Extrême droite. Sept moments clés d’une dangereuse banalisation

Débat mis en scène sur l’immigration, polémique autour du voile, émission d’Éric Zemmour… Les dernières semaines ont été un condensé de la normalisation des thèses les plus rances à l’œuvre depuis près de quarante ans. -- Cette étrange obsession française pour le voile --

Publié dans l'Huma le 24/10/2019 - Lionel Venturini et Julia Hamlaoui

Extrait : ...Elle vient de loin la banalisation de l’extrême droite, entre médiatisation poussée, emprunt direct à son programme ou campagne sur ses thèmes de prédilection : retour sur les étapes qui ont contribué à cristalliser la montée progressive du Rassemblement national.

1-Le coup de pouce de François Mitterrand

En 1983, Jean-Marie Le Pen, dont le parti n’a pas encore de gros succès électoral (il ne fera que 10 % aux européennes de 1984), adresse une lettre à François Mitterrand pour se plaindre de l’ostracisme dont son parti et lui-même sont victimes. Le chef de l’État s’en ouvre au patron de la chaîne publique Antenne 2. Le Pen est l’invité de l’Heure de vérité, le 13 février 1984, où sa repartie lui ouvre les studios pour longtemps, et il se félicite que « l’omerta (ait) été rompue ». Pas forcément une stratégie mitterrandienne poussée, mais au début des années 1980, rappelle l’historienne Valérie Igounet, Pierre Bérégovoy, secrétaire général de l’Élysée, émet ce commentaire révélateur : « On a tout intérêt à pousser le FN, il rend la droite inéligible. C’est la chance historique des socialistes. »

2-1989, le foulard à Creil, une aubaine

Le 18 septembre 1989, trois adolescentes voilées cessent de fréquenter un collège de Creil (Oise), sur la demande du principal, Ernest Chénière. Il écrit qu’« une vingtaine de jeunes israélites ne viennent pas le samedi matin, ni le vendredi soir pendant l’hiver. Les professeurs ne peuvent plus l’accepter ». C’est le voile pourtant qui déchaînera seul les passions.

L’Humanité du 6 octobre 1989 écrit la « volonté de mettre l’islam au ghetto, relents de racisme, démission éducative ». Lionel Jospin, ministre de l’Éducation, se défausse sur le Conseil d’État. Lequel consacre la liberté de conscience et conclura par l’impossibilité d’adopter une loi générale d’interdiction du voile à l’école.

Le FN en profite pour réclamer un « référendum sur l’affaire du tchador ». Et ceux qui portent des croix ? « Ils la portent car ils sont chez eux », répond alors Jean-Marie Le Pen. Le débat est lancé pour longtemps.

3-Années 1990, le flirt poussé de la droite

Le retour de la droite aux affaires en 1986 et les scores du FN font qu’Alain Juppé, en 1990, à la tête du RPR, organise avec l’UDF des états généraux de l’immigration. « Nous n’acceptons ni la xénophobie ni la francophobie », clame Valéry Giscard d’Estaing à la tribune. Dans le texte de synthèse, il était question de fermeture des frontières, de suspension de l’immigration, de prestations sociales réservées aux Français et de l’incompatibilité de l’islam avec la République.

En 1991, Chirac, lors d’un banquet du RPR, dénonce « le bruit et l’odeur » d’immigrés forcément polygames, jugeant que « c’est peut-être vrai qu’il n’y a pas plus d’étrangers qu’avant la guerre, mais ce n’est pas les mêmes et ça fait une différence ». L’homme qui avait instauré en 1976 le regroupement familial change de pied, et, selon Franz-Olivier Giesbert, juge que Le Pen père « répète certaines choses que nous pensons ».

4-Des régionales de la honte au choc de 2002

Le dimanche 15 mars 1998, le FN obtient 275 élus. Dans 12 régions, les conseillers FN sont indispensables à la droite pour élire un président issu de ses rangs. Le Front national propose un accord évacuant l’immigration ou la préférence nationale.

La droite se déchire entre partisans d’un cordon sanitaire, tel Philippe Séguin, et d’autres, tel Didier Julia en Île-de-France, qui estiment que « l’on ne va pas perdre la région pour quelques voix ». Dans sept régions, le président de droite est élu avec les voix du FN. Trois démissionnent aussitôt (Franche-Comté, Centre, Haute-Normandie). Quatre autres s’accrochent ; Jacques Blanc (UDF) en Languedoc-Roussillon, Charles Millon (UDF) en Rhône-Alpes, Charles Baur (UDF) en Picardie et Jean-Pierre Soisson en Bourgogne.

L’épisode contribue à augmenter la porosité électorale entre droite et FN, et permettre à celui qui, depuis la présidentielle de 1988, fait grosso modo 15 % des voix de passer en 2002 à 16,86 %. Suffisant, dans un contexte de division et de bilan contesté à gauche, pour se retrouver au second tour de la présidentielle, et percer une première fois ce plafond de verre.

5-Avec Sarkozy, l’emprunt direct des idées

Décomplexé sur l’argent, l’ancien président l’était aussi envers les idées du FN.

Élu en 2007 en captant l’électorat frontiste, il crée un ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale, et du « Développement solidaire » pour adoucir l’intitulé. Comme ministre de l’Intérieur auparavant, il élabore la loi du 24 juillet 2006 réformant accueil des étrangers et droit d’asile, instaurant légalement, selon le Gisti, « l’étranger jetable ». En 2010, le discours de Grenoble envisage la déchéance de nationalité. Sarkozy croit ainsi assurer sa réélection en 2012, il ne fait que… ramener"la gauche" à l’Élysée.

6-La déchéance d’Hollande laisse des traces

C’est à la suite du drame des attentats de novembre 2015 qu’au nom de « l’unité nationale », François Hollande et son premier ministre, Manuel Valls, reprennent des mesures tout droit sorties du programme du FN. La plus emblématique et décriée par une partie de la majorité : la déchéance de nationalité. Le matin de ces annonces, c’est le refrain du « choc des civilisations » qu’entonnait Manuel Valls : « Nous sommes attaqués parce que nous sommes la France, (…) c’est un combat de valeurs, c’est un combat de civilisations. »

Dans la foulée, les régionales de décembre 2015 permettent au Front national de marquer de 9 à 23 points de plus qu’en 2010, au point d’imposer la disparition de la gauche de certains hémicycles. Le pouvoir ne change pas de cap pour autant : les prorogations de l’état d’urgence se multiplient jusqu’en 2017, banalisant un peu plus la restriction des libertés publiques, jusqu’à l’interdiction de manifestations.

7-Un duel avec le RN orchestré par le président

Le début du quinquennat avait été plutôt épargné. Mais à la rentrée, dans un contexte social qui s’annonce des plus tendu pour le gouvernement, les projecteurs sont à nouveau braqués sur la question de l’immigration, pourtant loin d’être la priorité des Français dans les sondages d’opinion.

Emmanuel Macron organise cependant un débat dédié à l’Assemblée au cours duquel, il fait sienne l’une des marottes du Front national devenu Rassemblement national, tout en faisant mine de s’en distancier : s’il serait « ridicule » de supprimer l’aide médicale d’État, il faut néanmoins « l’évaluer » et corriger les « excès ».

Mais c’est encore à la suite d’un attentat, celui de la préfecture de police de Paris, que les enchères s’envolent. « Société de la vigilance » et appel à « détecter les signaux faibles » de radicalisation, d’abord ; polémique sur la place du voile dans la société à l’initiative d’un ministre de la République, ensuite.

Loin de toutes les revendications des gilets jaunes, Emmanuel Macron avait déjà invité le thème de l’immigration dans les conclusions de son grand débat national. Une façon de maintenir un contexte propice à la mise en scène de son duel avec le RN. Un clivage « progressiste » contre « nationaliste » qu’il entend rejouer à chaque occasion, pas inquiet à l’idée de se brûler à force de jouer avec la flamme.

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Cette étrange obsession française pour le voile

Vue de l’étranger · L’obsession française pour le foulard ne se retrouve pratiquement nulle part ailleurs dans le monde. Pourquoi ? Analyse d’une historienne américaine spécialiste de la France.

Extrait : ...La crispation du gouvernement français sur « le voile » est sans commune mesure avec ce qui se passe dans la plupart des autres pays occidentaux. Dans le monde anglo-américain, même après le 11-Septembre, le voile n’est pas considéré comme l’étendard d’une insurrection. Le gommage de toute différence ethnique, raciale et religieuse n’est pas une condition nécessaire pour l’intégration dans la nation. Une phrase du poète américain Walt Whitman résume à peu près la manière dont la diversité est conçue : « Je suis grand, je contiens des multitudes ».

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas de problèmes de discrimination terribles et persistants basés sur les différences (raciales en particulier) aux États-Unis ; simplement ces différences sont reconnues comme partie intégrante de l’héritage national. Elles sont relevées dans les recensements, décrites dans les collections de données institutionnelles, et comprises comme étant la source de notre richesse culturelle.

Les appellations composées (« Africain-Américain », « Italien-Américain », « juif-Américain », « musulman-Américain ») disent assez l’acceptation du fait que les identités politiques et culturelles peuvent coexister sans porter atteinte à la nécessaire unité nationale. Si durant les primaires en cours de la prochaine élection présidentielle des failles majeures se sont révélées, elles sont plus fondées sur les disparités économiques que sur les différences ethniques ou religieuses. Ce sont les énormes inégalités de revenus et non les affiliations communautaires qui divisent l’électorat et nos hommes politiques en ce moment.

Une « hystérie politique »

Pour toutes ces raisons, l’obsession française du voile islamique nous semble correspondre à ce qu’Emmanuel Terray nommait en 2004 une « hystérie politique ». La rhétorique déchaînée, les menaces et les lois punitives visant les vêtements féminins (hijab, voile intégral, abaya) semblent excessives, pour ne pas dire insensées. L’alarme lancée en 1989 par Alain Finkielkraut, Élisabeth Badinter et d’autres, prédisant que la non-interdiction du hijab dans les écoles serait le « Munich » de la République a conduit certains d’entre nous à se demander comment ces supposés intellectuels sérieux pouvaient grossir le trait à ce point.

Récemment, le commentaire de Laurence Rossignol comparant le port du voile à la soumission volontaire à l’esclavage a suscité une interrogation du même ordre : avait-elle la moindre idée de l’épisode historique auquel elle faisait allusion ?....

....C’est peut-être une autre manière de dire que toute l’attention portée à l’inégalité qui caractériserait le sort des seules femmes musulmanes est un moyen d’évacuer les problèmes concernant les femmes françaises en général — différents bien sûr, mais qui n’ont pas été résolus par la loi (le vote, les modifications du Code civil, la parité) ni par d’autres moyens. Une chose est sûre, si l’inégalité de genre existe également dans le monde anglo-américain, elle n’a pas pris la forme de cette obsession des femmes musulmanes et de leurs voiles dont on peut dire qu’elle est une singularité française.

Joan W. Scott

Historienne, professeur émérite à l’Institute for Advanced Study (Princeton, New Jersey). Ses travaux, initialement consacrés au mouvement ouvrier français, se sont orientés à partir des années 1980 vers l’histoire des femmes dans une perspective de genre. Elle est notamment l’auteur de La politique du voile, éditions Amsterdam, 2017.

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FINKIELKRAUT SUR LES TRACES DE MAURRAS

En parlant de non-France à propos de femmes musulmanes, le philosophe renvois sans le dire à l'expression d'extrême-droite d'anti-France.

Alain Finkielkraut ne vit pas en France. Il vit dans un pays imaginaire qui porterait le même nom. Dans cette contrée, tous les êtres qui la peuplent se ressemblent plus ou moins. Aucun – aucune surtout – ne porte de foulard qui « entoure toute la tête », car cela est alors le signe indubitable de la non-appartenance à ce pays. Cette catégorie a même un nom, elle s’appelle la « non-France ». Comme la France de Finkielkraut est elle-même un non-sens – dans la vraie France républicaine et laïque, le choix de porter ou non un foulard ne saurait être un critère d’exclusion de la nation –, ce qu’il pense de ce (non-)sujet est un non-événement. Le problème, c’est qu’Alain Finkielkraut est, avec quelques autres partageant les mêmes obsessions, régulièrement invité par de grands médias à les faire connaître au public, dont une partie peut être conduite à le croire à force de l’entendre.

Après les éructations d’Éric Zemmour sur CNews, c’est ainsi l’émission C à vous, sur France 5, qui a décidé, vendredi dernier, de nous infliger les non-dits de l’autre personnage. Car parler de « non-France » en évoquant la tenue de la mère de famille victime des vociférations d’un élu d’extrême droite en plein conseil régional renvoie de fait sans le dire à l’« anti-France » employée, de Maurras à Pétain, pour désigner tous les indésirables coupables à leurs yeux de trahir la France : étrangers, communistes, juifs, francs-maçons, homosexuels… Dans le cas qui nous occupe, la cible a changé : c’est le musulman qui est visé, renvoyé à une prétendue « non-francité », mais la filiation est bien là. La « non-France » est la version actuelle de l’« anti-France », les deux expressions étant régulièrement associées sur les principaux forums d’extrême droite : Boulevard Voltaire, le Salon Beige, Égalité et réconciliation… Et la cheffe du RN, Marine Le Pen, l’a d’ailleurs intégrée à son répertoire dans ses discours de 2018-2019.

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Editorial de l'Huma du Jeudi, 24 Octobre, 2019 - Patrick Apel-Muller

Certains s’en indignent : ils ont raison. D’autres prennent l’air étonné : de qui se moquent-ils ?

Le choix de CNews et de LCI de laisser libre cours à la haine d’Éric Zemmour ne répond pas à la seule obsession mercantile, faire de l’audience à tout prix, même le plus honteux. C’est une ligne éditoriale qui vise à installer la xénophobie et l’extrême droite au centre du débat politique, à force de coups d’éclat et de scandales.

Le modèle trumpien a ses prosélytes. N’a-t-on pas entendu la semaine dernière Alain Finkielkraut, sur une chaîne de service public, s’en prendre à la « non-France », avant demain sans doute de dénoncer l’ « anti-France » ?

« Donnez le micro à Zemmour », martèlent de graves commentateurs – qui veulent, pour certains, réprimer les cris racistes et homophobes dans les stades et voient dans sa présence constante sur les antennes et dans sa parole, pourtant condamnée par les tribunaux, le symbole de la liberté d’expression. Misère de la conscience…

Mais plus encore, stratégie dûment planifiée depuis des années pour jeter dans l’impasse les colères politiques.

Les gouvernants jouent régulièrement avec ce feu – hier Jean-­Marie Le Pen, aujourd’hui sa petite-fille – pour ensevelir les revendications sociales sous le pire. Emmanuel Macron, du débat sur l’immigration aux polémiques sur le voile, en fait une stratégie en espérant tirer les marrons du feu.

Moi ou le chaos… on connaît le refrain. Mais d’autres maîtres chanteurs en ont fait les frais, perdant la partie et installant le national-populisme et l’extrême droite dans leur fauteuil. Toujours, les milieux populaires paient l’addition de ces sordides spéculations.

Tout cela va très au-delà d’un propriétaire de médias. Quand les ombres succèdent aux ombres sur les plateaux et les estrades, il faut opposer des actes de fraternité, de solidarité, de justice sociale, de progrès. D’humanité en résumé. Ce que généralement ignorent ou censurent les écrans, ceux de CNews mais aussi ceux de la plupart des médias publics ou privés.

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