«Il faut penser l’utopie comme quelque chose de réalisable»

A l'approche de la date d'anniversaire du début des Gilets Jaunes, le 17 novembre dernier, et tandis qu'un début d'embrasement mondial populaire fait vaciller ici et là le système néo-libéral, nous avons réalisé un entretien avec Geneviève Legay. Depuis sa violente agression le 23 mars dernier, elle garde d’importantes séquelles, mais continue la lutte, la tête haute et le cœur grand.

Comment vas-tu ?

 (rire) Tout d’abord merci, et je voudrais souhaiter la bienvenue et une longue vie à Mouais ! Comment je vais… eh bien c’est en grande amélioration mais j’ai encore des séquelles, au cerveau entre autres, donc je vais voir un neurologue. Je n’ai toujours pas d’odorat, le goût se résume au salé/sucré, j’ai perdu 35 % d’audition à l’oreille droite, où je suis tombée. Et j’ai une odeur et un goût en permanence dans le nez et la bouche, c’est de la bergamote, ça aurait pu être pire, mais enfin ce n’est pas agréable. En ce qui concerne la marche, j’ai des problèmes d’équilibre, donc je vois deux kinés deux fois par semaine.

 Et moralement, tu te sens comment ?

Au mois de juillet, je me suis effondrée après le coup de fil d’une copine qui me demandait si j’allais bien. J’ai fondu en larmes. Je me pensais bien, mais j’ai réalisé que ce n’était pas le cas, je n’arrêtais plus de pleurer. Donc j’ai décidé de consulter un psy. Mais le côté financier de tout ça n’est pas simple, le psy fait partie des soins qui ne me sont pas remboursés…

 Tu as été à Hendaye pour le contre-G7, comment l’as-tu vécu ?

Les G7, G8, G20, ce sont les pays les plus riches au monde qui se réunissent pour se partager les richesses entre eux. Ils ont beau mettre des titres ronflants comme cette année « la lutte contre les inégalités sociales », on voit bien que ce n’est jamais ce qui se passe ; j’ai assisté à de très nombreux G7, G8, G20, notamment le G8 de Gênes en 2001, et jamais il n’est sorti quelque chose pour les peuples, ils se partagent le monde, la finance. Je suis donc allée à Hendaye car c’était important pour moi d’être là, face à ces président.e.s, et c’était magnifique : j’ai retrouvé tout l’altermondialisme, celles et ceux qui sont pour un autre monde comme on dit à ATTAC, pour un monde plus humain, plus respectueux de l’écologie, des animaux aussi, de la terre, contre l’exploitation. Avec ces nombreuses personnes, on essaie de construire des alternatives ; puisqu’on dit qu’un autre monde est possible, il faut le construire ensemble. Dans les conférences, on rencontre des gens de la France entière voire d’Europe, et on échange des savoir-faire, des outils, pour justement construire cet autre monde. Nous avons terminé par une manif qui a rassemblé 15 000 personnes et 13 000 policiers, mais qui sont restés discrets, pour une fois. Cette journée s’est très bien passée. Quand je suis arrivée là-bas, on m’a montré qu’ils avaient rebaptisé les rues Geneviève Legay, ça m’a fait sourire. Ça m’a rappelé de telles actions au Collectif Droits des Femmes à Nice. J’ai vu beaucoup de jeunes, et beaucoup de personnes âgées. Des gens me demandaient si j’avais peur de la police, ce qui n’est pas le cas. Les jeunes, très nombreux.ses, sont venu.e.s me voir et me dire merci, que je leur avais montré le chemin, la nécessité de lutter, c’était impressionnant, on voit que ce qu’on fait sert à quelque chose... Ils et elles savent que je milite depuis 45 ans, et m’ont dit que je leur avais donné envie de le faire aussi.

Il y a eu une action contre Monsanto, une autre devant McDonald’s, à laquelle je n’étais pas mais ATTAC s’est installé à côté et a proposé des hamburgers faits avec des produits locaux, la viande d’un éleveur. Il y a eu aussi le soutien aux décrocheurs de Macron dans les mairies. J’ai rencontré beaucoup de Gilets Jaunes aussi.

Et je sais que la police a lancé des lacrymogènes sur des jeunes qui bloquaient une autoroute, provoquant treize blessé·es et douze arrestations. J’ai répondu à une interview à France Bleue basque où se trouvait entre autres un policier de FO, qui m’a interdit de parler de violences policières, disant qu’elles n’existaient pas. Je lui ai demandé alors ce qui était arrivé à Mme Redouane, à Steve, à moi…? Je ne faisais absolument rien, je tenais un drapeau de la paix, et je me retrouve aux urgences ? A la fin de l’interview, il nous annonce qu’il part retrouver ses copains du syndicat Alliance pour un barbecue. Je lui ai fait remarquer qu’il partait retrouver l’extrême droite, il m’a toisée sans répondre.

45 ans de militantisme, tu n’es pas fatiguée ?

Pas du tout ! Parce que quand on a un but dans la vie, changer le monde, faire en sorte qu’il y ait plus de justice sociale, d’écologie… il faut aller jusqu’au bout, il faut qu’on y arrive. Le partage des richesses par exemple ; quand la FAO nous dit qu’aujourd’hui on produit de quoi nourrir douze milliards de personnes et qu’il n’y en a que six qui mangent, cette injustice est insupportable. On jette 30 % de la marchandise produite ! On cultive, on appauvrit les sols, tout ça pour jeter, avec un milliard de personnes qui ne mangent pas à leur faim ? Et quand on sait que ce sont principalement des paysan.ne.s qui ne mangent pas à leur faim, y compris au nord ! Donc non, je ne serai jamais fatiguée, et comme je l’ai dit et redit, je militerai jusqu’au bout de mes forces. J’ai mis au monde trois enfants, j’ai cinq petits-enfants. Et puis pour toutes et tous les autres !

Y a-t-il des luttes qui te tiennent plus à cœur que d’autres ?

(réfléchit) La justice sociale. Je milite à plusieurs endroits. On m’a souvent demandé pourquoi, mais quand on réfléchit, mon militantisme est toujours anticapitaliste, antilibéral, antinationaliste. Parce que je ne supporte pas le racisme, le sexisme, l’homophobie, tout ça n’a pour moi pas lieu d’être. On est pour moi toutes et tous égales et égaux, il n’y a qu’une race, c’est la race humaine, et à partir de là tout le monde doit avoir les mêmes droits. Toutes les luttes sont liées et s’équivalent. (réfléchit) Le féminisme, quand même… Moi je pense que l’Humanité fait une erreur depuis plus de 2 000 ans à penser que les femmes ne sont pas les égales des hommes, et même si dans les textes nous sommes supposées l’être, on voit bien que dans la réalité ce n’est pas le cas, donc le jour où chaque être humain sera reconnu.e pour ce qu’il ou elle est, qu’on aura les mêmes droits, je pense qu’on aura fait un grand pas, c’est en cela que le féminisme est pour moi un combat très important, comme celui contre le racisme, qui est la peur de l’autre et de la différence. On est différent.e.s dans la manière de penser les choses mais fondamentalement, on est toutes et tous pareil.le.s.

 La convergence des luttes aujourd’hui, comment tu l’imagines ?

(sourit) Moi je la pratique depuis très longtemps car j’appartiens à plusieurs mouvements et justement, j’essaie toujours de les faire converger, ce qui est difficile. J’appelais à cette convergence depuis mon lit d’hôpital et je continue aujourd’hui. Il ne faut pas que cela soit un vœu pieux, il faut s’y mettre, parce que si on ne la fait pas, on est foutu.e.s. Moi, je serai l’inlassable qui le répètera encore et encore, mais à part ça que peut-on faire ? Il faut essayer de faire des liens entre les gens, entre les pensées. Je l’ai encore dit à la fête de l’Humanité : on a un socle commun, alors comment ne peut-on pas se mettre autour d’une table, ensemble ?

On y arrive dans la création de collectifs, c’est pour ça que c’est la forme que je préfère, les associations, syndicats, partis politiques, les citoyen.ne.s se retrouvent, et on arrive à se mettre d’accord en prenant ce qu’on a de commun ensemble, c’est déjà un pas en avant. Il faut continuer ensemble, parce que si on reste chacun.e dans sa chapelle, on fait gagner le capitalisme. 

 Ton utopie à toi, elle ressemble à quoi ?

Déjà ça, de faire converger les gens. Il ne s’agit pas de vouloir le bonheur des gens contre leur gré, mais si déjà tout le monde mangeait à sa faim, avait un toit, pouvait se soigner, ce serait le minimum. C’est ce que je dis lorsque je fais des interventions scolaires pour parler du commerce équitable : la base, c’est retrouver une vie décente. Mon utopie, c’est que tout le monde puisse accéder à ce minimum, à cette vie décente. Et cette utopie-là, elle est réalisable ! Il suffit de le décider ! Il faut arrêter de penser qu’il n’y a pas d’argent, il n’y en a jamais tant eu ! Entre 80 et 100 milliards d’euros partent chaque année dans les paradis fiscaux, en évasion fiscale. C’est parce que l’argent n’est pas redistribué que la pauvreté existe encore. Mon utopie serait aussi d’avoir une vraie Éducation Nationale. Mon Éducation Nationale, je la verrais avec uniquement des Freinet et des Montessori. C’est ça mon utopie. Mais c’est réalisable, ce n’est pas une utopie !

 Les solutions de demain sont dans les utopies d’aujourd’hui !

Oui c’est ça, il faut prendre le sens de l’utopie comme quelque chose de réalisable. Autrement je ne me battrais pas, si je pensais que ça ne l’était pas. Et si des gens n’avaient pas lutté pour des utopies, on n’aurait pas les droits qu’on a aujourd'hui.

Des propos recueillis par Tia Pantaï

 

 

 

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