Mai 2021: la Commune n’est pas morte, vive la Commune

Pourquoi 150 ans après, cet instant révolutionnaire demeure un marqueur dans la mémoire de la gauche ? Peut-être comme un mémento : si nous sommes les héritiers de la Commune, alors le gouvernement de Macron est le descendant de celui de Thiers. Sans rentrer dans le menu détail, on pourrait même se dire que peu de choses ont changé, finalement…

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C’est l’histoire d’une révolution manquée que nous célébrons actuellement. Et comme l’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs, celle de la Commune a longtemps été tue, minorée, remisée. Qui se souvient de cette date dans ses programmes scolaires (à ce titre, on ne saurait que trop conseiller le documentaire didactique de Raphaël Meyssan, diffusé récemment sur arte, Les damnés de la Commune) ? En mars 1871, le peuple parisien (mais pas que) se soulève après la défaite française et l’humiliation contre la Prusse, et l’effondrement du Second Empire napoléonien. Pendant 72 jours, la Commune de Paris est proclamée et en son sein fomente la promesse d’une République sociale. La fin est connue : la Commune se termine sur un bain de sang, le peuple insurgé et les fédérés sont massacrés fin mai 1871. Pour autant, qu’est-ce qu’une révolution aboutie ? Si 1792, 1830 et 1848 ont toutes trois menées à un changement de régime, aucune de celles-ci n’ont autant porté en elles, comme ce fut le cas pour la Commune, les idéaux libertaires et égalitaires (anarchiste en somme) dont les membres de cette rédaction se sentent délégataires.

Pour ne pas être anachronique, il faut dire que ce n’est qu’en 1864 que la Ière Internationale fut établie à Londres, réunissant les courants socialistes, communistes et anarchistes, qui malgré les dissensions déjà présentes à l’époque sont encore peu distincts. La Commune accentuera ensuite les différences fondamentales entre ces divers courants.

C’est pourquoi, comme de nombreuses revues à la sensibilité de gauche, nous publions à notre tour un numéro entièrement consacré à ce moment insurrectionnel, tout aussi éphémère qu’éclairant. A la différence près, que nous avons fait le choix de raconter la Commune autrement, dans un style dubitatif « mouaisique » et rétro-futuriste qui rappelle le numéro de mai 2020 (numéro 7, 2025, Après la révolution). En mêlant fiction immersive, projection loufoque, récit actuel, décentrage, portraits... Pour ne pas verser dans une nostalgie mélancolique (pléonasme?) et en nous plaçant dans une saisine prospective de l’histoire, nous racontons aujourd’hui ce qui a été, ce qui pourrait être, ce qui devrait être.

Commémorer ou non ?

Encore aujourd’hui, malgré la date anniversaire, la question s’est posée dans le champ médiatique dominant s’il fallait ou non commémorer la Commune en même temps que le bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte. Le 4 mars 2021, dans une interview lunaire, sur une radio qui l’est tout autant (France Inter), Pierre Nora, historien de salon et de médias, a tranché : « Commémorer Napoléon oui, la Commune non [...] car la Commune n’a pas apporté grand- chose à la construction de la République ».

On ne sait que dire devant tant d’ignorance crasse de la part d’un historien de 89 ans, membre de l’Académie française. Car une bonne partie des idées-forces des Communeux ont été intégrées dans les Républiques qui ont suivies : abolition de la peine de mort, instruction obligatoire et gratuite, création d’un enseignement professionnel pour les garçons et pour les filles, droit pour les femmes de participer à la vie publique, reconnaissance officielle du concubinage, séparation de l’Église et de l’État, l’attribution d’une pension aux veuves et orphelins des gardes nationaux tués au combat, mais également la création d’un corps mobile d’ambulanciers composé de médecins, d’internes et de brancardiers. D’autres propositions comme la révocation possible des élus et des fonctionnaires, la réquisition des outils de production, des ateliers et des logements abandonnés, la juste rémunération et amélioration des conditions de travail, l’abolition d’une armée permanente demeurent des terrains à conquérir.

Aussi, ce numéro a à cœur de montrer qu’au-delà des luttes mémorielles, importantes pour ne pas travestir l’histoire, l’épisode communaliste demeure un cas d’école révélateur de la nature du pouvoir lorsqu’il est sur le point de basculer : lâche face à l’occupant, traître envers son peuple et tyrannique dans la répression. Mais ce moment témoigne également de la force des idées révolutionnaires et de leur mise en pratique dans un contexte hostile. Soit la construction de « havres de paix en zone de guerre ».

L’histoire comme fil rouge

Les ponts historiques à opérer sont nombreux entre les différents soulèvements populaires à travers l’histoire. Aujourd’hui comme hier, le pouvoir politique, médiatique et intellectuel ne recule devant rien lorsqu’il s’agit de conserver l’ordre bourgeois.

Tuer, mutiler, mépriser. Des écrits contre-révolutionnaires de l’intelligentsia (Alphonse Daudet et Gustave Flaubert, Emile Zola dans le journal marseillais Le Sémaphore), à la répression menée par le gouvernement d’Adolphe Thiers jusqu’aux morts de la semaine sanglante de mai 1871, l’exaltation de la lutte des classes, front contre front, est particulièrement visible dans ces moments-là. Et bien que des deux côtés, la composition des belligérants fut hétéroclite, comme lors du mouvement Gilets jaunes, on observe des alliances de circonstance, relativement naturelles pour autant. La bourgeoisie a eu peur. Et comme chaque fois lorsqu’elle panique, la solidarité de classe se fait jour, utilisant tous les moyens à sa disposition.

Déjà, à l’époque, l’utilisation de technologies nouvelles comme la photographie, permettent le repérage et le fichage des révolutionnaires sur les barricades. Dans les parallèles historiques que l’on peut continuer de dresser, on notera que comme plus tard en 1940 avec la Résistance, de nouveau face à l’occupant allemand, le sentiment patriotique est également une force motrice, pourtant supposément l’apanage des franges conservatrices et réactionnaires. « En tant que républicains, les communards sont patriotes parce que la France est la patrie de la Révolution ; en tant qu’ouvriers parisiens, ils sont pour une République démocratique et sociale parce que Paris est le “bivouac des Révolutions”», écrit Michel Cordillot, historien, coordinateur d’un récent ouvrage collectif sur la Commune.

Pourquoi 150 ans après, cet instant révolutionnaire demeure un marqueur dans la mémoire de la gauche ? Peut-être comme un mémento : si nous sommes les héritiers de la Commune, alors le gouvernement de Macron est le descendant de celui de Thiers. « Enfin la saignée a été une saignée à blanc ; et les saignées comme celle-ci, en tuant la partie bataillante d’une population, ajournent d’une conscription la nouvelle révolution. C’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle, si le pouvoir ose tout ce qu’il peut oser en ce moment », écrivait Edmond de Goncourt, dont le prix littéraire éponyme vous dira sûrement quelque chose, trois jours après la fin de la Semaine sanglante.

Si Macron n’a pas tué comme Thiers, il a éborgné, mutilé, humilié, et incarcéré, pour qu’aussi le pouvoir ait du repos pour les années à venir. Ce qui frappe lorsque l’on se plonge dans l’histoire de la Commune, c’est la persistance des institutions et des instruments de dominations de la bourgeoisie et de l’aristocratie. Sans rentrer dans le menu détail, on pourrait même se dire que peu de choses ont changé finalement.

A une différence tout de même notable : on ne tire plus à balles réelles dans la foule pour anéantir un soulèvement. Et si l’histoire de ces hommes et ces femmes massacrées fut tragique puisqu’elle s’acheva dans un bain de sang comme la couleur de la couverture, gardons à l’esprit qu’une bonne partie des volontés des insurgés d’alors ont fini par s’inscrire dans le droit et les principes républicains d’aujourd’hui. Preuve, s’il en est, de la légitimité de leur action.

Enfin, nous remercions Ernest Pignon-Ernest, fameux artiste niçois, pour nous avoir gracieusement offert cette Une rouge-sang, avec un trait d’union entre ces deux dates, comme une illustration du lien qui joint nos luttes passées et actuelles. Rouge comme les drapeaux qui ornaient les bâtisses parisiennes jusqu’à l’hôtel de Ville.

Il n’y a pas de révolution manquée.

Chaque soulèvement nous rapproche du moment, où la bourgeoisie perdra une fois pour toutes ses privilèges indus, comme la noblesse a fini par perdre les siens. A celles et ceux qui voient dans ces insurrections des luttes vaines, à celles et ceux qui renvoient ces idées à des utopies irréalistes : il n’en est rien. L’Histoire montre que nous sommes simplement des avant-gardistes.

Un édito de Malsayeur le Médisant

Merci à Ernest Pignon-Ernest Merci à Ernest Pignon-Ernest
Cet article est extrait du Mouais du mois de mai, spécial Commune, trouvable dès maintenant en kiosque ou en librairie ou, si vous n’êtes pas à Nice, par abonnement pour 30 euros par an (pour un journal papier de 24 pages couleur par mois) :

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