Mouais, le journal dubitatif
Journal dubitatif
Abonné·e de Mediapart

92 Billets

0 Édition

Billet de blog 18 août 2021

À propos du facho-« féminisme » et de ses relais médiatiques

Le 13 août dernier, à Nice, Samira été brûlée vive par son conjoint. Une tentative de féminicide de plus ? Oui, mais l’agresseur s’appelle Nabil. Et Vardon, élu RN, de souligner « le poids de l’immigration dans les violences conjugales », ce qui est faux. Quand les fachos s’essayent au féminisme, relayés par la presse locale, une mise au point s’impose, chiffres à l’appui.

Mouais, le journal dubitatif
Journal dubitatif
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le 13 août dernier, Samira été brûlée vive par son conjoint. Au moment où j’écris ces lignes, elle est toujours dans le coma, des brûlures sur 30% du corps, son pronostic vital engagé. Une réaction humaine ? Une tentative de féminicide de plus, une femme que son compagnon pensait sienne, voulait posséder. Et la colère de savoir qu’une femme meurt assassinée par son compagnon ou ex-compagnon tous les deux jours et demi (146 en 2019, 90 en 2020, et nous en sommes à 75 à la mi-août 2021).

Sauf que Nice-Presse, officine médiatique niçoise s’efforçant avec succès de faire pire que Nice-Matin, qui ne vole déjà pas haut, ce genre de réaction, ça ne l’intéresse guère. A qui demander leur avis, alors ? Les proches de la victime ? Des travailleuses sociales et travailleurs sociaux vivant au plus près de cette dure réalité de terrain ? Des militantes féministes luttant contre le patriarcat ? Mais non, voyons : un élu RN local du conseil municipal, et pas n’importe lequel: Philippe Vardon, ex-skin néonazi (on peut l’apercevoir entonner un chant nazi au milieu d'une forêt de saluts romains dans le documentaire Skin or die, de Daniel Schweitzer) reconverti dans la politique en costard-cravate. Parce que les réactions humaines et raisonnées à un féminicide abject, bon, ça va deux secondes, c’est pas ça qui fait vendre du clic.

Et c’est quoi, l’avis du Vardon ? Eh bien très étonnamment, c’est un truc raciste, bah ouais, c’est fou. Sa réaction est bien entendu axée sur l’immigration, son obsession (on lui dit chou-fleur ou nuages, il pense migrants). Samira, d’origine tunisienne, a été victime de son mari Nabil. Tunisie + Nabil : dans son cerveau, ça a fait schpouf là-dedans. Et Vardon, sans la moindre honte, de récupérer cet acte odieux à des fins politiques, comme l’extrême-droites sait si bien le faire, en évoquant « le poids de l’immigration dans les violences conjugales », sans bien sûr le moindre chiffre pour appuyer cette analyse aussi fine qu’une blague de Cyril Hanouna.

L’extrême-droite est coutumière de la récupération politique de toutes les horreurs commises, qu’il s’agisse d’attentats ou des violences faites aux femmes (dont elle se fout éperdument le reste du temps d’ailleurs), occultant complètement le fait que ces violences font partie d’un système patriarcal qui n’épargne pas une femme dans le monde, et que des féminicides ont lieu partout dans le monde.

Le groupe identitaire Némésis, en particulier, fait parler de lui depuis quelques temps –vous avez peut-être vu passer leurs stickers ici où là. Il s’agit d’un collectif de (souvent très jeunes) femmes, se revendiquant, accrochez-vous, féministes et anti-immigration, mais oui, et inventant de façon audacieuse des liens entre les deux. En 2019, par exemple, elles relayaient, de concert avec Marine Le Pen, l’affirmation selon laquelle « en 2014, 52% des viols commis à Paris l’ont été par des étrangers », se basant sur une étude de l'ONDRP (Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales) de 2016. Statistique qui pourrait être troublante, en effet. Mais il suffit de se pencher un peu (allez, 4 secondes) sur ce rapport pour constater qu’il n’a aucune valeur statistique, selon l’ONDRP lui-même, qui affirme que son étude « n’est pas représentative ».

Slate s’est consciencieusement penché sur cette stat’ fantaisiste, et voici ce qu’il en ressort : « le chiffre de 52% ne représente en réalité que 43% du total des 688 viols recensés par l'étude. Une base statistique qui est en outre, et c'est un biais potentiel majeur, constituée des seuls viols déclarés aux autorités, soit à peine 10% des faits selon les estimations («environ une personne sur dix seulement se déclarant victimes [...] de viol porte plainte», énonce clairement l'ONDRP dès son introduction). Et ce n'est pas tout: le chiffre cité par Marine Le Pen exclut également les cas de viol sur mineur·e, soit près de 15% des faits répertoriés (pour lesquels des étrangers ne représentent que 22% des mis en cause), ou encore ne tient pas compte du fait que le mis en cause au début d'une procédure judiciaire n'est pas forcément le condamné en cas de procès. »

Mais l’extrême-droite, des groupuscules facho-féministes à Philippe Vardon, ne compte pas sur l’esprit d’analyse pour faire son beurre électoraliste : mais plutôt sur sa capacité à exalter leurs peurs, leur colère, et les diriger vers un ennemi si facile à identifier, si classique, quasiment mythique à ce stade-là : l’Etranger. Celui qui vient d’ailleurs pour violer nos femmes et égorger nos enfants (même si les Français font ça très bien eux-mêmes). Evidemment, les récents et terribles événements d’Afghanistan ne vont pas aider à rassurer les foules (c’est mathématique : étranger = taliban), et c’est d’ailleurs ce qu’il a dit, Vardon : « Il n’y a pas qu’en Afghanistan que les talibans prennent le pouvoir ! » Mais qu’il se rassure, notre bon maire Estrosi, raccord avec son bon président, a décidé de n’accueillir aucun réfugié Afghan, parce que la lutte contre l’Islamisme radical ne va pas jusqu’à aider ceux qui en sont victimes, faut pas déconner.

Et pourtant, les chiffres, si tant est qu’on en ait besoin pour se rassurer (de quoi d’ailleurs, exactement ? on se demande), sont là : en 2018, selon un rapport de la SSMSI, 86% des auteurs d’agressions sexuelles étaient de nationalité française. Parce souvent le taré macho il s’appelle Gérard ou Robert, eh oui, et généralement ça ne change pas grand-chose pour les victimes –sauf qu’elles n’auront pas les honneurs de la presse poubelle ou d’un Tweet de facho en campagne.

Parce que oui, désolée, les facha-féminista, désolée, Vardon, désolée, Ciotti, toutes les études menées sur le sujet des violences sexuelles contredisent vos slogans, vos pancartes et vos affirmations péremptoires haineuses.

En 2000 l’institut de démographie de l’Université de Paris 1 réalise la première Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF). Six ans plus tard, l’enquête Contexte de la sexualité en France (CSF), de l’Inserm, suivant la méthodologie de l’ENVEFF, poursuit cette étude. Puis, à partir de 2007, les enquêtes de victimation Cadre de vie et sécurité (CVS) de l’Insee et l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (citées plus haut, et donc à utiliser avec précaution, on l'a vu), finissent d’approfondir la connaissance que nous avons de ces sujets, désormais très documentés. Et le résultat est sans appel : « Ces enquêtes ont au final validé les propos théorisés par les féministes dans les années 1970 : les violeurs (en tout cas la grande majorité d’entre eux) sont issus de tous les milieux sociaux et aucun groupe culturel ou social n’a l’exclusivité de cette pratique d’agression, d’une part ; les violeurs sont généralement des proches ou des familiers des victimes et seulement minoritairement des inconnus ou des étrangers, d’autre part. » (Le Goaziou, Véronique. « Les viols en justice : une (in)justice de classe ? », Nouvelles Questions Féministes, vol. 32, no. 1, 2013, pp. 16-28.) Et il en va de même pour tous les autres types d’agressions sexuelles. Voilà. C’est clair, net, précis, sourcé, référencé.  

« Refuser cette réalité, c’est simplement nier les faits », dit Vardon dans « l’article » de Nice-Presse à propos du supposé « poids de l’immigration » sur les violences conjugales. Sauf que c’est bel et bien lui qui vit dans le déni (volontaire ? je vous laisse juge) de la réalité statistique.

Bon. On voit très bien l’intérêt de Vardon à répandre son fiel et sa démagogie électoraliste sur le dos des féminicides, sachant que la cheffe de son parti, Marine le Pen donc, a déclaré que la lutte contre les violences masculines contre les femmes était sans objet, celles-ci n’étant pas, tenez-vous bien, une « espèce à protéger » (sic et beurk).

Ce qu’on saisit moins, c’est l’intérêt de Nice-Presse à venir tendre le sac poubelle à l’ancien skin néonazi afin qu’il puisse y vomir ses horreurs sur les migrants.

Au quotidien, et le plus souvent dans l’indifférence générale, des associations, des bénévoles, des assistantes sociales, des éducateurs et éducatrices, des travailleurs sociaux et des travailleuses sociales sont présentes pour prendre en soin les femmes victimes de violence, les écouter, les aider, les mettre à l’abri. Des femmes violentées, violées, torturées, le plus souvent également dans l’indifférence générale.

Sauf quand l’agresseur s’appelle Nabil.

Alors la prochaine fois on conseille à Nice-Presse, et à tous les organes médiatiques de cet acabit, de prendre plutôt contact avec les copaines du Planning familial, ils en tireront un article plus pertinent que le tract du RN qu’ils ont pondu à la va-vite. Pensez à Samira à l’hôpital, instrument malheureux des ambitions politiques. Pensez à elle, à sa souffrance, et, on vous en prie, ne faites plus le jeu de politiques prêts à tout, le ridicule, la bêtise crasse, l’hypocrisie, le mépris, la haine, le mensonge, les généralisations manipulatrices, pour faire leurs intéressants sur le dos des victimes du patriarcat, partie intégrante du capitalisme autoritaire et nationaliste.

Par Tia Pantaï, Macko dràgàn et PP.P

Pour s’abonner à Mouais, 30 par an, 24 pages couleur chaque mois dans votre boîte aux lettres : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

www.noustoutes.org

L’article de Slate : https://www.slate.fr/story/184674/52-pour-cent-violeurs-etrangers-manipulation-extreme-droite-nemesis-rassemblement-national-nous-toutes)

Et l’immonde article de Nice-Presse : https://nicepresse.com/femme-brulee-vive-nice-reaction-philippe-vardon-rn/

À la Une de Mediapart

Journal — États-Unis
Devant la Cour suprême, le désarroi des militantes pro-avortement
Sept ans presque jour pour jour après la légalisation du mariage gay par la Cour suprême des États-Unis, celle-ci a décidé de revenir sur un autre droit : l’accès à l’avortement. Devant l’institution, à Washington, la tristesse des militants pro-IVG a côtoyé la joie des opposants.
par Alexis Buisson
Journal
IVG : le grand bond en arrière des États-Unis
La Cour suprême états-unienne, à majorité conservatrice, a abrogé vendredi l’arrêt « Roe v. Wade » par six voix pour et trois contre. Il y a près de 50 ans, il avait fait de l’accès à l’IVG un droit constitutionnel. Cette décision n’est pas le fruit du hasard. Le mouvement anti-IVG tente depuis plusieurs décennies de verrouiller le système judiciaire en faisant nommer des juges conservateurs à des postes clefs, notamment à la Cour Suprême.
par Patricia Neves
Journal — Parlement
Grossesse ou mandat : l’Assemblée ne laisse pas le choix aux femmes
Rien ou presque n’est prévu si une députée doit siéger enceinte à l’Assemblée nationale. Alors que la parité a fléchi au Palais-Bourbon, le voile pudique jeté sur l’arrivée d’un enfant pour une parlementaire interroge la place que l’on accorde aux femmes dans la vie politique.
par Mathilde Goanec
Journal
Personnes transgenres exclues de la PMA : le Conseil constitutionnel appelé à statuer
Si la loi de bioéthique a ouvert la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules, elle a exclu les personnes transgenres. D’après nos informations, une association qui pointe une « atteinte à l’égalité » a obtenu que le Conseil constitutionnel examine le sujet mardi 28 juin.
par David Perrotin

La sélection du Club

Billet de blog
« Lutter contre la culture du viol » Lettre à la Première ministre
Je suis bouleversée suite aux actualités concernant votre ministre accusé de viols et de l'inaction le concernant. Je suis moi-même une des 97 000 victimes de viol de l’année 2021. Je suis aussi et surtout une des 99 % de victimes dont l’agresseur restera impuni. Seule la justice a les clés pour décider ou non de sa culpabilité… Pourtant, vous ne pouvez pas faire comme si de rien n’était.
par jesuisunedes99pourcent
Billet de blog
Le consentement (ré)expliqué à la Justice
Il y a quelques jours, un non-lieu a été prononcé sur les accusations de viol en réunion portées par une étudiante suédoise sur 6 pompiers. Cette décision résulte d’une méconnaissance (ou de l’ignorance volontaire) de ce que dit la loi et de ce qu’est un viol.
par PEPS Marseille
Billet de blog
Le Gouvernement se fait pourtant déjà juge, madame la Première ministre
La première ministre, Mme Elisabeth Borne, n'est pas « juge », dit-elle, lors d’un échange avec une riveraine, ce mercredi 15 juin 2022, l'interrogeant sur les nouvelles accusations visant M. Damien Abad, ministre des solidarités.
par La Plume de Simone
Billet de blog
Lettre ouverte d’étudiantes d’AgroParisTech
Ces étudiantes engagées dans la protection contre les violences sexuelles et sexistes dans leur école, réagissent à “Violences sexuelles : une enquête interne recense 17 cas de viol à AgroParisTech” publié par Le Monde, ainsi qu’aux articles écrits sur le même sujet à propos de Polytechnique et de CentraleSupélec.
par Etudiantes d'AgroParisTech