Université. La vraie « violence », c’est la précarité étudiante

La colère monte après l’immolation d’un élève de Lyon-II. Bousculé, l’exécutif n’offre aucune solution à la pauvreté qui touche de nombreux jeunes en étude. -- L'éditorial de Maurice Ulrich

-Question d'actualité de Pierre Ouzoulias, sénateur des Hauts-de-Seine : la grande majorité de la population estudiantine est en souffrance. Mais le gouvernement renvoie à cette jeunesse le message détestable qu’elle ne serait qu’une charge, qu’un fardeau improductif qu’il faudrait continûment alléger.

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-Fabien Roussel sur LCI à propos du mouvement étudiant mardi 12 novembre - voir la vidéo 1'

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Publié dans l'Huma - Jeudi, 14 Novembre, 2019 - Laurent Mouloud

Faire diversion. Surtout ne pas parler de l’essentiel.

Bousculés depuis mardi par la mobilisation étudiante, les élus de la majorité se relaient dans les médias pour dénoncer les « violences inacceptables » commises en marge des rassemblements organisés après l’immolation d’un étudiant de Lyon-II, brûlé à 90 % et toujours entre la vie et la mort.

Cédric Villani, Franck Riester, Sibeth Ndiaye… Tous ont déploré les débordements de colère, que ce soit à Paris, où des manifestants ont arraché une grille du ministère de l’Enseignement supérieur, ou à Lille, où une conférence de François Hollande a été empêchée et certains de ses livres déchirés. « Une violence qui n’a pas sa place à l’université », a tonné Frédérique Vidal, la ministre de l’Enseignement supérieur. Laissant au second plan, comme ses collègues de la majorité, l’objet de ces rassemblements et du geste désespéré du jeune homme : la dénonciation de la précarité étudiante.

La détresse psychologique est courante

On comprend que l’exécutif ne se précipite pas sur ce terrain. Les chiffres fournis par l’Observatoire national de la vie étudiante (OVE) et les syndicats ne sont pas vendeurs. Loin de là. « Près de quatre étudiants sur dix perçoivent une aide, c’est beaucoup », souligne Monique Ronzeau, présidente de l’OVE. Selon cet organisme, un étudiant sur deux dit avoir dû se restreindre au moins une fois depuis le début de l’année en raison de difficultés financières.

L’Insee estime qu’un peu plus de 20 % des « élèves et étudiants » vivent sous le seuil de pauvreté.

Évidemment, des bourses sur critères sociaux existent. 25 % des étudiants à l’université (plus de 700 000) en touchent une. Et leur montant varie entre 100 et 570 euros par mois. « Mais ça ne suffit pas, souligne Orlane François, présidente de la Fage, premier syndicat étudiant. Ces bourses s’adressent à des publics très précaires qui doivent tout payer (loyer, nourriture, transports). »

De fait, elles sont loin de couvrir les besoins, d’autant que les frais de vie courante ne cessent de grimper (+ 2,73 % en 2019). Selon l’Unef, le reste à charge des étudiants (après avoir perçu l’ensemble des aides possibles) se monterait ainsi à 837 euros, dont une bonne part est consacrée au paiement du loyer. À titre d’exemple : une fois les aides au logement (APL) déduites, un studio équipé de 18 m2 coûte encore autour de 200 euros par mois…

Au final, plus de la moitié des étudiants déclarent ne pas avoir assez d’argent pour subvenir à leur quotidien.

Conséquence : près d’un sur deux a une activité rémunérée en plus de ses études, selon une étude de l’OVE de 2016. Dans 13 % des cas, cette activité est « concurrente des études », exercée au moins à mi-temps et plus de six mois par an. Ces « jobs » peuvent avoir un impact négatif sur les résultats scolaires. Et représentent, pour plus d’un tiers des étudiants salariés, une source de « stress » et de « tension nerveuse ».

La détresse psychologique est courante. 37 % des personnes interrogées par l’OVE en 2016 avouent s’être senties « tristes, déprimées ou sans espoir » durant au moins deux semaines consécutives. Plus de 8 % des étudiants ont pensé au suicide au cours de l’année. Soit trois fois plus que dans le reste de la population des 15-30 ans.

Face à ce constat, l’action du gouvernement est famélique. Il assure réfléchir à un futur revenu universel d’activité, voulu par Emmanuel Macron, qui inclurait les jeunes. Mais sans plus de précision.

Il met également en avant l’augmentation depuis la rentrée de 1,1 % des bourses. Une peccadille, souligne l’Unef, qui se bat pour une revalorisation à hauteur de 20 % et l’ouverture du système à 100 000 étudiants supplémentaires. Le syndicat, ainsi que la Fage, réclament par ailleurs « un plan d’urgence de refonte des aides sociales pour répondre à la précarité ».

C’est mal parti. Hier, dans le cadre du projet de loi de finances rectificative 2019, le gouvernement a proposé à sa majorité d’annuler 323 millions d’euros de crédits budgétaires pour l’enseignement supérieur et la recherche ! Un montant record. Vous avez dit « violence » ?

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L'éditorial de Maurice Ulrich

Il y a plus de cinquante ans, un texte célèbre, De la misère en milieu étudiant, levait le voile sur la précarité de nombre d’entre eux, quelques mois avant l’explosion de Mai 68.

Hier, des milliers d’étudiants se sont rassemblés devant les Crous, les centres régionaux des œuvres universitaires, d’une quarantaine de villes. C’est devant celui de Lyon que l’un d’eux, âgé de 22 ans, a tenté de s’immoler par le feu pour dénoncer ses conditions de vie. Je vise, a écrit le jeune homme brûlé à 90 %, « un lieu politique, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et par extension le gouvernement ». La ministre concernée, Frédérique Vidal, s’est rendue à Lyon, où elle a exprimé son émotion. Mais encore ?

Il y a plus de cinquante ans, un texte célèbre, De la misère en milieu étudiant, levait le voile sur la précarité de nombre d’entre eux, quelques mois avant l’explosion de Mai 68. Il y a aujourd’hui près de 2,7 millions d’étudiants en France, près de cinq fois plus qu’à cette époque. La démocratisation de l’enseignement supérieur est d’une certaine manière une réalité.

Mais à quel prix? Un quart des étudiants vivent avec moins de 500 euros par mois. 46 % doivent travailler. 14 % disent ne pas avoir les moyens de manger dans les restaurants universitaires. Le logement, leur principal poste de dépense, est pour la plupart une hantise permanente, même dans les cités universitaires, le plus souvent dégradées.

Tous ne sont pas lotis de la même manière. La précarité touche en premier lieu les 12 % et les 15 % d’enfants d’ouvriers ou d’employés. Pour ceux qui arrivent aux études supérieures, encore faut-il y rester.

Un tiers des étudiants abandonnent dans les deux ou trois premières années. L’université va mal parce qu’elle repose toujours sur un principe de sélection et de reproduction sociale dans la perspective d’une efficacité dans l’économie de marché.

L’étudiant est lui-même une marchandise. Réformer l’université, ce serait avoir la volonté politique d’en faire un grand service d’émancipation intellectuelle et culturelle, au service du progrès social.

Ce n’est pas le chemin pris. La réalité de l’université aujourd’hui est violente.

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