Une journée particulière

Loi dite de « Sécurité globale » : donner plus d’impunité à la police, est-ce raisonnable ? « Interpellé devant un collège, je pars au poste avec ces messieurs CRS parce que j'ai dit “ça me glace le sang ces armes devant une école”. J'ai un enfant autiste dans la voiture qu'ils veulent amener aussi, je campe pour empêcher ça en attendant que mon chef vienne le chercher. C'est beau. »

C'est tout ce que j'ai eu le temps d'écrire sur mon réseau social avant d'éteindre mon téléphone. Huit heures plus tard, je sortais de garde à vue sans aucune poursuite, évidemment. Le procureur n'a pas suivi les mensonges du principal CRS zélé qui m'accusait de les avoir traités de fascistes.

Même si cette idée me trottait dans la tête, vous imaginez bien que c'est inconcevable, moi, éducateur spécialisé et dans l'exercice de mes fonctions, avec un enfant autiste dans la voiture et un collégien qui m'attend à l'intérieur de l'établissement, que je fasse quoi que ce soit pour les provoquer. "Ça me glace le sang ces armes devant une école", c'est ce que je leur ai dit calmement alors que le zélé arborait fièrement son imposant fusil mitrailleur. J'avais remarqué, en arrivant dans cette étroite ruelle menant à la grille d'entrée du collège, que le camion de CRS occupait un tiers du passage, portière grandement ouverte avec fonctionnaires armés.

Je n'ai même pas relevé le fait qu'ils n'avaient pas de masque devant cette même école qu'ils étaient scensés protéger. Soudain, six CRS s'approchent en meute. « Pardon ? Vous pouvez répéter ? ». Ben oui, ça je pouvais le faire, la même phrase donc, tranquillement, ajoutant « en tant que citoyen et éducateur spécialisé, je trouve que... », genre je me la jouais comme si la liberté d'expression n'était plus réduite dans notre pays qu'à des caricatures de cul dans un journal obsessionnel. Papier siou plé, ouvrez la voiture, pendant que mon gamin autiste commence à s'impatienter « on y va, David, David, on y va, David... » et mon collégien, au-delà des grilles, qui observe la fouille.

« C'est quoi ça ? », « Ben un sac avec des masques, du gel... », « Et ça ?! », « Des compresses, des pansements... », c'est long, mais c'est long. Ils vident mon sac sur le sol après avoir fouillé le coffre du véhicule, avec mon gamin autiste qui commençait à frapper l'intérieur de la voiture. Zélé, toujours lui, n'a pas aimé que je prenne une photo de la scène alors que cela faisait dix minutes que j'attendais qu'ils contrôlent ma carte d'identité. Il a voulu arracher mon téléphone, puis me contraindre à le lui donner, prétextant une loi en sa faveur. Laquelle loi « sécurité globale », lui ai-je répondu avec pédagogie, était en lecture ce même jour à l'Assemblée nationale ; une loi qui n'existe donc pas... Pas encore.

« Vous allez nous suivre hein monsieur ». J'appelle mon chef, préviens vite les familles que j'accompagne qu'elles ne me verront pas aujourd'hui, un souci personnel, tout en calmant le jeune dans la voiture. Sauf qu'il faut bien vingt minutes à mon chef pour me rejoindre, ce qui exaspère Zélé, pressé semble-t-il de boucler son affaire. « Allez on y va », « ben non, on attend mon chef », « non, vous venez avec nous, avec l'enfant ».

Ce n'est qu'à ce moment-là que j'ai senti une grande boule brûlante monter de mes tripes à mes bras, mes muscles, mes joues, mes yeux. Protéger l'enfant. Je me suis enfermé précipitamment dans la voiture avec le p'tit gars, et ne me suis plus occupé des CRS qui tapaient régulièrement à la fenêtre jusqu'à l'arrivée de mon chef.

« Alors David, tu t'es fait des amis ? » me dit mon chef en débarquant : « Tu me connais, je suis sociable ». « Allez, dans le fourgon » dit Zélé. Donc, exécution. Six CRS m'accompagnent à la caserne, laissant donc l'entrée du collège vide. Ma garde à vue ressemble à toutes les autres, sans surprise : le gentil flic qui vient taper la discute, ouais ça va mec. L'autre qui réserve un stylo aux maghrébins qu'il nomme « les crasseux », pas surprenant non plus. Je suis là pour « outrage » : « Avez-vous insulté les agents de fascistes ? ». C'est Zélé qui l'a déclaré dans sa déposition, c'est ça l'outrage. Mon avocate à mes côtés, je réponds non, évidemment, je n'ajoute pas que fasciste n'est pas une insulte car elle m'enfonce un doigt dans les côtes.

Signez le document de restitution de la fouille, là, là et là. Tiens, c'est quoi ça ? Un rappel à la loi, c'est pour dire ok je m'en sors bien, j'avoue un peu que j'ai pas été hyper correct et j'accepte un coup de baguette sur les doigts. « Donnez ce rappel à la loi au CRS qui a menti et à l'agent qui traite les Arabes de crasseux ».

Une fois sorti, mon chef, au téléphone : « Considère ta garde à vue comme du temps de travail, une formation quoi », putain merci à toi. Et ces centaines de messages de soutien, d'ami.e.s proches et d'inconnu.e.s, mon père et mon frère qui voulaient s'organiser pour venir, tout ça alimente mon éternel optimisme. Mais on est en droit de se demander si nous sommes déjà entré dans une période de fascisme ? Totalitaire, dictatoriale, ou juste un poil autoritariste, j'en sais rien, y a qu'à inventer un mot si on ne parvient pas à nommer cette période, un mot qu'ils ne nous ont pas encore volé. J'ai l'impression de faire des docs là-dessus depuis des années avec Télé Chez Moi, d'écrire avec mes potes du journal Mouais, de contrer ce fléau avec nos associations, nos concerts, avec la culture et la création, en tentant d'éduquer dans des valeurs universalistes les enfants que j'accompagne.

Aujourd'hui j'ai fait un constat d'échec. La marche est devenue trop haute. Donc, ben on va pas s'apitoyer hein, pour autant, alors on redouble d'efforts et d'optimismes, on le doit à tous ces gamins qui affrontent les armes, les policiers, les virus, les effondrements, le changement climatique... On leur laisse un monde et une société française vraiment dégueulasses. Ils ont de quoi nous en vouloir. Alors les zamis, comme d'hab quoi, on lâche rien !

Par Bob, éducateur spécialisé et journaliste intrépide à Mouais et Télé Chez Moi

Bob, qui, en tant que caméraman/monteur de Télé Chez Moi, venait avec le reste de l’équipe de boucler un film pile poil sur ces thématiques : https://technopolice.fr/blog/pourtant-la-ville-tappartient-un-film-pour-enrayer-la-machine-technopoliciere/

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