«La violence c’est pas nous»: être une femme dans le Black Bloc

Le Bloc, c’est ce mode d’action en manif, venu de l’anarchisme, souvent associé aux punks antifas, et que les médias adorent détester - jusqu’à proposer sa « dissolution », ce qui n’a aucun sens puisqu’il ne s’agit pas d’une organisation. Alors qu'on cause beaucoup "non-mixité", une militante féministe nous raconte au-delà des clichés son expérience en tant que femme dans le Black Bloc.

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Mouais : Est-ce que tu peux nous expliquer ce qui t’a menée vers ton engagement féministe ?

Il y a plusieurs points de départ. Certains cours m’ont permis de prendre conscience du caractère systémique de la domination masculine, qu’il existait des déterminismes, et qu’on pouvait les faire changer. Comme de nombreuses femmes, je me suis pris beaucoup de violence venant des hommes, donc forcément tu as un peu de rage à expulser. Tu as besoin de faire des actes cathartiques. J’ai vécu un viol et une relation de trois ans avec un mec possessif et jaloux. J’ai voulu pouvoir partager ces expériences avec d’autres femmes. Ça fait du bien de pouvoir être comprise plus rapidement qu’avec les hommes. J’aime aussi les femmes, et j’avais besoin de me défaire du regard masculin.

Mouais : Comment le bloc de femmes s’est formé ?

Tout a commencé lors de la première manif des retraites, où il y avait un bloc un peu bordélique. Les gens venaient déterminés mais il n’y avait pas vraiment de cohérence d’action. Il y avait quand même beaucoup de nanas en tête de cortège, et l’une d’entre elles a décidé d’organiser une réunion. Ça s'est transmis de bouche à oreille. On s’est rencontrées le lendemain chez une nana que personne ne connaissait. On était une trentaine. On s’est toutes présentées. On s’est raconté les problèmes que l’on rencontrait à « être devant » en tant que femmes. On avait, en majorité, envie de faire des actions comme les mecs peuvent en faire. Le bloc, ce sont des pratiques très virilistes. Quand je me suis retrouvée autour de tous ces mecs, je ne me suis pas sentie à l’aise et sécure. Pour nous je pense que c’est moins évident d’avoir des pratiques violentes - on n’a pas été socialisées pour ça. C’est déjà un cap à passer en tant que femme, d’aller devant. Toutes les actions relatives au Bloc ne se faisaient qu’entre mecs : choper du matos pour faire une banderole renforcée, avoir des fumigènes, ça passait que par les mecs. Après la réunion on s’est recroisées en manif. On pouvait se reconnaître. On savait quoi faire. Si on n’avait pas fait cette réunion, jamais on n'aurait fait une banderole renforcée, et pris des charges.

Mouais : Est-ce que tu peux me raconter une des actions que vous avez organisées suite à ces réunions ? Et qu’est-ce que vous y trouviez ?

Une première action, ça a été la nuit du 13/12 dans ma ville [le 13/12 correspond à l’acronyme ACAB - N.D.L.R.]. C’est un peu le Noël des Toto [les anarchistes autonomes]. On s’est dit qu’on allait taguer entre meufs à cette occasion. On s’est alors donné rendez-vous dans un bar. Des filles du groupe sont plus expérimentées que d’autres, et ont déjà de l’expérience en collage. Cela permet à certaines d’entre nous d’apprendre. On se demande ensemble ce qu’on a envie de faire, ou envie de coller. Sachant qu’il existe des établissements plus difficiles que d’autres, comme les préfectures, les commissariats de police, ou les tribunaux. Le seul but de l’action est de kiffer le moment, en se sentant à l’aise et entourées. On était plutôt dans une démarche symbolique. On se réappropriait l’espace public, la nuit, en faisant un acte illégal, que entre meufs. Le lendemain, en me promenant dans la ville avec une amie, je pouvais voir le travail de la veille en me disant, « c’est moi ».

On était un petit groupe au début, qui se retrouvait avant la manif car on prévoyait des trucs. Un jour, on a fait une banderole renforcée. On avait étudié le parcours de la manif et établi un plan, -on se change à tel endroit du parcours, on récupère la banderole dans un hall d’entrée uniquement si tout va bien, etc. Sur la banderole était inscrit « la révolution sera féministe », avec un dessin de tribunal en feu. On avait dû aussi entre-temps demander aux mecs de récupérer un passe-partout. Encore une fois ça ne leur avait pas traversé l’esprit de le faire circuler aux meufs du Bloc. L’objectif était que seules des filles portent la banderole, sachant que c’est plus risqué, car nous allions être plus vite reconnaissables par les flics. Les mecs devaient être un rang derrière, car habituellement ils sont toujours devant, et se prennent donc les premières charges, avec les filles derrière. Il s’agissait de casser cet automatisme. Ce sont des savoirs de lutte qui sont perçus comme à risque. Je ne suis pas allée péter des banques. Des meufs dans le groupe le font, par contre. Là encore il faut des outils. Là, c’est une pièce de mécanique auto toute petite, avec plein d’angles. Avec ça, en un petit coup, tu peux péter une vitrine. Cet outil aussi, on a dû le leur demander.

Mouais : Les blocs sont très masculins, qu’est-ce qui a changé pour vous après la création de ce groupe dans les manifestations ?

Ça a permis qu’on soit reconnues par les mecs comme un groupe. En temps normal les mecs dans le bloc veulent absolument nous protéger. On a dû leur expliquer qu’on pouvait se débrouiller toutes seules et comme un individu à part entière. Par la suite, ils ne se sentaient plus obligés de nous expliquer des choses, car ils savaient qu’on savait. C’était vraiment la liberté. Après on a fait des binômes de filles, pour ne jamais être toute seule, et que quelqu’un puisse réagir rapidement en cas de problème.

On a écrit toute une liste de « slogans réponses ». Cela consiste à reprendre des slogans sexistes comme « Les putes à Macron », et à renchérir par une réponse comme par exemple « Les putes aussi détestent la police » ou « Fils de lâche». Ça a bien fonctionné. Petit à petit, dans le Bloc, plein de personnes qui n’étaient pas dans notre groupe, ou déjà sensibles à ces questions, faisaient plus attention. Je pense à une scène où un vieux mec grave virilo en train de chanter « les putes à Macron », a été repris par un autre mec en disant « Maintenant il faut plus dire ça ! ». Tout ça permet de vivre la sororité. On nous apprend généralement vraiment à être méfiantes les unes envers les autres. Être dans un groupe de nanas, aller dans le même sens, avoir cette attention, ça m’a mis une claque ! Dans le Bloc, notre corps est mis en jeu. Notre force est aussi dans la parole, à dire quand on ne se sent pas à l’aise, quand c’est trop violent, ou quand c’est bien, bref ce que l’on ressent. Après, le Bloc n’est pas une organisation en soi, il y a plein de gens qui viennent d’horizons différents, mais c’est facile à dire quand on est un homme. Notre action a permis d’y inclure autant les femmes que les hommes.

Finalement, la création de ce groupe a aussi débouché sur plein d’autres projets : organisation de concerts, de cantines solidaires, occupation d’un lieu, formation d’un groupe de parole pour les victimes de violence sexiste et sexuelle, organisation d’actions directes hors de la manifestation... Et sur la fin, ça partait plus sur des actions plus légères, des chorés, des modes d’actions plus ludiques.

Néanmoins, c’est aussi le fait que tout ne se passe pas dans le Bloc qui a fait qu’on a pu se rendre compte aussi des limites de ce mode d’action, et notamment du fait que si tu es une femme racisée c’est beaucoup plus difficile pour toi d’aller dans le Bloc, car au milieu de blanc.he.s tu es une cible facile pour la police. Les personnes racisées n’étaient pas vraiment incluses dans cette pratique.

Mouais : Aurais-tu un mot de conclusion ?

La violence c’est pas nous, ACAB.

Par la Grande Timonière, illustration de Lhou Mordret

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Cet article est tiré du numéro d’avril du journal Mouais, le mensuel dubitatif, qui traite ce mois-ci des islamo-gaucho-féminaza-végano-anarcho-punko-zadistes et fiers et fières de l'être.

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