Révolution féministe et libertaire au Rojava: un «monde d’après» déjà là

Les 18 et 19 juillet auront lieu les journées d’actions internationales pour défendre la révolution au Rojava. Depuis quelques années, la fédération démocratique de Syrie du Nord, le Rojava, réalise une prouesse politique et démocratique, féministe et libertaire, qui a pris racine dans le chaos d’une guerre civile sans merci. Mouais revient pour vous sur cette expérience politique inédite.

Le Rojava occupe la partie ouest du Kurdistan et s’étend sur un territoire grand comme le Danemark. 5 à 6 millions d’habitants y cohabitent qu’ils soient Kurdes, Arabes, Syriens, Arméniens, Turkmènes, Tchétchènes ou Circassiens. Dans cette région en guerre depuis des années, les combattant-e-s kurdes ont constitué le principal rempart face à DAESH et à l’extension de son califat en organisant des Unités de Protection du Peuple que sont le YPG essentiellement composé d’hommes et le YPJ uniquement féminin.

En 2016, les représentants des différents groupes ethniques de la région proclament la constitution du Rojava. Commence alors une impressionnante révolution dans une région jusqu’alors profondément traditionnaliste et soumise à un Etat-nation sanguinaire.

L’organisation sociale que propose le Rojava est en droite ligne avec l’idéologie développée par Abdullah Ocalan, dit Apo, leader du PKK et prisonnier des geôles turques depuis 1999. Apo s’est largement inspiré des thèses anarchistes de Murray Bookchin prônant le municipalisme libertaire, pour proposer un renouveau démocratique inespéré. Le Rojava a mis en place un système décentralisé dans lequel les « communes » (de petites unités de 200 à 300 familles) sont devenues les principaux organes de la vie politique, se déclinant en assemblées de quartiers, de cantons et de régions. Une autogestion qui repose sur un principe absolu d’égalité et de tolérance permettant à chacun-e de prendre place dans la société de façon équitable quels que soient son genre, sa langue ou sa religion.

Femmes puissantes

La révolution initiée par le Rojava est avant tout féministe, en accord avec un des slogans phares du mouvement : « si l’on veut libérer la société, il faut d’abord libérer les femmes. » Et en effet, alors que la place des femmes était strictement réservée à l’espace du foyer, aujourd’hui elles participent activement aux changements radicaux de leur société. Chaque assemblée du Rojava respecte la parité. Chaque femme peut y faire valoir son droit à disposer librement de sa vie.

C’est d’abord par les armes que les femmes ont conquis leur droit à l’égalité. Leur sacrifice et leur ténacité au combat ont eu raison des plus sceptiques d’entre les virilistes. Alors que les plus jeunes prenaient part au front armé, les plus âgées assuraient la pérennité économique et l’indépendance du Rojava.  Des quartiers commerçants tenus exclusivement par des femmes se sont développés, mais aussi des villages de femmes, veuves ou victimes de violences, ou désirant simplement s’émanciper du joug masculin.

Vivyan Antar, devenue une icône parmi les combattantes, est décédée au front à 19 ans. Devenue célèbre à cause d’un cliché la représentant arme au poing, seule sa beauté avait alors marqué l’Occident, sous le charme de « l’Angelina Jolie kurde ». Vivyan et ses sœurs combattantes se sont élevées contre le sexisme de cette comparaison, faisant valoir qu’elles luttaient justement pour ne plus jamais avoir à en souffrir.

Eradiquer l’espoir, exterminer l’utopie

Octobre 2019 : les USA, jusqu’alors alliés des Kurdes, les livrent aux forces turques. Le Rojava se retrouve démuni, lâché par l’Occident, et si certains prétendent à bas bruit déplorer l’atroce extermination qui se profile, Européens et Américains continuent sans sourciller de vendre leurs armes à la Turquie. Aujourd’hui les populations qui ont fait rempart à Daesh subissent des bombardements au napalm et au phosphore blanc ; aujourd’hui on éradique des « terroristes », qui étaient pourtant il y a peu de précieux alliés, pour satisfaire les ambitions d’Erdogan.

Non seulement le Rojava est le lieu d’une expérimentation politique qu’aucun Etat capitaliste ne voudrait voir prospérer, non seulement Erdogan ne laissera jamais le peuple Kurde s’émanciper, mais plus encore, le Rojava abrite d’importantes ressources en pétrole, phosphate et gaz, ainsi que le barrage de Tichrine, qui constitue un enjeu stratégique de tout premier ordre.

Le 12 octobre 2019, Havrin Khalaf est assassinée par une des milices djihadistes qui sévissent dans la région, avec le soutien financier de l’Etat turque. Elle avait 35 ans. Kurde et ingénieure, Havrin était à la tête du parti Avenir de la Syrie, elle prônait la réconciliation entre Arabes, Kurdes, Turkmènes, musulmans, chrétiens et yézidis, pour une alliance contre Bachar El Assad et l’Etat Islamique. Elle soutenait l’idéologie égalitaire et féministe du Rojava.

Son corps a été atrocement mutilé lors de ce meurtre commandité, ses bourreaux se sont littéralement acharnés sur elle. Un journal nationaliste turc se félicitait dès le lendemain qu’une telle terroriste ait pu être mise hors d’état de nuire. Peu s’en sont émus.

Le carnage continue dans le Rojava, ciblant notamment les femmes, victimes des plus terribles exactions, comme un message pour les remettre dans le rang, pour anéantir l’espoir, détruire l’un des plus beaux efforts de l’humanité pour renaître de ses cendres. Peu s’en émeuvent.

Depuis sa prison isolée en mer de Marmara, Abdullah Ocalan a bien une idée de ce qui régit ce monde : « le vrai pouvoir du néolibéralisme n’est pas l’argent ni les armes, mais sa capacité à étouffer toute utopie. »

              Un article de Staferla, paru dans le Mouais du mois de mars, consacré au féminisme (disponible en ligne sur mouais.org)

Pour aller plus loin :  La bataille du Rojava – Lundi matin ; We stand in solidarity with Rojava, an example to the world – The Guardian  ; Au Cœur de la révolution féministe du Rojava – Vice ; Havrin Khalaf – TV5 Monde ; Syrie : Rojava, la révolution par les femmes – Arte ; Les rêve des Kurdes : Rojava – Arte

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Pour vous faire un peu une idée du contenu de notre Mouais spécial de l'été, vous pouvez lire le gentil article que nous a consacré le Ravi : https://www.leravi.org/medias/presse-pas-pareille/a-nice-un-journal-pas-pareil-mouais-le-mensuel-dubitatif/?key=4397&pte=1594139062

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