Les pauvres, ces coupables d’être des victimes

Pour les éditorialistes Graziani et Praud, cela ne fait aucun doute : si les pauvres sont pauvres, ils n’ont qu’à s’en mordre les doigts.

publié dans l'Huma - Vendredi, 8 Novembre, 2019 - Aurélien Soucheyre

La journaliste Julie Graziani a reçu du renfort. Lundi, elle a humilié une femme, seule avec deux enfants, qui a eu l’outrecuidance de dire à Emmanuel Macron qu’elle ne s’en sortait pas avec son Smic.

« Qu’est-ce qu’elle a fait pour se retrouver au Smic ? Est-ce qu’elle a bien travaillé à l’école ? Est-ce qu’elle a suivi des études ? Et puis si on est au Smic, il ne faut peut-être pas divorcer », a-t-elle osé dire sur LCI.

Puis elle a fustigé sur Twitter les « plaignants ­vindicatifs attendant de l’État qu’il les sauve et ne réalisant même plus que ce sont quand même eux les premiers responsables de leur sort ».

Jeudi, Pascal Praud a défendu la même vision du monde dans le CNews papier. Le polémiste se lamente que la « victimisation signe le temps », que « personne n’y est pour rien ; c’est devenu la règle », et qu’un « nouvel homme est né : responsable de rien, victime de tout ».

Il faut donc rappeler à Graziani et à Praud que 400 000 personnes de plus sont tombées sous le seuil de ­pauvreté en 2018 en France, et que le principal facteur dans cet appauvrissement n’a pas été leur comportement, selon ­l’Insee, mais bel et bien la baisse des aides personnalisées au logement, décidée par le... gouvernement !

Il faut aussi leur dire que les femmes sont rémunérées entre 15 et 25 % de moins que les hommes, par injustice et non par fainéantise !

Ou encore leur indiquer que 85 % des enfants de cadres obtiennent le bac, contre 53 % pour ceux des ouvriers et employés.

Le déterminisme social existe, et peut être vaincu à condition d’agir autrement qu’en crachant sur les pauvres. Mais le gouvernement, lui, préfère s’attaquer aux droits de 700 000 chômeurs, tout en supprimant l’Observatoire de la pauvreté.

Comme disait Bourdieu : « La cécité aux inégalités sociales condamne et autorise à expliquer toutes les inégalités, particulièrement en matière de réussite scolaire, comme inégalités naturelles, inégalités de dons. »

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Dans un entretien accordé au quotidien Le Monde, Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, estime que les catégories aisées se focalisent sur les 1 % les plus riches pour éviter de participer à la solidarité nationale....

La pauvreté en France en 2019

Quel est le niveau de la pauvreté en France ? Comment évolue-t-il ? Sur ce sujet très sensible, les polémiques sont fréquentes et les points de repère manquent. Ce premier rapport sur la pauvreté réunit les données disponibles pour vous permettre d’y voir plus clair. L’Observatoire des inégalités y présente les principaux chiffres et dresse un état des lieux complet de la pauvreté en France. Nous définissons les contours de la pauvreté monétaire, de la grande pauvreté et des formes non monétaires de la pauvreté. Nous donnons les principales caractéristiques de la population pauvre et sa distribution sur le territoire national. Nous explorons les trajectoires individuelles : comment devient-on pauvre et comment s’en sort-on ?

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