« La forêt meurt en silence »

Des sapins rouges, des feuilles de hêtres jaunies... Dans l’est de la France, la sécheresse, ajoutée aux fortes chaleurs, décime les futaies. Jean Vaubourg, maire du petit village de Bouxurulles, dans les Vosges, regarde impuissant les bois alentour dépérir. Entretien. Jean Vaubourg ...--sur le site de l'ONF -- Adret-Morvan --

Publié dans l'Huma - Jeudi, 25 Juillet, 2019 -Iris Bertrand

Jean Vaubourg - Maire de la commune de Bouxurulles

Pourquoi, d’après vous, la forêt des Vosges est-elle aujourd’hui en danger ?

Jean Vaubourg Je suis maire d’une toute petite commune, à peine 250 habitants, qui tire d’ailleurs son nom d’un buis qui caractérisait autrefois la région. 110 hectares de forêts nous entourent. C’est un sujet qui me tient à cœur. Mais, aujourd’hui, partout où je pose les yeux, la nature agonise. Les hêtres sèchent de façon très inquiétante.

En tout, nous sommes en passe de perdre pas moins de quatre essences d’arbres. L’épicéa, planté dans les années 1960 dans la région, est aujourd’hui infesté de scolytes (insectes de la famille du coléoptère – NDLR). Les frênes n’ont jamais été aussi sensibles aux maladies. Les chênes sont infestés de chenilles processionnaires. Enfin, les buis ne tiennent plus le choc du changement climatique : non pas seulement à cause des épisodes de canicule, mais aussi des sécheresses hivernales que nous avons connues cette année. Si le manque d’eau a été si dévastateur tôt dans l’année, cela laisse présager le pire. C’est une tragédie pour nous, habitants de Bouxurulles.

Cela impacte-t-il la vie du village ?

Jean Vaubourg Pour les riverains, c’est une vraie problématique. Les revenus liés au bois s’amoindrissent. Un premier coup avait été porté lors des tempêtes de 1999, qui avaient dévasté les forêts, rendant impossible leur exploitation. En 2003, la sécheresse est venue ensuite fragiliser considérablement les arbres. Cette année, le souci est autre. Avec près de 1 000 m3 de bois mort déjà prélevés, le surplus de production sur le marché va inévitablement faire chuter le prix de la marchandise dès l’hiver prochain. En outre, c’est notre culture qui est en péril. Les villageois vivent depuis toujours avec la forêt. Ils s’y baladent, ramassent des champignons et se chauffent avec son bois. Si notre forêt disparaît, notre mode de vie aussi.

Comment appréhendez-vous ce phénomène en tant qu’élu ?

Jean Vaubourg Évidemment, en tant que maire, c’est un enjeu important de la gestion de la commune. La forêt qui entoure le village n’étant pas privée, il incombe donc à la collectivité de prendre en charge son entretien. C’est un investissement énorme pour faire face à l’hécatombe que nous sommes en train de vivre. Même si des aides de l’État sont débloquées en cas d’épisode de canicule exceptionnelle, l’exemple de 2003 montre que tout l’argent alloué à la compensation d’un sinistre est aussi vite englouti. Impossible d’économiser pour le futur.

Avez-vous un plan d’action à court ou long terme ?

Jean Vaubourg La tâche est trop grande pour que je puisse agir seul. Même si je suis atterré de voir la forêt aussi abîmée, des mesurettes prises par un maire, dans son coin, ne peuvent pas suffire. Les arbres protègent une biodiversité unique. Avec le taux de mortalité d’essences que l’on connaît aujourd’hui, le préjudice futur sera sans précédent, pour les hommes, pour la nature dans son ensemble. Car, pour que la forêt prospère, celle-ci a besoin d’un temps long. Même si nous replantons de nouveaux individus, comme l’ONF (Office national des forêts) le fait déjà, les bienfaits à court terme seront extrêmement limités.

Que faire, alors, selon vous ?

Jean Vaubourg Le premier enjeu, c’est la communication. Le dépérissement des forêts est une catastrophe dont personne ne parle. Notre forêt meurt en silence, les médias n’en disent pas un mot, et même les élus avec lesquels je travaille au quotidien restent muets pour la plupart. Parce que, au fond, ce sont nos habitudes de vie, notre système tout entier qu’il faut repenser. Si nous ne faisons pas bouger les choses, que va-t-on laisser à nos enfants ? Je crains qu’ils ne puissent jamais faire ces interminables balades en forêt que je chérissais tant, tout petit déjà. Car oui, le dérèglement climatique est là, et pas besoin d’être un spécialiste pour voir que c’est notre nature qui trinque la première.

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sur le site de l'ONF :

Sécheresse : les sapins du Grand Est rougissent

Les forêts françaises subissent aujourd'hui les répercussions des sécheresses de 2018. Malgré des mécanismes naturels pour se défendre face au manque d'eau, les arbres s'affaiblissent et dépérissent. C'est le cas dans le Grand Est, où la situation est particulièrement préoccupante.

Les épisodes caniculaires actuels en témoignent : il fait de plus en plus chaud en France. Avec des températures en forte hausse et des précipitations qui se font rares, les forêts françaises sont mises à rude épreuve. S'il n'est pas toujours facile de se représenter les effets du changement climatique, en 2019, il suffit d'aller faire un tour dans les sapinières vosgiennes (Grand Est) pour constater les conséquences de la sécheresse. Le sapin perctiné, essence normalement adaptée au secteur, subit de plein fouet les effets de la sécheresse de 2018. Cette espèce, très exigente en humidité, n'a pas supporté le manque de pluviométrie de l'année passée.

D'après le bilan climatique de Météo France de l'année 2018, "la pluviométrie a été déficitaire de 10 à 20% le long des frontières du Nord et du Nord-Est, voire localement 25 à 30 % en Alsace, Lorraine et Franche-Comté qui ont connu une sécheresse record au cours de l'automne". Ce déficit pluviométrique, calculé par rapport à une moyenne de référence entre 1981 et 2010,  impacte les couches superficielles du sol, là où les arbres puisent de l'eau. Ces derniers peuvent alors souffrir de ce que l'on appelle le "stress hydrique". Ce phénomène se produit lorsque le manque de précipitations se prolonge et que les réserves en eau du sol ne sont plus remplies qu'à 40% et moins. Arrivés à ce stade, les arbres ne peuvent plus s'adapter. Dans les massifs du Grand Est, le stress hydrique se caractérise par le rougissement des sapins. D'autres essences sont impactées, comme l'épicéa ou le hêtre, dans un périmètre plus large, de l'Auvergne-Rhône-Alpes aux Hauts-de-France, en passant par l'Île-de-France....la suite :

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sur le site d'Adret-Morvan :

La sylviculture actuelle est-elle durable ?

La coupe à blanc se développe comme technique de récolte des bois (la forêt est coupée rase, puis replantée). Elle est dommageable à l’environnement et à l’emploi. Elle est réputée très rentable mais l’est uniquement à court terme. Elle maintient la forêt dans une structure régulière.

À l’opposé, la forêt mélangée (essences multiples) conduite en futaie irrégulière (différentes générations d’arbres), en recherchant et maintenant un capital sur pied favorable à la régénération naturelle, préserve le mieux l’avenir tout en dégageant des revenus réguliers et des emplois qualifiés. La durabilité des plans de gestion devraient être jugées selon ces différentes pratiques sylvicoles.

Derrière un discours environnementaliste, les mesures concrètes de la loi de 2014 ne visent qu’à accroitre la mobilisation du bois au détriment de l’environnement et de la biodiversité.

Aujourd’hui dans l’évaluation des plans de gestion, les critères de durabilité sont très légers, ce qui vide de son sens le volet environnemental et social de ces documents. Le mode d’exploitation des bois est pourtant essentiel du point de vue de la biodiversité et du développement durable. La forêt est un écosystème vivant et dynamique générant une ressource indispensable à l’homme, un capital produisant à peu de frais son propre intérêt. Or on continue aujourd’hui le remplacement des forêts feuillues diversifiées dynamiques et stables par des monocultures de résineux productives mais fragiles. Ce remplacement semble intéressant à court terme pour l’industrie et le propriétaire, mais il est coûteux et risqué à long terme pour le potentiel productif de la forêt et pour la filière

Les monocultures de résineux introduites sont souvent exploitées jeunes par des coupes à blanc et à l’aide de machines de plus en plus grosses. Ce mode d’exploitation est destructeur pour l’environnement et dégrade la biodiversité, il nécessite des travaux de reboisement lourds et génère des emplois peu qualifiés. Il est considéré comme rentable sur les délais de retours sur investissement des placements financiers – du moins en cas d’aides publiques au reboisement – mais n’est économiquement pas justifié sur le long terme.

Ce mode d’exploitation appauvrit et acidifie les sols (1) ainsi que l’eau. Il augmente l’érosion et les risques d’inondation en aval et peut charger les eaux de surface en nitrates du fait de l’explosion de l’activité bactérienne suivant la mise en lumière du sol. Les machines lourdes tassent les sols et la coupe déstocke massivement le carbone, aggravant le dérèglement climatique. La baisse de qualité des sols nécessitera l’usage d’intrants polluants pour les sols et l’eau. Cette technique est contraire aux préconisations d’adaptation au changement climatique, qui visent à augmenter la diversité des essences.

Par ailleurs les monocultures de résineux sont les plus sensibles aux attaques parasitaires et aux vents violents (2), dont la fréquence augmente (3). Enfin, la forêt « gérée » en coupe rase est visuellement peu attractive donc défavorable aux activités de loisirs et de tourisme. Cette technique contraire à l’intérêt général devrait être proscrite sauf pour quelques cas particuliers.

Les solutions permettant une performance économique et environnementale existent, en particulier par la pratique de la forêt mélangée en futaie irrégulière.

La mécanisation y est possible et cette gestion génère beaucoup moins de travaux et nécessite des interventions limitées et qualifiées, de l’expert forestier au bûcheron. Elle conjugue préservation de la biodiversité, de l’emploi, des paysages et du savoir-faire des forestiers. Elle permet des productions régulières de gros bois de qualité. Elle est pratiquée avec succès par des propriétaires soucieux de rentabilité et d’alimentation de la filière-bois.

Nous demandons ainsi de favoriser la pratique de la futaie irrégulière et mélangée à l’image d’autres administrations européennes (Rhénanie, Wallonie), d’encadrer la pratique des coupes rases de manière à les réduire aux cas de peuplements dépérissant ou délibérément inadaptés à leur station (sol et climat), et d’orienter les reboisements sur ces coupes vers des peuplements mélangés en équilibre avec leur station. À ce titre, les forêts feuillues n’ont pas à être rasées. Les plans simples de gestion doivent prendre en compte l’impact de ces choix dans l’évaluation de la durabilité. Les codes de bonnes pratiques sylvicoles ne permettent pas un engagement du propriétaire à la hauteur des avantages fiscaux qu’ils procurent.

(1) CRPF de Bourgogne octobre 2012 : Des travaux menés dans le Morvan sur des peuplements de douglas traités en régulier ont montré que couper un peuplement avant 60 ans sur sol granitique risquait, en peu de générations, d’appauvrir irrémédiablement le sol par des exportations d’éléments minéraux plus importantes que les restitutions.

(2) Les forêts françaises après la tempête de décembre 1999 page 19 « les résineux sont tous très sensibles
aux vents exceptionnels »

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Éditorial. Désert nourricier

Jeudi, 25 Juillet, 2019 - Paule Masson

On crève de chaud ! L’expression fait florès en ces jours de canicule. Mais, loin d’être un badinage de pause-café, elle révèle maintenant une sourde inquiétude qui impose peu à peu sa réalité. L’étouffoir de l’été 2018 a fait naître une prise de conscience : le réchauffement climatique, jusqu’alors lointaine menace, a imposé son évidence. 2019 sera celle d’une prise de sens. Chaque année est plus chaude que la précédente. Paris devrait battre aujourd’hui son record absolu de température. La Belgique et les Pays-Bas ont passé le cap hier. La sécheresse brûle les sols, les arbres, les fruits, les légumes, le blé, les vignes. Les rivières, les étangs, les nappes phréatiques s’assèchent. Les éleveurs ne savent plus comment nourrir les troupeaux. Les poissons étouffent.

Si rien ne change, et vite, cette canicule-là, qui fait suffoquer le monde jusqu’aux confins de l’Alaska, n’est qu’un préliminaire à l’étendue du désert nourricier qui se profile. Le réchauffement climatique menace la souveraineté alimentaire du monde. Les experts du Giec s’accordent sur un constat implacable : les rendements agricoles pourraient chuter de 10 à 25 % d’ici à 2050. Les prix des ressources de première nécessité vont s’envoler, exposant près de 2 milliards de personnes à la famine. Près d’un milliard d’affamés pourraient être contraints de migrer vers des terres plus fertiles.

Face au coupable déni de réalité qui dicte les décisions politiques, il faut dire ce chaos à venir. Car c’est le chaos d’un système. Celui des accords de libre-échange qui encouragent l’agrobusiness. Celui de l’accaparement des terres, de la privatisation des mers, d’un capitalisme « vert » qui fait de l’économie décarbonée un marché dans la course aux profits. Il est encore temps de bloquer le thermomètre mais, pour cela, certains accapareurs de richesses vont devoir être dépouillés de leurs privilèges.

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