La série féministe dont tout le monde parle à Mayotte (mais pas en Métropole)

« Colocs ! » est la première série télé 100 % mahoraise, écrite et réalisée par Jacqueline Djoumoi-Guez. Un épisode par semaine est diffusé sur Mayotte La 1ère, depuis le 6 septembre dernier. Et le moins que l'on puisse dire est que sur une île où « une femme, dans la tradition, n'est pas indépendante sans l'homme », cette série féministe sur une coloc de femmes a fait grand bruit.

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« Colocs ! », 14 épisodes de 13 minutes, est la première série télé 100 % mahoraise, écrite et réalisée par Jacqueline Djoumoi-Guez, à la tête de Clap productions. Un épisode par semaine est diffusé sur Mayotte La 1ère, depuis le 6 septembre dernier.

« J'ai fait Colocs, me raconte la réalisatrice, parce que dans les fictions, je trouvais qu'il n'y avait personne qui me ressemblait. J'avais besoin de raconter une histoire mahoraise moderne. Je crois au pouvoir de la représentation dans les médias. Ça me construit aussi. Pour franchir le pas, il faut avoir des modèles forts. »

Que raconte cette série ? C'est l'histoire de 4 femmes, quatre amies. Trois d'entre elles sont parties pendant près de dix ans, pour leurs études puis leur travail, dans l'Hexagone, avant de revenir sur l'île. Une seule est restée faire ses études à Mayotte. Lorsqu'elles se retrouvent, elles décident de prendre une colocation toutes les quatre. Mais nous sommes face à la société mahoraise, avec tout le poids de la tradition patriarcale. Ici, la règle est simple : une femme non mariée n’a pas le droit de vivre seule.

 « A l'avant-première, il y avait 150 personnes. Les femmes pleuraient. Après la diffusion du premier épisode, le 6 septembre dernier, on a eu des centaines de réactions poignantes via les réseaux, et des milliers de commentaires. Sur Twitter, le lendemain de la diffusion, 300 mahorais.e.s se sont retrouvé.e.s dans un space pendant trois heures, pour échanger, témoigner, discuter, argumenter. Du jamais vu sur l'île. Dimanche 12, un deuxième space est prévu, cette fois pour la jeune communauté  comorienne qui connait les mêmes difficultés. Et le lendemain, le 5/5, un bar-restaurant de Mamoudzou, la capitale de Mayotte, prévoit une projection-débat pour l'épisode 2. ! »

Mayotte : l'île mystérieuse.

Située à 8000 km de Paris, dans l'océan Indien, intégré à la République Française depuis 1848, seule île des quatre de l'archipel des Comores, en 1975, à ne pas vouloir de son indépendance, Mayotte, profondément attachée à la France, est un département français depuis 2011. Et pourtant, en métropole, tout le monde semble ignorer ses problématiques et son existence.

« A Mayotte, me confie Jacqueline, la Culture est vue comme un détail, non essentielle. On est dans l'urgence. On répond à nos besoins essentiels de survie. Le reste, c'est considérer comme de la distraction. On ne mobilise pas de moyens pour les professionnels, notamment dans le secteur de l’audiovisuel. Les artistes galèrent pour être subventionné.e.s. Personne ne vit de son art. Tout le monde a un taf à côté. Ma situation de productrice est rarissime. Mais j'ai dû me battre, et le moindre projet peut vite devenir un titanesque chemin de croix. Heureusement pour le projet Colocs ! Nous avons été financés par France Télévisions et la Direction Régionale aux Droits des femmes et des hommes. Sans eux, ce projet n’aurait pas vu le jour. »

Et ici, le projet culturel est de taille. Parce qu'on va enfin mettre des mots sur ce qu'on tait depuis bien trop longtemps. « On va semer des galets sur le chemin pour arriver à une réflexion globale » ajoute même la réalisatrice. Parce que la série aborde avant tout le retour au pays pour des jeunes femmes indépendantes.

A Mayotte, chaque année, on a à peu près 50 % de néo-bachelier.e.s. L'écrasante majorité d'entre elles et eux partent pour leurs études supérieures en métropole, ce pour plusieurs années. « Lorsqu'on est une femme et qu'on revient, on se doit de rentrer chez ses parents. Et là, c'est comme si rien n'avait changé, pour eux comme pour nous. Quand on revient, on reprend la place qu'on avait avant de partir : celle d'une petite fille. Revenir habiter chez ses parents, c'est regagner sa chambre d'enfant, avec son lit une place. »

Un choc de culture. La tradition et la modernité. Plutôt que parlementer, les garants de l'ordre préfèrent taire. Quitte à encourager sa jeunesse à tricher pour surtout, en toutes circonstances, garder la face. C'est une question d'honneur.

 « Alors, on se retrouve dans une société de mensonges, où on cache son envie d'indépendance et où tout ce qui n'est pas verbalisé n'existe pas. » Jacqueline affirme donc : « Cette série est un appel au dialogue ! »

Déjà responsable de plusieurs clips, réalisés et produits bénévolement, pour le 8 mars (Journée internationale des Droits des femmes), ou pour le 25 novembre (Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes), Clap productions franchit ici un cap. Porté pendant deux ans « Colocs ! » se veut un outil de réflexion pour faire avancer les esprits. « Une femme, dans la tradition, n'est pas indépendante sans l'homme. Elle doit toujours avoir un tuteur. Et une fois mariée, elle doit être mère. »

Un portrait cruel et réaliste d'un fossé de génération

Mais la série ne s'arrête pas là. On n'est pas dans une série d'action. Ici, on privilégie les situations ou les dialogues. Et la parole est forte et fait trembler les murs. Parce qu'on va aussi aborder la véritable place de la femme mahoraise, une femme qui se doit d'obéir. Et la série dessine alors un portrait cruel et réaliste d'un fossé de génération.

On y aborde aussi les violences sexuelles, le mariage comme seule reconnaissance sociale pour les femmes, ou le danger des stéréotypes. Le tout avec un savant dosage d'humour, dénonçant les hypocrites, et une réalisation très soignée. Chaque plan a un sens, une signification. L'image elle-même délivre un message.

Faut-il ajouter qu'un soin particulier a été porté aux costumes et au décor ? Ou encore que l'intégralité des acteur.e.s sont mahorais.e.s et réalisent pour la plupart leur première expérience de comédien dans une série ? On ne peut se former au théâtre ou au cinéma à Mayotte. Alors, mine de rien, la production de la série met aussi subtilement le doigt là-dessus.

Un article d’Esteban pour Mouais. Pour s’abonner et nous recevoir chez vous, à Mayotte ou ailleurs c’est par ici : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

Pour en savoir plus sur la série :

https://www.francetvpro.fr/contenu-de-presse/19708698

Les résultats du bac à Mayotte en 2021 :

https://www.resultatsbac2021.com/resultats-bac-2021-academie-de-mayotte/

Une étude statistique de l'Insee datant de 2017 sur la condition des femmes à Mayotte :

https://www.insee.fr/fr/statistiques/2648997

 

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