La presse a jeté l’encre

« Je suis allée jusqu’à la ville, il n’y a plus l’Humanité… ni rien d’ailleurs ». Avez-vous entendu parler de la quasi-liquidation de Presstalis, société chargée de distribuer 75 % de la presse écrite, la totalité de la presse nationale ? Depuis fin mai, 4000 titres de presse nationale, régionale et magazines ne sont plus distribués de Lyon à Nice. Ici et là, la mort de la presse est consommée.

« Je vais au village, tu as besoin de quelque chose ? » me demande ma mère alors que je bois mon café matinal sous les acacias, emporté par le chant des rossignols et des merles, me laissant aller à la contemplation de mon Luberon natal.

- Oui tiens, ramène-moi l’Huma s’il te plaît.

- Ah ben c’est pas possible, il n’y a plus de magasin de journaux. »

Je ressens alors une colère teintée de tristesse. Petit, c’est moi qui allais acheter La Provence pour mon grand-père, ça s’appelait Le Provençal à l’époque. Maintenant il n’y a plus d’accès à la presse au village. Le journal local est encore vendu à la boulangerie, mais aucun quotidien national n’échoue entre les mains ridées des p’tits vieux assis sur les bancs du jeu de boules, ni au bar du château où je lisais Le Monde quand j’étais lycéen. Je me plaignais déjà du manque de pluralité de l’information, aujourd’hui il n’y a plus rien.

 Le magasin peinait, il est vrai, à rentrer dans ses frais. Malgré les santons de Provence vendus aux touristes, cela s’est aggravé ces dernières années. Et puis il n’a plus été alimenté en journaux et magazines, plus de fonds de commerce depuis… la quasi-liquidation de Presstalis. Pressquoi ? Oui, il y a deux semaines, je n’en avais jamais entendu parler, alors que l’activité de cette société est essentielle en France puisqu’elle est chargée de distribuer 75 % de la presse écrite, la totalité de la presse nationale. Fin mai 2020, la Société d’Agences et de Diffusion (SAD) de Marseille (filiale de Presstalis) a été liquidée, avec arrêt immédiat de l’activité, 134 emplois ont été supprimés. Déjà en grandes difficultés, la presse a été achevée avec l’arrivée du virus. Quatre mille titres de presse nationale, régionale et magazines ne sont plus distribués de Lyon à Nice.

Certes les pouvoirs publics disent faire de leur mieux, certes les salariés, les kiosquiers et les amoureux de la presse se rebellent, mais ici, dans ce village de Provence, le mal est fait. La mort de la presse est consommée. Le magasin est fermé. Mon grand-père, son journal lui faisait la matinée, il l’épluchait avec ses potes, se moquait des gouvernants, apprenait qu’untel venait de mourir, qu’un autre s’était marié. Et puis il ouvrait Le Monde, déchiffrait à sa façon les gros titres, et le refermait systématiquement en éclatant de rire « ou bien ils sont fous, ou c’est moi qui comprends rien ».

 Même s’il ne comprenait pas tout, il se faisait une idée, pouvait comparer plusieurs sources d’informations, vociférait contre ces parigots qui ne parlaient que d’eux dans leurs journaux. Selon lui, même leurs horoscopes ne s’adressaient qu’aux employés des bureaux de la capitale.

« Je suis allée jusqu’à la ville, il n’y a plus l’Humanité… ni rien d’ailleurs ». Ma mère est revenue toute dépitée, elle voulait me faire plaisir. « J’ai écrit au maire pour lui dire que c’est pas normal, peut-être que La Poste pourrait vendre quelques journaux et magazines, on peut pas nous laisser comme ça… Ben il m’a pas répondu ». Elle repart en sifflotant, qu’est-ce qu’elle peut y faire de toute façon ? Selon son expression, elle ne va pas se passer la rate au court-bouillon. Bon en réalité elle préfère l’expression « je ne vais pas me faire un deuxième trou au cul ».

 L’ironie de l’histoire c’est qu’elle reçoit Mouais chaque mois, je le lui envoie. Tous les numéros traînent dans les toilettes, dans le porte-revues accroché au mur. Sans Mouais, il serait tout vide. Cet après-midi, je vais l’aider à rédiger une nouvelle lettre au maire, je sais que d’autres font de même. Oh, il n’a aucun pouvoir sur Presstalis, il ne créera pas une société de distribution pour ses 5 000 administrés, mais peut-être que le maire de la commune voisine, et celui de la ville toute proche…

     Un article de Bob

Le nouveau Mouais sors mercredi ! Il reste disponible, envers et contre tout, dans divers points de vente à Nice et dans les vallées ; mais la meilleure solution pour vous comme pour nous reste bien entendu l'abonnement, 22 euros seulement par an: https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais?fbclid=IwAR0IaQpvf8ElhWpKBjxvtc0Wb2-t0Cr2-RGW0TIwgS-g9VOrpyoNYA59Twc

Vous pouvez également envoyer un chèque à l'ordre de ARMA Association pour la Reconnaissance des Médias Alternatifs, au 20, rue de la Condamine, 06300 Nice. 

Pour vous faire un peu une idée du contenu de notre Mouais spécial de l'été, vous pouvez lire le gentil article que nous a consacré le Ravi : https://www.leravi.org/medias/presse-pas-pareille/a-nice-un-journal-pas-pareil-mouais-le-mensuel-dubitatif/?key=4397&pte=1594139062

Illustration de PP.P pour Mouais Illustration de PP.P pour Mouais

 

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