Lettre ouverte d'un éducateur aux parents d'élèves

Le 11 mai se pose la question du retour à l'école de votre enfant. Ou bien le 14 mai, ou le 15... déjà l'incertitude. Vous avez vécu ces deux mois de confinement dans l'angoisse de la pandémie, protégeant votre famille, vous avez beaucoup lu, avez été pris sous les feux d'injonctions paradoxales, conseils contradictoires, aussi bien de la part du gouvernement que des médias.

Vous avez peut-être maintenant la certitude que vous ne savez rien de certain. Une deuxième vague épidémique ? Un nouveau virus CoronaKawazaki ? Et les masques, et les tests, et la chloroquine-nicotine-antidépresseur ? Et le travail, « l'économie mondiale », la récession !?

Dans cette situation psychologique compliquée, on vous demande à présent de décider si vous renvoyez vos enfants à l'école. Le gouvernement et le président vous y incitent en menaçant votre chômage partiel, les enseignants vous expriment par mail leur malaise et les chefs d'établissements vous demandent de vous positionner afin qu'ils puissent s'organiser. C'est à vous que revient ce choix. Si vous avez le choix.

Continuellement, celles et ceux dont j'accompagne les enfants me demandent mon avis. C'est mon boulot : « apporter conseil et assistance » précise ma fiche de poste. Mais comment vous conseiller une quelconque route alors que je suis comme vous, noyé dans un épais brouillard ? Lesquels d'entre vous peuvent télétravailler ? Lesquels peuvent laisser leurs enfants seuls au domicile, lesquels rencontrent des problèmes de santé, comment votre enfant vit le confinement, quels sont les risques sanitaires spécifiques à votre famille, l'école de votre enfant, ses comportements, son âge, la population scolaire... ?

Vous me demandez qui décide. Est-ce le président ou le premier ministre, le ministre de l’Éducation Nationale ou la porte-parole, ou bien les médecins, ou le maire qui ne sait toujours pas s'il donnera son aval, à moins que le préfet... Votre enfant sera-t-il scolarisé tous les jours ? Un jour sur deux ? Que le matin peut-être, et il faut qu'il amène son déjeuner, et il ne devra toucher personne, se laver les mains trente fois par jour, et appliquer tous les gestes barrières, même s'il n'a que quatre ans.

J'entends de votre part « il faut que l'école reprenne pour que je reprenne le boulot, et puis j'en peux plus deux mois seule avec mes trois gamins qui prennent du retard scolaire... », il faut que le virus disparaisse en somme. Vous dites ensuite « il ne faut surtout pas rouvrir les écoles, c'est mettre en danger nos enfants, risquer qu'ils ramènent le virus avec eux, voire qu'ils contractent une nouvelle maladie... », projetant que le virus est là pour un moment. Bien souvent, chers parents, je vous sens déchirés, d'autant que chacun a son avis définitif, votre cousine et votre voisin vous font douter, mais votre frère dit le contraire... Et l'éducateur ? A-t-il lui aussi un avis d'autorité ? Vous souhaitez ardemment prendre la meilleure décision, en sachant que le hasard domine.

Une maman me dit « c'est injuste » car elle ne peut « pas télétravailler comme certains » ; son gamin a compris qu'il n'avait pas d'autre choix que de s'exposer à ce danger invisible et omniprésent. Injuste parce que, pour elle, il n'y a pas de volontariat, seulement des impératifs. Elle n'a pas l'impression d'être « concertée » comme le déclarait le président le 05 mai sur TF1. Celui-là même qui en appelle à « l'intelligence collective des français » alors qu'il s'est montré si incompétent, menteur, escroc. « L'école doit sauver l'économie » me dit cette maman en tentant d'y croire. L'économie... elle a bien compris que « l’économie » est ce modèle de société où elle est pauvre. C'est ce qu'elle doit se résoudre à sauver, tout autant que son gamin, toute la famille doit sauver l'économie.

Donc, devez-vous envoyer vos enfants dans cette nouvelle demi-école-garderie potentiellement dangereuse ? Pouvez-vous faire autrement ?

Dites-vous que l'école qui transmet le savoir et développe la sociabilisation n'existe plus avant au moins la rentrée de septembre. Dites-vous que les soixante pages de recommandations sanitaires développées par le ministère ne peuvent pas être appliquées. Dites-vous que les enseignants ont toujours été mobilisés et le resteront, qu'ils continueront de faire ce qu'ils peuvent, souvent en bricolant, toujours avec bon sens.

Dites-vous qu'il faut vous faire confiance, et que si vous avez véritablement le choix, vous ferez le bon.

David

Éducateur spécialisé et journaliste à Mouais

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