Hannah Arendt : contre-révolutionnaire ; Heidegger le nazi...

Hannah Arendt, la révolution et les droits de l’homme Collectif, sous la direction de Yannick Bosc et d’Emmanuel Faye Kimé, 224 pages, 20 euros -- ...sur Martin Heidegger...lire écouter Victor Klemperer

publié dans l'Huma - Jeudi, 19 Décembre, 2019 - Stéphane Domeracki

Finalement, quelle politique appelait de ses vœux Hannah Arendt ?

Cet ouvrage collectif propose huit analyses croisées de son essai fort ambigu De la révolution, paru en 1963, en pleine guerre froide. L’auteure s’y donne pleine licence de critiquer violemment la Révolution française, tout en survalorisant par contraste celle américaine.

Ce faisant, elle s’inscrit dans une tradition contre-révolutionnaire entreprise par Burke, multipliant à la fois les raccourcis réactionnaires et n’hésitant pas à remettre en cause des acquis humanistes, en particulier la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen – rien de moins.

En cela, elle se place aussi dans les sillages autoritaires des penseurs de l’extrême droite qui la séduisent, et dont elle consacre les efforts conceptuels.

Ainsi de Carl Schmitt et Martin Heidegger, respectivement juriste et mystagogue nazis : filiation déjà démontrée en détail par un des directeurs de ce travail, Emmanuel Faye.

Ce que vise Arendt, ce sont les droits naturels, et l’égalitarisme qu’il ­implique, celui-ci était déjà remis en cause par d’autres attaques menées par ses soins, en particulier lorsqu’il s’agissait de dévaloriser la figure de l’animal laborans, la bête laborieuse, à peine humaine, qui n’atteindrait jamais la zone en laquelle une authentique politique pourrait se constituer.

Déconstruction salutaire

Un tel aristocratisme philosophique n’en finit pas de faire des émules, des émissions de radio ou des magazines de vulgarisation présentant Arendt comme une éminente progressiste.

Mais le travail présent, pluridisciplinaire, propose une déconstruction salutaire de cette figure tutélaire à propos de laquelle se sont accumulés les équivoques et les contresens, et ce, alors même qu’elle s’attachait à discréditer les fondements mêmes de nos démocraties.

Puisque ses écrits bien compris sont susceptibles d’encourager divers élitismes, suprémacismes et autoritarismes – rappelons qu’elle s’est même opposée aux luttes des Afro-Américains pour leurs droits civiques, tout le monde n’ayant apparemment pas forcément « le droit d’avoir des droits » à ses yeux –, pour quelles raisons devrions-nous nous enthousiasmer devant la philosophie politique de Hannah Arendt, si imprécise, expéditive et injuste, comme nous y encouragent tant de relais médiatiques qui la portent inlassablement au pinacle ? 

Stéphane Domeracki Philosophe

-----

LITTÉRATURE DE L’EFFET OU DU TÉMOIGNAGE ?

Jeudi, 31 Octobre, 2019 - Stéphane Domeracki

Exterminations et littérature François Rastier PUF, 356 pages, 22 euros

Les travaux critiques de François Rastier sur l’œuvre nazie de ­Martin Heidegger et sa réception complaisante restent indispensables pour dissiper les illusions sur son antisémitisme génocidaire.

Dans ce nouvel essai, ce chercheur fait le point sur la littérature à propos des génocides, qui ne brille pas toujours par l’exigence éthique pourtant requise. Le succès du roman de Littell, les Bienveillantes, prix Goncourt en 2006, illustre assez bien cette tendance, comme le montre un chapitre de l’essai sur l’esthétisation des charniers.

François Rastier oppose ainsi le « renouvellement du genre littéraire » du témoignage au « pathos qui a accompagné la violence meurtrière, la prolonge et la perpétue, (et) s’oppose en silence aux faux ­témoignages et aux romans historiques douteux qui abusent de l’indicible et d’un pathétique vendeur ».

L’ouvrage laisse paraître alors un étonnement tout philosophique devant les esquives significatives des rapports entre témoignage littéraire et vérité historique, face à « un nietzschéisme banalisé, un heideggérisme unique au monde, une doxa déconstructiviste qui s’attache à dissoudre le concept même de vérité, une poétique qui définit la littérature par la fiction ». L’écriture digne des témoins, qui n’a jamais honte d’être pourvue de valeurs lorsqu’elle relate les faits, reste alors discrètement méprisée.

Le devoir de vérité qui l’anime ne se dissout dans aucune recherche d’« effets » ni stylisation douteuse.

Nous vivons certes en un temps où le philosophe Michaël Fœssel assène que « le but du travail intellectuel est de produire un effet ». Même la « solution finale », dès lors, devrait être abordée de façon à faire de l’effet, dans un effort d’esthétisation problématique.

Rastier s’inscrit en faux contre un tel dogme, en lui opposant la littérature du témoignage : elle vient selon lui opposer un sérieux contrepoint à toutes les complaisances nihilistes qui ont déjà plombé le siècle précédent.

À une première partie qui précise comment Primo Levi élabore un sobre passage « de l’éthique à l’esthétique », succède ainsi une deuxième partie offensive intitulée « Grand style et falsifications » qui, elle, démonte notamment le pompiérisme de romans à succès. L’horizon déontologique s’étend dans le dernier tiers de l’ouvrage, où l’auteur s’attache au projet ambitieux de penser une refondation de la littérature mondiale, qui mettrait fin à l’interminable séquence antihumaniste.

Cette exigence est vivifiante, tant la parole semble accaparée par des écrivains qui stylisent l’infamie alors même que d’authentiques écrivains ont su courageusement élaborer un discours sans pathos appelé à rendre fort problématique, par comparaison, le recours à une fiction alternant mièvreries, kitsch, violence extrême et proximité avec les bourreaux.

À une époque où « le massacre peut passer pour l’œuvre d’art totale », cet essai nous propose de retrouver une probité et une sobriété dont témoignent tous ceux qui ont quelque chose à nous dire de l’horreur des crimes politiques de masse. Elles permettent d’atteindre l’objectivité nécessaire à un sujet si délicat.

Stéphane Domeracki Philosophe

-----

APRÈS LA PUBLICATION DE SES CAHIERS NOIRS. LA LECTURE DE HEIDEGGER PEUT-ELLE ÊTRE RECOMMANDÉE AUX ÉLÈVES DE TERMINALE ?

Mercredi, 9 Octobre, 2019 - Pierre Chaillan

rappel des faits Une pétition initiée par le philosophe Vincent Cespedes demande à « sortir Martin Heidegger » de la liste des auteurs recommandés.
Stéphane Domeracki Philosophe et auteur de Heidegger et sa solution finale (Connaissances & Savoirs), 
Pascale Fautrier Écrivaine, autrice de la Vie en jaune (Au diable vauvert) 

et Maurice Ulrich Journaliste et auteur de Heidegger et le Golem du nazisme (Arcane 17) ...dont texte suit

Le Déni de lecture :

Martin Sellner, figure autrichienne de l’ultra droite, est l’auteur d’un livre invitant à la « résistance », s’appuyant sur Heidegger. Alexandre Douguine, figure de l’extrême droite russe, à l’occasion conseiller de Poutine, invite le peuple russe à s’approprier Heidegger. Diego Fusaro, jeune philosophe italien très médiatique, proche de Salvini, est un heideggerien. Steve Bannon, interviewé l’an passé par le Spiegel, montre une biographie de Heidegger. « C’est mon gars », dit-il.

En France, Alain Finkielkraut dans son dernier livre autobiographique à la première personne  évoque Heidegger au long de deux chapitres et voit en lui un inspirateur dans la défense de notre identité menacée, en particulier face aux migrants rangés, selon ses termes, dans la catégorie du hors-sol…

On pourrait allonger la liste et pas seulement pour l’Europe comme le montre François Rastier dans Heidegger, messie antisémite (le Bord de l’eau).

Mais ce n’est pas grave, entend-t-on puisque, si Heidegger a été un peu nazi et antisémite, c’est un grand philosophe, et il serait tout à fait injuste de cesser de le recommander aux élèves de terminale.

Il serait donc le philosophe essentiel qui a donné toute sa grandeur à la question de « l’être ». Mais voilà ce qu’il écrit de l’être en 1935, la date n’est pas anodine, dans son Introduction à la métaphysique : « Le questionner de la question de l’être est une des questions fondamentales essentielles pour un réveil de l’esprit (…) et par là pour une prise en charge de la mission historiale de notre peuple en tant qu’il est le milieu de l’Occident. »

Et l’être « se définit en s’opposant », dans le droit fil du fragment 53 d’Héraclite où le combat « fait des uns des hommes libres et des autres des esclaves ». Le grand philosophe, dès 1927, dans Être et Temps, aurait établi sinon une « différence ontologique » entre l’Être et les étants. En réalité, la différence est entre ceux qui sont appelés à être à sa façon et ceux qui sont des sujets sans monde, dont l’être là (Dasein) est inauthentique. Le Dasein, le vrai, c’est, selon ses propres termes, « un destin partagé, l’aventure de la communauté, du peuple ».

Dans les Apports à la philosophie (1937-1938), il évoque la mort comme une « tâche », pour « les penseurs de l’autre commencement », lesquels sont par là même « en état de seignorance, par-delà le Bien et le Mal ».

En 1949, s’il évoque l’extermination, c’est pour refuser aux victimes (quelques centaines de milliers, dit-il), comme l’a bien montré Emmanuel Faye, leur mort même. « Meurent-ils ? Ils deviennent des pièces de réserve d’un stock de fabrication de cadavres… »

Et cela car « la mort appartient au Dasein de l’homme qui survient à partir de l’essence de l’être » et que « la mort est l’abri de l’être dans le poème du monde. Pouvoir la mort dans son essence signifie : pouvoir mourir. Seuls ceux qui peuvent mourir sont les mortels au sens porteur de ce terme ».

Il aurait été critique à l’égard du nazisme ? Que dire alors d’une simple phrase comme celle-ci, après guerre et dans ses Cahiers noirs, censée évoquer la technique : « On prêche en même temps que la technique devrait être utile à l’homme. On ose proférer de telles stupidités et dans le même temps taxer Joseph Goebbels de menteur et le clouer au pilori d’une opinion mondiale extrêmement discutable. »

Il ne s’agit ici que de brefs aperçus d’une logique qui est celle de toute une œuvre dès 1927, et même avant.

Dès 1916, Heidegger s’inquiétait déjà d’un enjuivement croissant de l’université allemande.

Heidegger a été nazi jusqu’au bout et réaffirmera encore en 1966 dans une interview au Spiegel « la grandeur interne » du mouvement.

Les messages qu’il a laissés, y compris en programmant la parution de ses œuvres et de ses Cahiers noirs, sont reçus cinq sur cinq par les extrêmes droites identitaires.

La question, ce n’est donc pas de savoir si cesser de le recommander aux élèves de terminale serait une censure.

La question, elle doit être posée à celles et ceux qui continuent à en tenir pour « le grand philosophe ». Comment un tel déni de lecture est-il possible ?

On parle aussi de la philosophie de Heidegger à la Fête de l’Humanité ! - voir la vidéo 16'

-----

UNE PÉTITION SUR INTERNET. #SORTIRHEIDEGGER DE LA PHILOSOPHIE AU LYCÉE !

Vendredi, 20 Septembre, 2019 - Vincent Cespedes

Pourquoi conserver dans la liste des philosophes officiellement recommandés pour la classe de terminale Martin Heidegger, penseur nazi patenté ? Ce scandale n’a que trop duré ! Je consacre un « thread » (traduire « fil d’argumentation ») sur Twitter à la question, dont voici les grandes lignes :

– Maintenir officiellement Heideg­ger en philosophie au lycée est dangereux pour la formation des futur-e-s citoyen-ne-s. Depuis le livre de Victor Farias Heidegger et le nazisme (Verdier 1987), les preuves s’amoncellent quant à sa complicité profonde avec le dogme nazi.

– La liberté pédagogique des professeur-e-s de philosophie n’est pas incompatible avec la préconisation de tenir Heidegger loin des élèves. Faute de cela, voici au contraire le topo classique sur cet auteur – pas la moindre allusion au nazisme !

– En 1983, le programme plaçait même Heidegger au-dessus de Husserl en termes d’importance (une étoile, contre zéro).

– On peut être nazi et savant, mais pas philosophe, car la philosophie ne crée pas une vérité objective. Au lycée, elle doit servir à l’émancipation intellectuelle de l’élève et à l’exercice de son jugement critique. Or, présenter à des débutant-e-s en philosophie un doctrinaire du nazisme comme un « philosophe » digne d’être étudié « malgré tout », car ­fétichisé, va totalement à l’encontre des objectifs de cet enseignement.

– La « passion Heidegger » a été imposée pendant des décennies aux élèves ensuite devenus professeurs, journalistes… En 2003, avec Luc Ferry en ministre de l’Éducation, Heidegger était encore « sauvé » malgré les révélations sur son nazisme.

Il est grand temps, en 2019, de #SortirHeidegger de la liste officielle des recommandations d’auteurs pour la classe de terminale ! Les étudiants auront tout le loisir de l’étudier après le baccalauréat. Parents d’élèves, professeurs et acteurs du monde éducatif, amoureux de la philosophie et de la culture : signez cette pétition (1) et partagez-la massivement ! En ces temps déboussolés, il y va de notre avenir intellectuel !

(1) La pétition est à retouver sur Change.org.

-----

LA LANGUE NE MENT PAS (JOURNAL ÉCRIT SOUS LE III ÈME REICH) de Stan NEUMANN - 1/4

D’une grande efficacité et d’une grande puissance formelle, hautement dérangeante, "La langue ne ment pas" se fonde sur les journaux qu’a tenus le philologue juif allemand Victor Klemperer entre 1933 et 1945. Cette activité clandestine obstinée qui fut "le balancier auquel il se tenait", le gage de sa liberté intérieure, a produit un témoignage exceptionnel sur les conditions de vie des juifs de Dresde sous le IIIe Reich.

Mais avant d’être un chroniqueur, Klemperer était un savant. Pour résister à l’hitlérisme qui faisait de lui un paria et limitait progressivement toute son existence, il décida de s’attaquer avec ses propres armes à "la manière dont cela se manifeste et agit". Il recueillit dans ses notes les matériaux d’une recherche pionnière, portant sur l’unique objet d’étude qui lui soit resté accessible : "LTI, Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIe Reich." En analysant la langue nazie dans toutes ses manifestations (discours, journaux, livres ou brochures, conversations), en étudiant sa structure et son mode de propagation, il mit en évidence le pouvoir qu’ont les mots de "penser à la place" de qui les emploie et plus encore, d’agir sur les consciences, de contaminer les esprits. À l’aide d’archives sonores, visuelles ou imprimées, l’essai filmique de Stan Neumann immerge le spectateur dans cette "sauce brune" qu’est la LTI et donne aux réflexions de Klemperer la force d’une évidence.

http://www.dailymotion.com/ESTETTE/video/x13xrd_la-langue-ne-ment-pas-24
http://www.dailymotion.com/ESTETTE/video/x13yin_la-langue-ne-ment-pas-34
http://www.dailymotion.com/ESTETTE/video/x13z50_la-langue-ne-ment-pas-44

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.