Un antiracisme bourgeois

L'intellectuel bourgeois blanc "de gauche" est contre la xénophobie, mais ne voit pas que le racisme systémique le privilégie, et propose une pensée déconnectée de tout ce qui pourrait secouer l'ordre établi par une très blanche représentation nationale, politique ou médiatique. Il y a donc fort à craindre que les luttes antiracistes réelles se fassent sans lui...

Dans le sillage des élucubrations d’un Eric Zemmour et d’un président avide de mettre de l’huile sur le feu afin de faire oublier son abyssale impopularité, une question s’est beaucoup posée ces derniers temps, jusque dans les rangs de la gauche : ai-je vraiment le droit d'être islamophobe ?

Ben oui, à en croire les grands médias (Le Point, Valeurs Actuelles, l'Express, BFM et CNews en tête), parce qu'on a le droit, et même le devoir si on est un bon français épris de laïcité, de critiquer le Coran et son avilissement de la femme par exemple, tout comme il faut critiquer la Bible et la Torah, se hâte-t-on d'ajouter, voire l'athéisme bien sûr.

Certains intellectuels de gauche enfoncent le clou, tel Henri Peña-Ruiz, par exemple à l'Université d'été des Insoumis (le 22 août dernier, à Toulouse), pour qui critiquer l'Islam ce n'est pas être raciste, c'est être un vrai républicain : «La critique de l’islam, la critique du catholicisme, la critique de l’humanisme athée ne sont pas des délits». Il faut dire que Henri a fait partie de la commission Stasi ayant débouchée sur la loi de 2004 contre le port du voile à l'école, ou plutôt contre les signes religieux ostentatoires.

Être islamophobe n'est pas être raciste, donc. Compris. Mais alors, une petite question se faufile prestement entre mes neurones : Ok Henri, t'as une peur panique et irraisonnée de l'islam (la phobie), mais pourquoi au fait ? Qu'est-ce qui te fait si peur exactement ? C'est la couleur du bouquin ou ce sont les deux milliards de musulmans dans le monde ? Parce que lorsqu'on entre dans le débat, les réponses portent plutôt sur la culture et les coutumes... des musulmans.

Des êtres humains neutres comme des présentateurs de JT.

Peña-Ruiz parle même de la «neutralité» nécessaire des accompagnateurs scolaires : hors de question pour lui qu'une maman voilée participe à la visite d'un musée avec la classe de ses enfants. Elle se doit d'être neutre. Henri veut des êtres humains neutres comme des présentateurs de JT. Ce qu'il sous-entend, c'est que cette maman risque, en affichant son bout de tissu, de faire du prosélytisme et finalement de contaminer des enfants purs qui porterait plus volontiers le béret. C'est ça sa phobie. Et le Sénat lui a donné raison le 29 octobre en votant l'interdiction du voile pour les parents accompagnant les sorties scolaires.

«En revanche, on n’a pas le droit d’être homophobe (…) parce que le rejet des homosexuels vise les personnes». Ce philosophe blanc et bourgeois n'a pas peur des pédés et des gouines, mais il a peur des femmes en burkini à la piscine. Il considère sûrement que la volonté de ces nageuses est de contraindre à terme toutes les femmes du monde à porter le même vêtement et pense, en son for intérieur, qu'elles sont manipulées par leurs maris, pères et frères intégristes. La laïcité serait donc cette neutralité en toutes circonstances.

Il suffirait d'expliquer que les races n'existent pas dans l'espèce humaine pour que, par magie, le racisme disparaisse

Mon cher Henri, l'islamophobie n'est pas le droit d'être critique (ça c'est le droit au blasphème si on veut, bordel de Dieu !). Un “antiraciste” comme toi (tu te définis comme tel), qui appelle à brûler les voiles, raser les barbes "significatives" ou "préoccupantes", lacérer les djellabas pour que la laïcité soit préservée, doit se réjouir de la "société de vigilance" désirée par notre président dans laquelle chaque citoyen a la responsabilité de repérer «à l'école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi, les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les valeurs de la République». Pour les tenants de cet antiracisme moral que tu représentes, il suffirait d'expliquer que les races n'existent pas dans l'espèce humaine pour que, par magie, le racisme disparaisse. Tu vois d'un mauvais œil les rassemblements contre la haine des musulmans (comme celui du 10 novembre) et dans tes analyses tu mets volontairement de côté les relations de pouvoirs, les sillons du post-colonialisme, la mise au ban des quartiers populaires, les violences policières, les contrôles au faciès, les discriminations à l'embauche... bref, les races sociales.

Henri, tu oublies aussi que la société médiatico-politique est massivement raciste, qu'il existe un racisme structurel et que les flics votent majoritairement pour un parti fasciste. Dans La possibilité du Fascisme (2018), Ugo Palheta explique que «ce qui est moins souvent rappelé à propos de l’islamophobie, c’est l’ampleur de l’offensive politique, intellectuelle et médiatique qui s’est déployée en France depuis une vingtaine d’années, qui a imposé progressivement un système de discriminations contre les musulman·e·s et un appareil idéologique dans lequel l’islam et les musulman·e·s apparaissent immanquablement comme un ennemi de l’intérieur qu’il s’agirait de surveiller et de contrôler».

Le bourgeois blanc est contre la xénophobie, mais ne voit pas que le racisme systémique le privilégie, il fustigera avec érudition l'antisémitisme, mais dédouanera un Yann Moix publiquement sur la télé d’État, il propose donc une pensée déconnectée de tout ce qui pourrait secouer l'ordre établi par une très blanche représentation nationale, qu’elle soit politique ou médiatique.

«Ce n'est pas une coalition de gouvernements d'extrême-droite qui (...) discrimine les arabes à l'embauche, couvre les crimes racistes de ses flics, impose la tête nue à des lycéennes musulmanes, renvoie des migrants vers la guerre» (François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise,2019).

Quoi ? Il y aurait des lois liberticides contre les musulmans dans ce pays ? Ah bon...

Bon, il est vrai que ce pauvre Henri n’est pas le seul, bon nombre de militants de gauche se sont abstenus de défiler ce 10 novembre car le texte d’appel n’était pas parfait : Quoi ? Il y aurait des lois liberticides contre les musulmans dans ce pays ? Ah bon... rhooo il y a bien la loi du Sénat contre le port du voile lors de sorties scolaires, trois fois rien. Les lois sur l’État d’Urgence ? Mouais... on chipote. Ce n’est pas comme si les musulmans étaient montrés du doigts continuellement depuis les plus hautes marches de l’État.

Et puis on ne sait jamais aux côtés de qui on va se retrouver dans la rue, et puis certains avaient foot ce jour-là.... Pour ces abstentionnistes, il faudrait d’abord opérer un tri parmi les signataires, et dans la rue aussi, et d’abord c’est aux musulmans à dénoncer le terrorisme islamiste hein, parce qu’il y a quand même beaucoup de foulards et de birkinis...

Lundi 11 Novembre 2019, sur BFM, dans le talk show «Tonight Bruce Infos» (yeah comme c'est moderne !), Edwy Plenel répondait à l'éditorialiste Bruno Jeudy qui lui demandait :

«- Dans l'appel à la manifestation, il était mentionné des lois dites liberticides, du racisme d’État...

- Vous ne savez pas que la France a été condamnée par la Cours Européenne des Droits de l'Homme pour le délit de faciès ? Nous parlons ici autour de cette table exactement du côté du monde des dominants.

- Et vous n'avez pas entendu Allah akba ? Vous trouvez ça tout à fait normal ?». C'est vrai qu'un musulman qui chante «Dieu est grand», c'est chelou.

Alors n'attendons pas de nos «élites» qu'elles se mobilisent en masse pour les quartiers et contre le racisme, elles ne font que redéfinir les mots à leur convenance. Lutter contre un espace médiatique et politique qui est clairement raciste par habitude, peur et facilité (et stratégie), ça ne viendra certainement pas d'un philosophe antiraciste moral lors d'une université d'été.

par Bob

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