une leçon de civisme : Les salarié(e)s de la culture entrent dans la danse

Le gouvernement pensait s’en sortir par une pirouette pour faire rentrer dans le rang les danseuses et danseurs de l’Opéra de Paris en grève contre la réforme Macron des retraites. En annonçant qu’il consentait à reculer l’application du nouveau système en 2022, l’exécutif voulait faire rechausser pointes et chaussons aux frondeurs. ...

...C’était sans compter sur le sens du collectif de la troupe : « Il nous est proposé d’échapper personnellement aux mesures, pour ne les voir appliquées qu’aux prochaines générations. Mais nous ne sommes qu’un petit maillon dans une chaîne vieille de 350 ans. Cette chaîne doit se prolonger loin dans le futur : nous ne pouvons pas être la génération qui aura sacrifié les suivantes », ont répliqué les intéressés.

C’est sans doute cela que n’arrivent pas à comprendre ce gouvernement et sa majorité. Que l’on vise plus haut que soi ; que l’intérêt commun transcende et prévale sur l’intérêt individuel et les calculs personnels.

Leçon de civisme

C’est une leçon de civisme donné, avec la grâce et la classe qui la caractérise, par cette élite qui fait la grandeur de la danse française.
À force de concessions, le gouvernement pourrait finir par renoncer à sa réforme tout entière.

Policiers, pilotes, maintenant les danseurs… Demain, les marins ? À qui le tour ? Ces reculades donnent du grain à moudre au mouvement social. Nombre de Français font grève par procuration. C’est pourquoi il est de plus en plus difficile au gouvernement de jouer l’opinion publique contre les grévistes. Reste la répression et l’autoritarisme. Une voie dangereuse.

C'était l'Edito de "La Marseillaise"

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Contre la réforme des retraites, la performance des danseuses devant l'Opéra de Paris - vidéo 3'

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Mobilisations. Les salariés de la culture entrent dans la danse

Les musiciens et danseurs grévistes de l’Opéra de Paris ont marqué les esprits, mardi, avec leur spectacle revendicatif. Derrière eux, tous les professionnels des arts et de la culture vont payer un lourd tribut à la réforme envisagée.

Un plateau noir improvisé en haut du parvis de l’Opéra de Paris. En costumes sombres, des musiciens de l’orchestre symphonique font retentir les premières mesures du Lac des cygnes. Quarante danseuses et danseurs entament alors un extrait du ballet sous les yeux mi-interrogatifs mi-ébahis des Parisiens et des touristes, captivés par cet impromptu, avec pour décor la colonnade du Palais Garnier et les inscriptions « L’Opéra de Paris en grève » et « Culture en danger ». Cet évènement de veille de Noël restera sûrement comme l’un des symboles marquants de la mobilisation contre la réforme des retraites.

« Même si nous sommes en grève, nous voulions offrir en ce 24 décembre un moment de grâce », a relevé Alexandre Carniato, lui-même danseur et porte-parole du mouvement. Une action d’enfants gâtés ? Les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris, avec les techniciens de la Comédie-Française, disposent d’un des deux seuls régimes de retraite spécifiquement liés aux métiers des arts. Estimées respectivement à 27 millions et 5,2 millions d’euros, ces deux caisses tiennent compte de la pénibilité de leurs métiers.

Car, derrière la vitrine de l’excellence de la culture française, se cache une autre réalité. « Le Ballet de l’Opéra de Paris est le seul employeur de France à former ses futurs salariés dès l’âge de 8 ans. » Or, « les accidents de travail sont parmi les plus élevés de France », a récemment expliqué sur Twitter Adrien Couvez, danseur de la compagnie. « Si vous voulez continuer de voir de merveilleux danseurs sur scène, nous ne pouvons pas danser jusqu’à 64 ans. C’est impossible », a fait valoir Alexandre Carniato, mardi, pour qui le maintien d’un départ à 42 ans est non négociable.

Malheur aussi aux intermittents

Pour les machinistes, électriciens et régisseurs du « Français », qui montent et démontent les décors quatre fois par jour, dans trois salles, sept jours sur sept, la pénibilité de leurs tâches a elle aussi été reconnue par la puissance publique, qui leur permet de partir à la retraite dès 57 ans. Ce droit dérogatoire a déjà été affadi par les réformes successives, qui ont fait augmenter de 167 à 172 le nombre de trimestres nécessaires pour obtenir le taux plein.

Depuis la création de ces deux régimes – le premier remontant à Louis XIV, le second à 1931 –, la France s’est dotée d’autres ballets et scènes nationales dont les salariés ne bénéficient pas des mêmes droits. C’est au nom de cette inégalité, réelle, que le gouvernement actuel voudrait supprimer ces caisses. Mais un alignement par le bas ne fera pas choir que les droits de ces supposés « nantis ».

La réforme Delevoye-Philippe instaure pour tous et très vite, de 2022 à 2025, le fameux âge pivot de 64 ans, qui obligera tout le monde à travailler jusque-là, sous peine de décote de la pension. Dans un second temps, le système par points envisagé pour les générations post-1975 devrait rogner les retraites des travailleurs des structures aussi bien privées (qui cumulent souvent des contrats saisonniers, des périodes de carence entre CDD, de chômage…) que publiques (les enseignants en conservatoire, de l’éducation nationale, artistes d’opéras ou orchestres en région sont souvent des fonctionnaires).

Leurs niveaux de pension ne seront plus calculés sur les 25 meilleures années pour les premiers, ni les six derniers mois pour les seconds, mais sur l’ensemble de leurs carrières. Malheur aussi aux intermittents dont les périodes de chômage non indemnisées vont gréver leurs parcours. « Même avec seulement cinq mauvaises années sur toute une carrière, c’est 12 % de baisse au minimum », a calculé la CGT spectacle.

Les artistes auteurs ne s’y retrouveront pas non plus. « Avec un système à cotisation unique fixée à 28 %, la réforme occasionnerait une hausse importante de celle-ci pour des pensions plus basses », note le syndicat. Le gouvernement a assuré que le budget de l’État allait compenser. Soit 350 millions d’euros pour venir en soutien des pensions des auteurs, 110 millions en direction de l’intermittence et 110 autres en faveur des secteurs bénéficiant d’abattements de cotisations (presse, architecture). La CGT prévient : « Sur un budget de 3 milliards, hors audiovisuel public, même avec une rallonge forcément provisoire, le ministère et la création n’y survivront pas. »

Stéphane Guérard avec Marie-José Sirach

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L'éditorial de Sébastien Crépel.  

On l’oublie souvent : une grève est un kaléidoscope. Toutes les lumières, tous les sons de la vie, même ceux qui semblent les moins apparentés, s’y réfractent et s’y côtoient, brisant l’uniforme grisaille quotidienne pour laisser transparaître l’unité cachée des choses. Quelle trame commune relie les gilets orange des agents d’Enedis ou de la SNCF, les complets verts du métro parisien et les tutus blancs qui ont illuminé, mardi, le parvis du Palais Garnier, comme des flocons tombés des nuages ? Le travail. Le travail qui se cache dans chaque activité humaine, dans la beauté et la peine, la légèreté et la force, l’extraordinaire et le banal. Dans la grâce unique, inoubliable, et la répétition du geste à en mourir d’ennui. Tout cela parfois présent en un seul métier, même si nous n’en voyons qu’une facette.

Les danseuses de l’Opéra sont des artistes exceptionnelles, et des salariées comme les autres. Leur talent est le fruit d’un travail éreintant, pour lequel elles cotisent à la retraite à un régime qu’on dit spécial parce qu’il leur garantit un âge de départ en fonction de ce que leur corps endure à enchaîner les pointes pendant des années. Comme les cheminots, les enseignants, les dockers et tous les employés de ce pays, les artistes de l’Opéra ne veulent pas perdre leur droit au repos chèrement payé, lorsque la cervelle, les pieds ou le dos n’en peuvent plus, voire un peu avant si ce n’est pas trop demander. C’est ce que les tutus en grève sont venus dire en mettant l’art et la beauté à portée de tous. Car la grève, c’est aussi cela : un élan de générosité et d’éducation populaire.

À ceux qui ont une vue monochrome des événements, qui ne perçoivent que les cris là où il y a discours articulé, que les poings brandis là où il y a des chants, des rires et de la joie, et qui s’émerveillent devant le ballet du Lac des cygnes mais conspuent les grévistes en bleu de chauffe, nous disons : ouvrez vos yeux et vos oreilles. Ce sont des voix semblables qui montent d’un même chœur, et que l’opéra à ciel ouvert a réunies.

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