Adieu Roland… mon camarade…profond respect.

Roland Leroy ou l’élégance de l’engagement --L’ancien directeur de l’Humanité de 1974 à 1994, député de Seine-Maritime et dirigeant national du PCF, est mort dimanche, à 92 ans. Extrait de "Récit d’une vie" publié dans l'Huma de ce jour..

Publié dans l'Huma du 26 février 2019 :

Extrait : Une sorte de légende s’était édifiée autour de lui. Un personnage de roman, disait-on. Son agilité d’esprit, sa culture, sa rigueur, sa vie brûlée par tous les bouts jusqu’aux nuits, une allure de dandy… quelque chose d’un héros de Roger Vailland. Roland Leroy, qui fut l’un des principaux dirigeants du Parti communiste et durant vingt ans directeur de l’Humanité, est mort dimanche soir, dans sa maison de Clermont-l’Hérault, entouré de ses proches et de sa femme Danièle. Il aurait eu 93 ans au mois de mai.

Une banlieue ouvrière normande...

....À 17 ans, il bascule dans la clandestinité

Son éveil politique se fait au long des marches de la faim des chômeurs, des revendications d’allocation, des rencontres avec des enfants de républicains espagnols réfugiés à Elbeuf, des licenciements de syndicalistes, de l’arrogance des patrons drapiers et de l’espoir du Front populaire. De quoi forger une conscience de classe.

La guerre survient, puis l’occupation nazie, ce « temps des monts enragés et des amitiés interdites », disait René Char. Le jeune Roland Leroy s’engage très tôt dans la Résistance. Sa première tâche : distribuer les numéros clandestins de l’Humanité… Puis, il va saboter quotidiennement des trains de marchandises, les envoyant plutôt au sud qu’au nord pour empêcher le ravitaillement des troupes allemandes.

Il a à peine 17 ans quand il bascule dans la clandestinité. Adieu le travail à la SNCF, bonjour l’organisation en triangle qui sécurise les groupes de la jeunesse communiste. Logé de planque en planque, changeant de nom (Bob, Réli, Paillard, Dumas Alain…), organisant des imprimeries clandestines, des coups de main, des attentats… il devient responsable adjoint des JC d’une grande région du nord-ouest de la France. À la Libération, il est de ceux qui prennent d’assaut la PlatzKommandantur de Rouen.

Longtemps, Roland Leroy resta discret sur son parcours dans la guerre de l’ombre. Ces dernières années, il racontait plus volontiers les drames, les camarades perdus, les fraternités à jamais nouées. Les erreurs aussi. Tout jeune responsable départemental du PCF, il œuvra à la réhabilitation d’un responsable communiste, abattu comme traître. À tort.

À la Libération, le jeune homme – décrit par ses supérieurs comme « dynamique », « organisateur », « intéressant » – travaille deux ans à la SNCF. Repéré par Jacques Duclos, qui avait dirigé dans la Résistance communiste, il devient très vite responsable départemental du PCF en Seine-Maritime. Il y déploie une intense activité, notamment auprès des ouvriers et des dockers.

Un fait d’armes marque son parcours, l’occupation de la caserne Richepanse à Rouen, le 7 octobre 1955, par 600 rappelés qui refusaient de partir en Algérie. Roland Leroy relate ce fait d’armes qu’il organisa : « Au moment où les soldats furent appelés à monter dans les camions pour le départ, ils restèrent d’abord dans leur chambre, puis, rassemblés, deux sous-officiers réservistes sortirent des rangs et annoncèrent leur refus de départ. » Au même moment, les travailleurs des entreprises proches de la caserne se rassemblèrent autour de la caserne, à l’appel des militants du PCF, et manifestèrent activement leur soutien.

Hissé sur les épaules d’un militant communiste, Roland Leroy prit la parole au mur de la caserne, s’adressant à la fois aux travailleurs et aux soldats. À la nuit tombée, les forces de police chargèrent brutalement, jusque dans une fête foraine proche. Les soldats furent embarqués dans des camions vers 4 heures du matin. Une vingtaine d’arrestations furent suivies de procès d’urgence et de condamnations. Plusieurs soldats furent emprisonnés, l’Humanité du lendemain fut saisie dans tout le département.

Le gouvernement engagea des poursuites « pour atteinte à la sûreté extérieure de l’État ». Mais, le lendemain après-midi, un puissant meeting eut lieu, organisé par le Parti communiste et la CGT. Le refus de la guerre d’Algérie s’affichait avec éclat. L’historienne Madeleine Rebérioux, qui quitta le PCF, dira plus tard : « Je pardonne tout à Roland Leroy, pour l’affaire de la caserne Richepanse. »

La culture en liberté...

Le choc de l’année 68

Mai 68 s’éteint en juin. Mais la secousse vient en août. Roland Leroy part en vacances en Tchécoslovaquie, dans les Tatras. À l’arrivée, il rencontre longuement Alexandre Dubcek. Mais le 21 août, alors qu’il revient d’une recherche de champignons dans la montagne, des vrombissements d’avions rompent le calme. L’armée soviétique et les troupes du pacte de Varsovie occupent le pays. Il tient un carnet de notes du drame (1), refuse de prendre contact avec les envahisseurs et rejoint l’ambassade de France. Une fin des illusions. Le PCF condamne mais n’en tire pas encore toutes les conséquences. Reste la blessure.

Cette année-là, le secrétaire général du parti, Waldeck Rochet, porte son choix sur Georges Marchais pour lui succéder – ce sera chose faite en 1972 – et pour réaliser l’Union de la gauche. Il le préfère à Roland Leroy, plus réservé vis-à-vis des socialistes.

Ce dernier joue un rôle important, notamment lors des négociations du Programme commun. Mais les deux hommes ne s’apprécient guère. Roland Leroy devient, en 1974, directeur de l’Humanité. Il y fait merveille. Son charme draine autour du journal des intellectuels, il donne à la Fête de l’Humanité un nouvel élan – citons l’étonnant défilé d’Yves Saint Laurent sur la Grande Scène – et multiplie les entretiens de prestige : Castro, Tito, Boumediene, Gorbatchev… Il écrit sur Malraux comme sur Éluard. « Mon activité la plus enrichissante », dira-t-il plus tard. Il pilote le journal en mariant un charme dont il sait habilement jouer et une autorité que personne ne discute. L’homme public, le débatteur des plateaux télévisés, noue de solides amitiés, même avec des adversaires comme Jean d’Ormesson, qui écrivait qu’ils jouaient « la perpétuelle comédie du guillotineur et du guillotiné ».

En mars 1994, Roland Leroy part en retraite – en fanfare, entouré par des responsables politiques, des créateurs et les équipes de l’Humanité –, quitte Paris et la Normandie pour l’Hérault, avec Danièle, sa femme. Une vie plus douce, avec de solides amitiés, mais toujours la passion de la politique et de l’information. Avec toujours un brin de distance élégante.

(1) Publié en 1995 dans la Quête du bonheur, chez Grasset.

Patrick Apel-Muller - l'article entier :

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Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, député du Nord

Notre camarade et ami Roland Leroy, ancien dirigeant national du Parti Communiste Français et Directeur de l’Humanité, est disparu cette nuit, au terme d’un long combat contre la maladie.

Cette nouvelle, que nous attendions malheureusement après les mois de souffrance contre laquelle il se battait avec courage, accompagné par sa femme Danièle, par sa famille et l’ensemble de ses amis, provoque une profonde émotion au sein du PCF, parmi ses militants et ses directions, comme au sein de la rédaction du journal L’Humanité, journal auquel Roland a tant donné. Cette profonde tristesse est à la mesure de l’apport de Roland Leroy au combat pour l’émancipation humaine, pour l’avènement d’une société débarrassée des dominations et de l’exploitation, pour un nouvel essor de la démocratie.

Fils de cheminot et cheminot lui-même, Roland Leroy avait dès ses plus jeunes années embrassé le combat contre le nazisme et l’Occupation, mené au sein du Mouvement des Jeunes Communistes de France dans la Résistance, où Roland anima avec courage la diffusion de la propagande.

Il se poursuivra après la guerre au sein du Parti Communiste Français, dont Roland deviendra d’abord le premier dirigeant en Seine-Maritime, son département auquel son image s’identifiera, puis progressivement au plan national, avec son élection au Comité Central, au Bureau politique et au Secrétariat du PCF.

Il s’incarnera parallèlement avec l’Humanité, journal qu’il dirigea durant 20 ans, en lui faisant franchir les transformations indispensables, en lui permettant d’ouvrir ses colonnes à des personnalités de premier plan à l’échelle planétaire, à l’image des grands entretiens qu’il mena avec Houari Boumédiène, Rajiv Ghandi, Fidel Castro ou encore Michaël Gorbatchev. C’est sous sa direction aussi que l’Humanité érigera son nouveau siège à Saint-Denis, imaginé par Oscar Niemeyer. Qui mieux que Roland pouvait ainsi mesurer les conséquences dramatiques pour le pluralisme, pour le débat d’idées dans notre société, des menaces pesant sur l’avenir de ce grand titre de la presse française qu’est l’Humanité ?

Roland mit cette même détermination à faire évoluer et grandir la Fête de l’Humanité, avec l’organisation notamment des premiers défilés de haute couture sur la grande scène de la Fête.

Car Roland Leroy était par ailleurs un homme de culture reconnu, avec sa contribution au Comité central d’Argenteuil en 1966 et avec la publication de son ouvrage « La Culture au Présent » en 1972 qui fit date dans l’histoire du PCF. Roland contribua ainsi à affirmer une conception globale de la culture, devant être portée dans le combat politique, et à dessiner les contours de la nécessaire alliance entre la classe ouvrière et les intellectuels.

Il nourrissait sa réflexion de sa proximité, de son amitié étroite avec de grands créateurs, parmi lesquels Pablo Picasso et surtout Louis Aragon, dont il fut avec Michel Appel-Muller un des artisans majeurs de la Fondation créée après sa disparition.

Je me suis adressé ce jour-même à sa femme Danièle pour l’assurer, au nom de tous les communistes, mais aussi au nom des lecteurs, journalistes, diffuseurs de l’Humanité, de notre plus chaleureux et fraternel soutien dans ces tristes circonstances et lui dire combien l’héritage de Roland constituait un formidable legs pour les femmes et hommes aujourd’hui engagés dans le combat pour la libération humaine.

A Danièle, à François son fils, à ses beaux-enfants Laure et René, à ses petits-enfants Lénny, Jean-Baptiste, Adrien et Julien, j’adresse nos plus sincères condoléances et les assure de notre reconnaissance pour le combat et les idées que Roland nous laisse en héritage.

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