Grande Cheffe indienne : Madonna Thunder Hawk

Le film Warrior Women, en salles aujourd’hui, raconte la lutte des peuples amérindiens à travers le portrait d’une femme qui a été de tous les combats.

C’est une fillette d’une dizaine d’années. Robe blanche, chaussures blanches cirées, cheveux coupés court. Comme elle, elles sont des dizaines à fréquenter ces pensionnats indiens où il s’agit de rééduquer de jeunes enfants arrachés à leur famille. La politique états-unienne d’« intégration » des Amérindiens ne fait pas dans la dentelle : interdiction de parler sa langue ; interdiction de porter des habits traditionnels ; interdiction de coiffer ses cheveux en nattes.

Elle a 25 ans. Dans une salle de classe, des enfants font cercle autour d’elle. Ce sont les premiers inscrits à l’École de survie qu’elle vient de créer pour lutter « contre l’acculturation indienne ». Les enfants l’écoutent, l’interrompent, écrivent, dessinent. « Pourquoi nos traités sont-ils importants ? » demande-t-elle à l’encan. « Pour que nous puissions récupérer nos terres et être libres », lui répond du tac au tac un gamin.

Elle a 50 ans. Deux longues tresses s’échappent d’un Stetson. D’immenses lunettes de soleil aux verres multicolores, des bijoux lui donnent fière allure, elle porte des mocassins ourlés de perles et s’apprête à prendre la parole dans un énième meeting.

Elle a aujourd’hui 80 ans et milite au sein du Cercle des grands-mères. Lorsqu’elle sourit, ses yeux se plissent de la même façon qu’à 20 ans. Elle met sa main devant la bouche quand elle éclate de rire comme la petite fille qu’elle est encore. Elle est désormais une Water Protector, une protectrice de l’eau.

Madonna participe à l’occupation d’Alcatraz

Madonna Thunder Hawk, c’est son nom. Une Warrior Woman. Une guerrière. L’Angela Davis indienne. Elle est née en 1940, sur la réserve indienne de Cheyenne River (Dakota du Sud). Elle se souvient qu’alors, on pouvait boire l’eau de la rivière et des sources avoisinantes. Les mômes couraient dehors du soir au matin et du matin au soir.

Quand ils avaient faim, ils grignotaient des oignons sauvages, se goinfraient de baies et repartaient aussi sec. « On était sauvages et libres », dit-elle dans un grand éclat de rire. Jusqu’au jour où le gouvernement américain décide de construire des barrages le long du Missouri. Les Indiens perdent près de 500 000 hectares de terres et leur mode de vie change du jour au lendemain.

Parqués dans une réserve sans eau, il ne pousse rien alentour et les familles sont contraintes de se procurer de la nourriture et de l’eau transportées par camions. Leur alimentation change radicalement et provoque un désastre social, culturel. Par la force des choses, Madonna prend alors conscience que l’histoire de son pays, de son peuple, ne peut s’écrire sans elle.

Du 20 novembre 1969 au 11 juin 1971, Madonna participe à l’occupation d’Alcatraz. Le projet de vie proposé par les Indiens sur ce rocher qui avait abrité un centre pénitentiaire serait aujourd’hui qualifié d’écoresponsable.

Le gouvernement refuse de rendre ce bout de terre indienne et ils finissent par lever le camp. Madonna a déjà rejoint le mouvement Red Power et l’American Indian Movement. Elle a trois enfants, qu’elle ne verra pas beaucoup grandir. Mais elle est décidée à mener son combat jusqu’au bout.

Entre 1970 et 1971, elle participe à deux occupations du mont Rushmore dans les Black Hills, ces montagnes sacrées pour les Sioux Lakota et annexées par le gouvernement américain en 1877.

En 1973, elle est à Wounded Knee : un siège de 71 jours.

Deux cents Sioux encerclés par 2 000 agents du FBI. Devant les caméras du monde entier dépêchées sur ces lieux symboliques où furent massacrés, en 1890, plus de 300 femmes et enfants de la tribu Lakota Miniconjou, les Indiens résistent aux provocations policières. Lorsque, le 8 mai, au petit matin, ils ne se rendent pas : ils se volatilisent à la barbe des forces de police…

L’histoire des luttes indiennes, soudain, est racontée au féminin

Dans les mille et une vies de Madonna, il y a la rencontre avec les Black Panthers ; la lutte contre un projet de mine d’uranium par Union Carbide sur des terres sacrées ; le combat contre l’oléoduc de près de 1 900 km à Standing Rock voulu par Donald Trump ; sa participation à diverses conférences internationales pour les droits des peuples autochtones… Comment raconter cette vie, transmettre ces combats politiques, environnementaux, culturels ?

Christina D. King et Elizabeth A.K Castle ont réalisé un film à l’image de Madonna : libre, inspiré, engagé.

Entourées de sa fille, de l’une de ses nièces, d’une amie, elles forment un cercle où la parole, les souvenirs et les combats d’aujourd’hui circulent.

Des images d’actualité croisées à de très nombreuses archives – dont celles, précieuses, uniques, offertes par David Soul (oui, celui qui incarnait Hutch dans Starsky & Hutch), qui, pendant quarante ans, a conservé des heures de rushes qu’il avait tournés lors du grand rassemblement pour la survie dans les Blacks Hills en 1980 – propulsent ce film dans une autre dimension.

Jusqu’ici filmée, chantée, écrite par des hommes, l’histoire des luttes indiennes, soudain, est racontée au féminin.

Elles sont là, partout, à chaque instant, à chaque endroit, prennent la parole, argumentent, résistent. Le film raconte le combat de toutes ces femmes maintenues dans l’ombre, leur ténacité, leur joie, leur préoccupation à vouloir préserver l’environnement.

On est loin du folklore imprimé par Hollywood, loin de la contrition qui frise parfois l’hypocrisie.

Ces femmes-là ont un temps d’avance sur nos sociétés dites civilisées. Elles ne veulent pas revenir en arrière. Elles parlent au présent et imaginent un futur où l’homme et la nature vivraient en harmonie.

« Si tu veux des belles phrases, invite des hommes, si tu veux que les choses soient faites, invite des femmes », entend-on dans le film. Warrior Women sort en salle aujourd’hui.

Publié dans l'Huma du 16 octobre 2019- Marie José Sirach

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