. La peur, toujours. « Avec les nouveaux horaires et le manque de personnel, nous sommes corvéables à merci. Les femmes sont les premières à en pâtir, notamment celles qui élèvent seules leurs enfants, très nombreuses à l’hôpital. Et puis, l’encadrement se fait de plus en plus dur, autoritaire », explique Marie. À ses côtés, Lucie dispose de peu de temps mais a souhaité être là. Elle vient de terminer son service de 6 h 45 à 14 h 21. La semaine prochaine, elle sera d’après-midi. Elle travaillera de 13 h 39 à 21 h 15 pendant quinze jours, puis retour aux matinales pour les quinze jours suivants. « Nous n’avons plus de vie. Normalement, les plannings sont établis pour trois mois, mais dans les faits, les changements sont récurrents. Les dates de congés aléatoires. Lorsque votre enfant est malade, on ne vous demande pas seulement un certificat du médecin mais une attestation de la caisse d’allocations familiales ou des impôts pour vérifier que vous êtes bien son parent et que vous l’élevez seule ». « Moi, j’ai une entreprise à faire tourner », lui a rétorqué son responsable de pôle…

« On est de plus en plus souvent contraintes d’exposer notre vie, nos problèmes pour s’absenter. Il a fallu que je mette un procès-verbal de police sous les yeux de ma responsable pour qu’elle accepte que je me rende au commissariat où j’étais convoquée en urgence », raconte Michelle, l’infirmière. Elle aussi vient de terminer sa journée. Rien d’exceptionnel aujourd’hui, sinon la course. « Il faut toujours courir, aller vite. Affectés dans un service, nous pouvons être réquisitionnés dans un autre. Vous devez alors prendre en charge des patients que vous ne connaissez pas. »

« Au final, nous nous sentons coupables de mal faire »

Ce jeudi, elle a retrouvé ceux de la veille. Une vingtaine, dont quatre en très grande difficulté. Comme chaque jour, elle a vérifié les prescriptions, les préparations médicamenteuses, les aérosols, préparé les dossiers des consultations spécialisées demandées par les médecins. « Il faut avoir l’œil partout, précise-t-elle. Où en est la toilette de tel ou tel, s’il s’est alimenté correctement. » Elle a ensuite commencé sa tournée : distribution des médicaments, glycémie capillaire, changement des pansements… « Le plus vite possible, en trente minutes, quand il faudrait une heure pour ce monsieur qui supporte mal la morphine. »

Vient l’heure du déjeuner. Enfin, pas pour les soignants. « Nous mangeons à n’importe quelle heure, lance Lucie, l’aide-soignante. Quant aux malades qui ne peuvent pas se nourrir seuls, il arrive que nous donnions leur repas à deux patients en même temps. Nous les installons l’un à notre droite, l’autre à notre gauche. Ce n’est pas normal. Parfois, faute de personnel, nous ne les levons pas. Au final, nous nous sentons coupables de mal faire. » Une culpabilité savamment entretenue, selon Michelle, qui s’est vu reprocher des heures supplémentaires. « Je suis partie à 16 heures au lieu de 14 heures pour avoir assuré une nouvelle arrivée dans le service, qui accueille vingt-huit malades très lourds. Il y a mille choses à faire : observer l’état général de la personne, prendre ses constantes, lui donner des soins, évaluer sa douleur, voir s’il a besoin ou pas d’un matelas anti-escarres. Un jour, je suis partie sans faire un pansement. C’est lourd à porter, psychologiquement. » Paul, assis à ses côtés, acquiesce. Les traits de l’aide-soignant sont tirés. Sa lassitude, perceptible. « L’hôpital ne met pas les moyens nécessaires. Nous ne sommes pas assez nombreux, du coup, les tensions sont fortes entre nous. Il n’y a pas un jour sans qu’un collègue ne crie ou pleure. Parfois, la colère nous emporte », déplore-t-il. Cette tension a failli le conduire à l’avertissement disciplinaire.

« 40 patients au lieu de 35, sans aides-soignants supplémentaires »

Mais là, posément, il raconte la lourde charge émotionnelle que provoque le travail quotidien auprès de personnes dont un diagnostic de maladie d’Alzheimer vient d’être posé. L’angoisse du malade. Le choc pour les familles. Et au milieu, les soignants. Le médecin. Six soignants, infirmiers et aides-soignants, travaillent sept jours sur sept dans son service. Deux à temps partiel, à 80 %. « La nuit, une infirmière et une aide-soignante se partagent deux services », précise-t-il.

Le téléphone de Marie retentit. Un message s’affiche sur le cadran. Un appel au secours, comme celui qu’elle a elle-même envoyé aux journalistes quelques jours plus tôt. « Nous avons des problèmes. On nous a ajouté cinq lits. 40 patients au lieu de 35 sans aides-soignants supplémentaires. Nous sommes cinq en semaine, quatre le week-end. Et une seule de garde la nuit… Nous avons besoin d’aide ! »

Sylvie Ducatteau - Journaliste

 

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