Quelle place pour les femmes dans le rap ?

Les voix des femmes dans le rap aujourd’hui sont presque inaudibles, peu écoutées et relayées. Si on ne les entend pas beaucoup, les rappeurs mainstream dans leur grande majorité adoptent un discours patriarcal et viriliste à leur égard, à l’image de notre ordre social, qui érige l’homme blanc comme figure dominante.

Cette masculinité agressive semble ainsi poussée par la popularité toujours plus importante du Gangsta-rap. Femmes objets, Salopes, Putes, Bitches, Whores. Si ces mots sortent de la bouche des hommes, ils sont également repris par des femmes. On pense alors à certaines rappeuses américaines icônes hyper sexy de la pop culture. En France, on se demande simplement : où sont les femmes rappeuses ? Quelle place pour les femmes dans le rap ? Et comment mieux comprendre les discours pouvant paraître à première vue ambivalents du Gangsta-rap féminin ?

Les rappeuses stars aux États-Unis : le Gangsta des femmes

Les rappeuses américaines, Nicky Minaj, Cardi B, ou encore Megan Thee Stallion, sont devenues de véritables stars mondiales hypersexualisées. Visionner leurs clips c’est voir apparaître à l’écran une explosion de couleurs flashy. Du rose, du jaune, du violet, perchées sur des talons de 12 et en twerkant, les rappeuses assènent des flows acérés, filant sur des rythmiques nonchalantes et rebondissantes de Trap (1). D’où vient cette manière de performer le genre féminin ?

Les rappeuses noires américaines se sont réapproprié l’esthétique masculine du Gangsta-Rap, un genre apparu dans les années 90, et qui depuis, tend à occuper une place hégémonique dans le rap. (2) Le groupe N.W.A avec leur album « Straight Outta Compton » sont les premiers à inaugurer ce genre de musique, qui se caractérise par l’expression d’une masculinité noire agressive. Les enjeux du genre musical sont à comprendre au regard de l’histoire populaire noire américaine. « Dans un contexte états-unien post droits civiques, le gangsta-rap a été un lieu de construction d’une hypermasculinité noire qu’il faut analyser dans le cadre d’une hégémonie blanche qui a historiquement relégué les hommes noirs à une situation subalterne. » (Djavadzadeh). Les hommes noirs ont alors repris le schéma de domination classique en rendant la position des femmes noires inférieure à la leur.

Très vite, et contrairement à la manière dont l’occulte l’histoire du rap, des groupes de Gangsta féminin se construisent sur ce modèle, comme B.W.P, ou H.W.A. Les rappeuses reprennent les codes masculins, en s’engagent contre les modèles dominants de féminité et contre la masculinité mise en avant dans le gangsta-rap. Elles remettent en cause un certain type de féminité dite accentuée que Keivan Djavadzadeh définit « par son acceptation du patriarcat et par le fait qu’elle se donne pour but de satisfaire les intérêts et les désirs des hommes ». Les rappeuses critiquent cette féminité qui au-delà du genre est reliée à une blanchité de classe et contraindrait les femmes à des attitudes de douceur, de pudeur et à une vie tournée exclusivement vers la domesticité et le soin. En se réappropriant l’esthétique du gangsta-rap, les rappeuses expriment cependant un discours nouveau, qui trouble l’ordre traditionnel du genre. Par exemple, elles vont employer des mots comme « Bitches » pour se qualifier elles-mêmes avec fierté, mais l’utilisent aussi à l’encontre d’autres femmes. Lil Kim « investit le discours de la masculinité et recode les politiques sexuelles du gangsta-rap à son profit. » (Djavadzadeh), en s’inscrivant dans la continuité d’autres rappeuses du genre, elle est la première Gangsta à se réapproprier le terme en le rendant agissant. Elle décide de se nommer elle-même, et non pas, par et pour les hommes, « Bitch Supreme ». Elle se déclare également comme la première « femme roi ». L’utilisation du mot au masculin Roi, lui permet d’affirmer sa puissance sur les hommes.

De la violence et de la sexualité

La sexualité et la violence sont des thèmes qui reviennent beaucoup dans les chansons du Gangsta. Les rappeuses développent le thème d’une hyperpuissance sexuelle à l’image des rappeurs masculin. Le phallus tout puissant de ces messieurs est remplacé par la sacro-sainte « chatte mouillée » comme le chante Cardi B dans le refrain de son tube Wap : « Yeah, you fucking with some wet-ass pussy/Bring a bucket and a mop for this wet-ass pussy/Give me everything you got for this wet-ass pussy ».

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la thématique de la sexualité ne date pas d’hier. Les femmes noires aux États-Unis défient déjà les normes de genre et de sexualité dans le blues à partir des années 1920, où elles font le récit de leur vie de femme libre et célibataire et entreprennent de relater leurs relations hétérosexuelles et lesbiennes. C’est un véritable retournement « Alors que la sexualité des femmes noires pouvait être décrite « comme un "vide" ou un désert qui est à la fois toujours visible (exposé) et invisible, et dans lequel les corps des femmes noires sont déjà colonisés » (Hammonds, 2012, 171), ». (Djavadzadeh). Les rappeuses noires américaines « fly », avant les rappeuses gangsta, parlent déjà ouvertement de leur sexualité qu’elles affirment libre et émancipée. Elles remettent en question les inégalités des relations hétérosexuelles. La violence apparaît à travers des récits de vengeance, non à l’égard de la police, mais des hommes qui les accostent dans la rue, ou les oppriment. Aujourd’hui dans la lignée des artistes féminines une scène queer se développe aux États-Unis, avec Mykki Blanco ou Angel Haz.

Quelles voix de femmes dans le rap Français ?

rap
Aujourd’hui la scène mainstream du rap français est principalement occupée par des hommes qui proposent une vision peu émancipatrice voire inexistante de la femme. Jul a réuni l’année dernière dans un beau projet collectif les rappeurs de la cité phocéenne dans le désormais tube de l’été « En Bande Organisée ». Il semble qu’il ne lui soit même pas venu à l’esprit d’inviter des rappeuses marseillaises. Elles se sont alors elles-mêmes organisées en collectifs et ont enregistré une version féminine (3). Cependant, cette version n’est pas relayée dans les médias et radios comme pour tant d’autres titres de rappeuses. Tout n’est pas perdu, car il existe pour s’informer un Média indépendant en France dédié aux femmes dans le Hip Hop, appelé « Madame Rap » (4), il nous donne accès à tout un univers méconnu du grand public, avec des playlists, des articles, des podcasts et les noms de rappeuses du monde entier.

Certes, on ne découvre plus les grandes Casey, Keny Arkana ou Diam’s, mais il n’est pourtant pas normal qu’on ne connaisse qu’elles. Alors voici pêle-mêle une petite liste de rappeuses francophones venues de tous horizons. Il est important de les nommer et on n’en parlera jamais assez : Doria, Juiice, Chilla, Shay, K’s Khaldi ? LaMaDâme ?, Ratur, Billie Brelock, Kenny Curly, Acrimonium, Tracy de Sa, MCM, Fanny Polly, Davinhor…

Par La Grande Timonière

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Illustration de Lou Mordret pour Mouais Illustration de Lou Mordret pour Mouais
Notes de bas de page

1) Courant musical qui émerge au début des années 2000 dans le sud des États-Unis à Atlanta. Pour en savoir plus : « Lost in Traplanta : à la recherche du rap perdu » de Mathieu Rochet.

2) Je me suis largement appuyée sur l’article « Troubles dans le gangsta-rap : quand des rappeuses s’approprient une esthétique masculine » de Keivan Djavadzadeh dont je produis une sorte de résumé commenté. Il est paru dans Genre, sexualité & société [En ligne], 13 | Printemps 2015

3)Veemie, Ladyland, Saaphyra, Mely, Tehila Ora, Lil So, Léna Morgan & Mina West – Bande organisée Remix (Version féminine) (France, Marseille)

4) Site internet de Madame Rap : https://madamerap.com/

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