Union européenne. Les nouveaux monstres à l’attaque

Avec ses visages multiples, le phénomène d’hybridation poussée entre droite extrême et extrême droite commence à produire des effets. -- Belgique : la nausée et les mains sales...Croatie : le bouclier des Balkans...Grèce : retour en eaux troubles...Royaume-Uni : Pas drôle de dame de fer...Pologne : feu sur les boucs émissaires...Italie : cinq tatouages et une Harley....l'Edito de Maurice Ulrich

Publié dans l'Huma du 14 août 2019

Union européenne. Les nouveaux monstres à l’attaque - Thomas Lemahieu

«Le Pen a gagné les élections. » Quelques semaines après la victoire de Chirac en 2002, sur fond de levée citoyenne contre l’extrême droite, Act Up Paris avait frappé les esprits en placardant sur les murs de la capitale une affiche avec cette phrase et un agent encagoulé armé d’un fusil d’assaut.

L’association brocardait une déclaration à l’emporte-pièce du secrétaire d’État aux Libertés publiques Patrick Devedjian : « On verra davantage de CRS sur le terrain, le bleu marine va revenir à la mode. »

Dix-sept ans plus tard, le bleu marine est plus que jamais à la mode, et il se teinte toujours plus de brun… Cela grenouille en France : il n’y a qu’à voir les manœuvres en cours avec Marion Maréchal-Le Pen, Éric Zemmour et Patrick Buisson. Cela arrive dans le reste du monde avec ­Donald Trump, le Brésilien Jair Bolsonaro ou l’Indien Narendra Modi.

Mais entre les deux, dans toute l’Europe, Le Pen gagne les élections, au sens où l’entendait initialement Act Up : ce ne sont pas forcément les partis d’extrême droite qui gouvernent, mais la plupart des droites, traditionnelles ou nouvelles, glissent, avec ou sans alliances avec les néofascistes avérés, vers leurs thèses et leurs priorités politiques. Tout cela va bien au-delà de la petite boutique tenue par Steve Bannon, l’ex-conseiller stratégique du président états-unien, qui a récemment posé ses valises à Bruxelles.

Visés, les migrants, les féministes, les LGBT

Les occasions de mesurer les nouveaux périls ne manquent pas. Chaque jour apporte son lot de confirmations : ce ne sont plus des passerelles qui s’ouvrent entre les uns et les autres, mais de vrais boulevards.

On les voit depuis des années en Italie, en Pologne et en Hongrie, bien sûr, mais aussi en Autriche, en Belgique, en Grèce, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Croatie, etc.

Dernier exemple du travail de sape en cours : ce mercredi, Isabel Diaz Ayuso, dirigeante du Parti populaire (PP), devrait être élue présidente de la région de Madrid avec les voix de ses amis conservateurs et des libéraux de Ciudadanos, mais aussi celles, indispensables, des élus de l’organisation post-franquiste Vox. Si l’extrême droite ne rentrera pas directement dans le gouvernement territorial, les trois partis espagnols se sont mis d’accord sur un « dénominateur commun » qui, sans surprise, vise à s’en prendre aux migrants, aux féministes et aux LGBT, en tenant par ailleurs une ligne économique parfaitement néolibérale.

Ces phénomènes à l’œuvre dans les pays commencent à produire leurs effets à l’échelle de l’Union européenne.

On a pu l’observer lors de l’élection à la tête de la Commission européenne ­d’Ursula von der Leyen, ex-ministre de la Défense allemande et fidèle alliée de la chancelière Angela Merkel. Les accents « humanistes » de son discours d’investiture à la mi-juillet à Strasbourg, avec les airs de fifrelin joués pour les oreilles des écologistes, en particulier, peuvent-ils tenir longtemps face aux données politiques pures et dures ?

Von der Leyen n’a pu être candidate qu’après l’éviction par les pays du groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, Slovaquie et République tchèque) de son rival pour le poste, le social-démocrate Frans Timmermans, lors du Conseil européen. Ensuite, au Parlement européen, elle doit, avec neuf voix d’avance à peine, son élection aux choix des élus de droite extrême et d’extrême droite, désormais en concurrence pour prendre des postes au sein du collège des commissaires…

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Belgique La nausée et les mains sales

Thomas Lemahieu

Theo Francken, ex-secrétaire d’État aux Migrations, dirigeant de la N-VA

 «Yes ! » Captée par les caméras de la chaîne VTM, la scène se déroule au quartier général de la Nouvelle Alliance flamande (N-VA), le soir des élections fédérales, régionales et européennes, le 26 mai dernier. Avec les hiérarques de ce parti flamingant, xénophobe et ultralibéral, hégémonique au nord du pays et même au sein du dernier gouvernement belge, Theo Francken, 41 ans, se réjouit des résultats, le poing serré : la N-VA et ses concurrents du Vlaams Belang, seuls détenteurs officiels du label d’extrême droite, frôlent les 50 % des voix en Flandre. « Ensemble, une majorité », souhaite distinctement Theo Francken....la suite :

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Croatie Le bouclier des Balkans

Gaël De Santis

Kolinda Grabar-Kitarovic, présidente de Croatie

Deux fois en un peu plus d’un an, la présidente croate aura eu l’heur de faire la une de Hrvatski tjednik. En juillet 2018, après avoir visité avec le président israélien, Reuven Rivlin, un camp de concentration oustachi, ce mouvement allié d’Adolf Hitler pendant la Seconde Guerre mondiale, Kolinda Grabar-Kitarovic s’était attiré les foudres du quotidien ultranationaliste qui l’accusait de propager les mensonges « de Rivlin et des Serbes »…

Vendredi dernier, c’est pourtant dans les colonnes de ce même journal qu’elle a annoncé la candidature à sa réélection. Elle ne vient pas de l’extrême droite, mais du HDZ, parti certes nationaliste mais qui siège avec la droite traditionnelle au ­Parlement européen. Elle cherche à s’émanciper de cette force, pas assez conservatrice à l’heure où le pays subit une poussée nationaliste. En effet, l’électorat d’extrême droite est disputé, alors qu’émerge une nouvelle figure, Miroslav Skoro, chanteur de son état.

Sur le plan européen, son pays fait la police pour le compte de l’Italie et de l’Autriche, afin de bloquer les migrants qui empruntent la route des Balkans......la suite :

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Grèce Retour en eaux troubles

Thomas Lemahieu

 À l’automne 2014, quelques mois avant la première victoire éclatante de Syriza, le militant défendait les patrons de la troïka contre vents et marées : « Soyons clairs, le FMI, c’est très bien. Thanos Plevris est rentré de Hongrie et m’a rapporté son entretien avec Viktor Orban, qui a su sortir son pays du FMI. Durant vingt minutes, il a encensé le FMI et l’aide que celui-ci a apportée à son pays. » Après la nouvelle déroute électorale de la droite en septembre 2015, advenue pourtant après qu’Alexis Tsipras a été contraint de signer un nouveau mémorandum, Georgiadis changeait de registre et disait sans ambages : « Il ne faut plus avoir peur d’être traité d’extrême droite ou de fasciste ! » T. L.

Gare au trompe-l’œil derrière le crépuscule d’Aube dorée : les néonazis n’ont plus aucun élu au Parlement grec, mais il faudrait être aveugle pour ne pas voir le recyclage à grande échelle des obsessions sécuritaires et identitaires de l’extrême droite, parfaitement compatibles avec les programmes néolibéraux, au sein de la nouvelle majorité conservatrice étiquetée Nouvelle Démocratie (ND)…la suite :

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Royaume-Uni Pas drôle de dame de fer

Thomas Lemahieu

Priti Patel, ministre de l’Intérieur, membre du Parti conservateur

Piteusement débarquée, en 2017, du gouvernement de Theresa May, après avoir piraté la diplomatie britannique en participant à des rencontres discrètes en Israël et aux États-Unis sans en informer quiconque à Londres, Priti Patel revient au premier rang dans l’équipe de choc de Boris Johnson.

Dans une société marquée par son communautarisme, la quadra issue d’une famille d’origine indienne immigrée en Ouganda avant d’arriver en Angleterre doit, selon plusieurs de ses bons amis tories, son poste à l’intérieur à son patronyme et à sa couleur de peau : avec un cynisme consommé, Johnson se délecte de voir à l’œuvre cette partisane de restrictions drastiques du droit d’asile et d’une « immigration choisie ».

Lors de la campagne référendaire, cette acharnée pro-Brexit avait mis en avant les difficultés à attirer en Grande-Bretagne les meilleurs spécialistes de la gastronomie indienne en raison de la libre circulation des citoyens de l’Union européenne. « En votant pour partir, nous pouvons sauver nos restaurants indiens », promettait-elle.

Mais au-delà du vieux rêve impérialiste qu’elle trahit, cette essentialisation est très injuste pour cette quadra fascinée depuis l’enfance par l’ancienne première ministre Margaret Thatcher : elle vaut bien plus que ça, incarnant parfaitement le délire à la fois libertarien sur le plan économique et ultraconservateur au niveau social qui vient de prendre le contrôle du Royaume-Uni.....la suite :

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Pologne Feu sur les boucs émissaires

Gaël De Santis

Mateusz Morawiecki, premier ministre, membre du PiS

L’installation, en décembre 2017, au poste de premier ministre, par le fondateur du très droitier parti Droit et Justice (PiS) Jaroslaw Kaczynski, de Mateusz Morawiecki fait au moins trois victimes : les homosexuels, les femmes et l’Histoire.

Ce dimanche, les autorités polonaises ont rendu hommage à la brigade des montagnes de la Sainte-Croix, un groupe de résistants qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, a, par antisoviétisme, ponctuellement coopéré avec l’occupant nazi. La première fois qu’une telle célébration a eu lieu, c’était l’année précédente, en présence de Mateusz Morawiecki lui-même. Celui-ci travaille à la réécriture du passé.

Ainsi, en 2018, il fait adopter une loi interdisant de parler de « camps de la mort polonais » pour les camps d’extermination nazis. S’il a pu, à certaines occasions, prendre des positions antiracistes, le premier ministre a eu l’occasion de dire que qualifier de « polonais » de tels camps nuisait à l’image du pays, lors d’une réunion à Munich… au cours de laquelle il a déclaré qu’outre les Polonais il y avait des « auteurs de crimes juifs » ou « russes » pendant la Seconde Guerre mondiale…

Autre cible du PiS, qui siège au Parlement européen avec les conservateurs britanniques : les homosexuels. Ce parti attise la haine, son leader, Kaczynski, estimant que la cause LGBT « menace l’identité polonaise ».....la suite :

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Italie Cinq tatouages et une Harley

Gaël De Santis

Gian Marco Centinaio, ministre de l’Agriculture, membre de la Ligue

La Ligue voudrait mettre un pied au sein de la Commission européenne. Matteo Salvini, son leader, n’en a jamais fait mystère, en effet, son but en Europe est de faire converger l’extrême droite avec la droite traditionnelle du Parti populaire européen pour former une majorité antisociale et anti-migrants. Pour ce faire, le gouvernement italien a proposé deux noms au poste de futur commissaire européen, tous deux léguistes, pour travailler au rapprochement avec le reste de la droite européenne : Massimo Garavaglia et Gian Marco Centinaio.

Ce dernier a beau avoir passé ces dernières années à vomir, dans la presse ou sur les réseaux sociaux, sur le Mouvement 5 étoiles, il est devenu ministre de l’Agriculture du gouvernement Conte. Faisant partie du proche entourage de Salvini, il se dit « léguiste depuis son premier gémissement », même s’il n’a adhéré au parti régionaliste qu’à l’âge de 19 ans. Cet amateur de Harley, qui appelle sa moto « sa grosse », porte cinq tatouages, dont trois à l’effigie de son parti, un avec une croix celtique et un autre avec le S de « Sénat »… Il fait partie de ceux qui, avec Salvini, ont œuvré à faire de sa formation le premier parti de droite de la Péninsule, devant Forza Italia de Berlusconi....la suite :

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PENDANT LE MEME TEMPS : le champ politique et démocratique a été « nettoyé » pour le laisser libre au déploiement du Rassemblement ­national 

Éditorial par maurice ulrich. Faire face

À l’heure où nous sommes, cinq cents personnes, hommes, femmes et enfants, sont toujours interdites de débarquer dans nos ports. Ce sont bien nos ports, qu’il s’agisse de ceux d’Italie, de France ou d’ailleurs. Les ports de l’Europe. Oh, il ne manque pas de ces belles âmes qui s’indignent et montrent du doigt ceux qui refusent cet accueil pour le refuser elles-mêmes en poussant des cris d’orfraie devant la montée des extrêmes droites et la dérive des droites !

Oui, les frontières sont de plus en plus poreuses entre les unes et les autres. Italie, Croatie, Pologne, dans plusieurs pays, dans des capitales comme Madrid, on se parle sans complexe, on négocie sans vergogne pour de nouvelles coalitions de plus en plus xénophobes, réactionnaires, se réclamant du peuple pour mieux tromper les peuples. La France n’est pas à l’écart. On ne parle pas seulement ici de la façon dont une personnalité comme Marion Maréchal est choyée par trop de médias, comment des idéologues comme Éric Zemmour ou Patrick Buisson font l’objet d’une ­promotion éhontée. On parle aussi, autrement, de la façon dont le champ politique et démocratique a été « nettoyé » pour le laisser libre au déploiement du Rassemblement ­national et à la machine politique du président de la République.

Le calcul politicien est dangereux et mensonger. Car la politique de la France, de la France dans l’Europe, la politique de l’Europe sont grosses de ces dérives. Les ports fermés à la détresse alimentent les replis ­identitaires. Les inégalités fiscales et sociales, le déni généralisé de démocratie et de transparence génèrent les frustrations et les colères des peuples, redoublées quand des accords, comme ceux du Ceta ou du ­Mercosur, inquiètent à juste titre des secteurs entiers. États-Unis, Brésil, Europe, Russie… le monde est entré dans une période de tension extrême sous la menace d’une ­véritable régression de civilisation. Il n’y a pas d’accommodements possibles, ni de calculs politiciens. La France peut faire face si elle renoue avec une vraie politique de justice, de progrès et d’accueil. Est-il besoin de dire que nous en sommes très loin ?

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