Entre les barreaux: les quatre saisons au quartier femme

Ce samedi 9 janvier a lieu à Brignais (69) une marche en hommage à Idir, mort au mitard. L'occasion de vous livrer le témoignage de trois détenues nous parlant de leurs conditions de détention et de la prison, « un monde à part, qui échappe au respect de nos droits. Ici, nous avons découvert tout l’inverse de notre devise : liberté, égalité, fraternité ».

Nous sommes trois détenues vivant dans la même cellule et nous allons partager avec vous notre « voyage » derrière les barreaux. Bien que nous vivions dans un régime dit « démocratique », le pays de la déclaration des « Droits de l’homme et du citoyen », nous avons tout de même l’impression que la prison est un monde à part, qui échappe au respect de nos droits. Ici, nous avons découvert tout l’inverse de notre devise : liberté, égalité, fraternité.  

Si l’on y réfléchit, les « raisons » du non-respect de nos droits et dignité peuvent aller de notre sexe, à notre apparence physique, en passant par notre « tee-shirt » pour finir par notre religion ou notre appartenance sociale. L’arbitrage des traitements que subissent les femmes concerne malheureusement de nombreuses personnes incarcérées et il n’y pas vraiment de moyens de les éviter. Le système carcéral peut être comparé au triangle des Bermudes, où les droits ne sont pas appliqués, les conditions y sont atroces. Le fonctionnement de la détention reste un mystère, et ce même après y avoir passé plusieurs années.

Bienvenue à la maison d’arrêt des femmes !

Avant d’atterrir en prison, la première étape qui compose le voyage est celle de la garde à vue (qui peut atteindre jusqu’à 4 jours maximum (c’est là où l’on se dit que le début des problèmes commence). Pour intégrer le « Club Med », celui-ci exige une fouille intégrale. Après cela, c’est direction douche express (5 minutes pas plus avec de l’eau froide, imaginez-vous l’effet, un soir d’hiver et cela parce que les surveillantes ont la « flemme » de mettre le chauffe-eau en marche). Nous nous essuyons donc avec nos vêtements, (ceux qu’on portait lors de la garde à vue) sans rechange, nous les renfilons ensuite. 

En détention, la douche est aussi tous les trois jours et elle ne dure que quelques minutes. Cela fait deux jours qu’on attend et le robinet coule à petites gouttelettes. Ajoutez à ce calvaire le fait que les surveillantes nous demandent souvent de sortir avant même que nous ayons eu le temps de nous rincer entièrement ! Bon, pour tout vous dire, et parce qu’on est ingénieuses, nous avons développé une stratégie qui fonctionne assez bien : on se rince le corps en priorité, puis on sort de la douche avec le shampoing sur nos cheveux, cela permet de pouvoir finir le rinçage au robinet, après avoir regagné la cellule.

Promiscuité & cafards

Arrivées en détention, nous sommes directement cataloguées et ce, selon notre affaire - les surveillantes ont accès à notre fiche pénale. C’est en fonction de ce critère d’appréciation que nous serons affectées dans une cellule. Une fois après avoir rejoint son 9 m², du monde nous attend (même s’il me semble que 9 m² équivaut à une personne légalement, cela n’est qu’un détail pour l’administration pénitentiaire, puisqu’elle n’est plus à cela près).

En effet, il est arrivé que nous soyons 4 colocataires mais cela n’est pas le pire, puisqu’il est arrivé qu’une cellule soit montée à 6 détenues ! Imaginez-vous au quotidien ce que ça peut donner. Et penser à celui qui doit dormir par terre avec les plus fidèles compagnons de la prison : les cafards. Dans la cellule, nous sommes équipées d’un petit évier (pas loin des toilettes) et d’un petit frigo (parce que nous avons « cantiné » pour l’avoir, c’est-à-dire acheté). Nous cuisinons souvent, (à condition d’avoir des soussous) cela permet de ne pas manger la « délicieuse » gamelle qui nous est servie à chaque repas. Imaginez-vous un peu le remue-ménage, lorsque l’on cuisine aux mêmes heures, les 9 m² disparaissent !

Vous avez le compte pour connaître un peu la promiscuité que nous vivons. Sans parler de l’hygiène, car les champignons, les bactéries, l’humidité font partie de notre quotidien. La prison dans laquelle nous vivons est réellement insalubre et rien ne change malgré les nombreuses plaintes émises par la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

Calme et cachetons pour toutes

Le quartier pour femme de la prison est réputé pour son « calme » et comparé à un hôpital psychiatrique, savez-vous pourquoi ?

Une arrivée en détention est toujours suivie d’un rendez-vous avec un psychiatre. Celui-ci nous prescrit assez rapidement et sans vraiment nous connaître tout un tas de petits bonbons afin de nous « cachetonner » (Heu, excusez-moi, je voulais dire pour « nous calmer »). Voici la recette de la sérénité du Club Med, cela évite d’éventuels débordements, et une quelconque révolte, merci le « magicien » !

Les surveillantes et la répression

Les surveillantes au quartier femme sont particulièrement dures, tant le contrôle est fort chez nous. En plus des humiliations, des discriminations, différenciations, nous sommes sans cesse infantilisées par les surveillantes.

Nous concevons qu’il peut arriver qu’elles soient de mauvaise humeur, aient des soucis extérieurs. Nous essayons de nous adapter à leurs aléas, mais lorsque nous nous faisons insulter et rabaisser, à coups de « je vous emmerde », « fermez votre gueule bande de cas-soc », « pourritures », il est difficile de continuer à prendre l’autre en considération. Cette capacité d’adaptation influe sur notre comportement. Il est ainsi arrivé qu’une détenue sorte de cellule pour récupérer son repas, et qu’une surveillante lui piétine les pieds alors qu’elle était en chaussettes (tout cela pour lui signifier qu’elle avait oublié ses claquettes).

Pour avoir le respect d’une surveillante, c’est un jeu précis qui se joue entre la compliance d’un côté et la loi du plus fort de l’autre, il semble qu’il faille aussi « montrer qu’on en impose », un peu comme dans la nature.

A tout ce fonctionnement relationnel, peut s’ajouter la jalousie entre femmes. Lorsqu’une détenue est plutôt jolie et porte un livre entre ses mains, pour la surveillante ce ne peut être qu’un livre qui parle « de sexe » ! Elle aura droit à toutes sortes de réflexions. Ainsi que des critiques et commentaires sur sa tenue pour compléter le jugement explicite des surveillantes : « Remonte et va te changer, sinon tu as droit à un rapport ». Cela est d’ailleurs allé jusqu’à la privation d’activité cultuelle (non justifiée) pour une détenue que la surveillante ne portait pas dans son cœur. La raison invoquée a été : « femme dangereuse ».

Vous comprendrez, à travers cet échantillon d’attitudes, peut-être le but de l’enfermement... Nous nous avons compris que par faute de solutions, nous nous retrouvons coincées dans un système carcéral ou il n’y a rien de positif en terme de réinsertion professionnelle et sociale.

Au contraire, nous subissons l’inverse. C’est à dire la désinsertion. 

Prises dans cette expérience carcérale, nous attendons patiemment que le voyage de la privation de liberté se finisse. Nous ne devons pas nous laisser retarder par les fardeaux supplémentaires : comme ceux des injustices, de l’humiliation, des comportements abusifs qui risqueraient de nous faire perdre notre raison. Nous devons guetter l’espoir et c’est comme ça que, malgré tout, nous nous renforçons pour vivre chaque jour comme un défi.

Nous gardons le cap pour ne pas moisir ici « là où il n’y a pas de médaille à gagner et où tout est fait pour que tu perdes ta fierté ».

Signé : C.I.A

Cet article est extrait du mensuel Mouais n°12, abonnez-vous, nous en avons bien besoin et c’est à peine 30 euros par an : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

 

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