Reprendre la parole

La manifestation est le lieu de l’expression d’une liberté créatrice. On y retrouve les plaisirs du collectif et de la connivence, dans une rue qui est habituellement le théâtre de l’individualisme et de l’indifférence. Michelle Perrot nous dit que « la grève est une fête » , « une échappée belle ». Elle permet de se libérer du carcan du travail, et des normes sociales rigides du quotidien.

Nice, Acte 14 : On est samedi et il est bientôt 18 heures, il a beaucoup plu, il fait froid, et c’est fièrement que nous avons déambulé librement dans la ville tout l’après-midi. La tension est forte, nous nous dirigeons droit devant une armée de CRS prête à dégainer matraques et lacrymos : même heure, même endroit, comme les deux samedis précédents. Et là ….

Le détenteur de la sono fait retentir Les Sardines, une guillerette farandole de Gilets jaunes se forme sous nos yeux ébahis, dansant et chantant parapluie en main, autour des policiers et des CRS. Ils semblent complètement décontenancés par la situation, la farandole humaine tel un serpent joyeux les enveloppe progressivement, avec une enivrante douceur neutralisante. La lumière de leurs gyrophares se transforme alors en un véritable spotlight. Puis, dans l’insolite tumulte de la situation, la farandole se brise, les mains se lèvent, le sentiment d’exaltation est à son comble, sur Magic in the air de Magic System. Les policiers ne chargent toujours pas, et laissent les Gilets jaunes faire la fête au milieu des rames du tram de Jean-Médecin.

Les rôles s’inversent et sont suspendus dans l’instant chaotique, incertain et absurde naissant des festivités. La fête s’impose comme un élément subversif, permettant de renverser, un temps, les hiérarchies sociales. La musique devient un véritable outil dans le maniement de l’humeur et des relations face aux forces de l’ordre. Des rythmes plus ou moins dynamiques, et des slogans sont lancés par les manifestants pour apaiser des tensions, pour réconforter, mais aussi pour encourager des camarades pendant un affrontement avec les forces de l’ordre, ou d’autres actions.

Paris, Acte 53, l’anniversaire 

La manifestation est nassée place d’Italie. Une voiture est incendiée. Les CRS gazent avec acharnement ce côté de la place. Un camion de pompiers arrive pour éteindre les feux. A ce moment-là, un homme avec sa darbouka continue à jouer sous une pluie de bombes lacrymogènes, pour soutenir les autres hommes qui courent vers la police. Plus personne n’a le temps de s’échapper. Nous sommes étouffés. On s’accroupit à terre. Je me serre contre un groupe de personnes. On ne voit plus rien le temps que le nuage s’atténue. J’essaie de me décaler vers la gauche, mais de nouveaux tirs se produisent. Plus tard, après une intervention de la BAC qui a fait une percée dans la nasse, le slogan « Et tout le monde déteste la police » est martelé par tous les manifestants pour dénoncer les arrestations abusives et violentes qui viennent de se produire sous nos yeux. Il ne faut pas plus de trois minutes pour que les lacrymos s’abattent en cascade sur les chanteurs en guise de réponse.

 La manifestation est le lieu de l’expression d’une liberté créatrice. C’est une liberté qui, comme on l’a vu, donne même la force de continuer à créer et à s’exprimer face à la violence. On y retrouve les plaisirs du collectif et de la connivence, dans une rue qui est habituellement le théâtre de l’individualisme et de l’indifférence. Michelle Perrot nous dit que « la grève est une fête », « une échappée belle ». Elle permet de se libérer du carcan du travail, et des normes sociales rigides du quotidien.

Les manifestations des Gilets Jaunes font preuve d’une créativité nouvelle et particulièrement foisonnante. Elles sont le miroir de leur mouvement, en ce qu’elles participent à construire son identité, pour les autres, et pour les participants eux-mêmes. Cette identité politique fait l’objet de négociation aussi bien dans les discussions, les réunions, les actions, que dans le cadre de véritables performances artistiques participatives en manifestation. On observe un joyeux mélange entre des chants militants syndicaux, la Marseillaise, des paroles de slogans inventés, des mélodies venant de chants de supporters de foot, des caisses claires, des rythmes militaires, des vuvuzelas, des casseroles et des sifflets etc. On se rapproche d’un défilé carnavalesque aux codes d’expressions subversifs. A Nice, on voit voler le paillassou à l’effigie de Macron. On ne compte plus, partout en France, les déguisements de « Gaulois réfractaires » et autres, ni les tutus, foulards, ballons et drapeaux jaunes.

Paris, Acte 52 

Arrivée à un croisement vers la porte de Clignancourt, les policiers cernent les manifestants immobiles. On commence tous à se regarder, et les slogans fusent, se mêlant aux rythmes des sifflets et des tambours, « lalalala Les Gilets jaunes », on frappe dans nos mains. Un cercle se forme, des femmes lancent des confettis et agitent des ballons jaunes. Un homme portant un bandana jaune est allongé par terre et joue du tambour, sous un parapluie citron. Tous les photographes et les « liveurs » accourent en face de lui. Il s’arrête alors de jouer et s’adresse à eux : « C’est des nazes au pouvoir, c’est pour ça qu’on est par terre. Voyez comme les Gilets jaunes sont violents ? Voyez l’extrême violence des Gilets jaunes à Paris ? » dit-il. Il se remet ensuite à jouer, tandis que la foule enflammée continue à chanter des slogans. De l’autre côté du cercle, un homme imite sa position et s’assoit par terre en agitant en foulard jaune. Ils arrêtent de danser et de jouer, et tout le monde s’applaudit.

C’est bien l’occasion qui est donnée à tout un chacun de reprendre la parole, et de participer à la création d’une voix du peuple. Profitons qu’il n’y ait plus de camion, ni de micros ou de mégaphones réservés, ni de playlists préparées à l’avances. A vos tambours, à vos discours, à vos slogans ! Voilà une belle occasion de participer à la construction d’une démocratie participative et festive.

Par Mahault, étudiante en ethno-musicologie

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