L’attachement à l’épreuve du confinement

Comme je suis confinée avec moi-même et que je suis éducatrice de jeunes enfants, je me suis dit que j’allais m’interviewer moi-même en personne pour Mouais. Pour apporter quelques pistes réflexion à propos de cette question : comment bien cohabiter avec son enfant en période de confinement ?

 Mouais : Bonjour Tia Pantaï, comment vas-tu aujourd’hui ?

T.P. : Plutôt bien merci, comme je ne travaille pas, je n’ai qu’une enfant à éduquer en ce moment, et c’est la mienne.

Mouais : Comment penses-tu que les enfants vivent cette situation exceptionnelle ?

T.P. : Je dirais que cela dépend beaucoup de la façon dont ils y sont accompagnés par leurs parents, leur entourage. On peut imaginer qu’ils vont être particulièrement excités, parce que déstabilisés et enfermés, et qu’ils vont ressentir le stress exprimé par les adultes qui les entourent.

Mouais : En quoi les parents peuvent accompagner au mieux leur progéniture ?

T.P. : Evidemment cela dépend de l’âge des enfants, du contexte familial, du lieu de vie, du type d’éducation prodigué. J’ai envie de vous parler de l’attachement, qui est une notion centrale dans la parentalité et l’éducation, et qui est souvent mal connue, et comme j’ai fait des études sur le sujet et que je sais de quoi je parle, dans ma grande générosité, je vais vous l’expliquer. Et je vais même carrément m’auto-citer en prenant un passage de mon mémoire, parce que je fais ce que je veux, je suis confinée, d’abord.

« Les réponses du parent à la détresse de son enfant sont indispensables à sa sécurité affective. »

La théorie de l’attachement nous vient de John Bowlby, psychiatre et psychanalyste britannique. Elle décrit le système d’attachement comme un système d’alarme présent chez le bébé dès la naissance, s’activant lorsque celui-ci ressent de la détresse, et le poussant à la manifester dans le but d’alerter sa figure d’attachement (généralement, le parent). Le réconfort apporté aura pour effet d’éteindre ce système d’alarme. Ce dernier est délétère pour l’enfant lorsqu’il reste activé, et il sera alors dans l’impossibilité d’explorer son environnement et de se développer correctement. Les réponses du parent à la détresse de son enfant sont indispensables à sa sécurité affective. L’important n’est pas forcément que les réponses soient adaptées, mais que le parent soit présent afin que l’enfant ne se sente pas seul et abandonné à son angoisse. Ainsi, si le parent ne fait pas disparaître la peur, le simple fait d’être là, le fameux « papa/maman est là, ne t’inquiète pas, là, là, chhh », suffira à rassurer l’enfant.

On pourrait penser que la situation que nous vivons puisse avoir pour effet de renforcer le lien parent/enfant, étant donné la proximité physique et le temps disponible. Je pourrais vous dire que le confinement peut être un bien pour un mal pour les familles, et qu’il apporte une chance fabuleuse de se retrouver, de vivre nos relations autrement, d’enfin jouer avec nos enfants, sans pression, sans urgences. Mais ce serait oublier que toutes les familles ne se ressemblent pas, que les conditions de vie sont déterminantes (disons qu’à six dans un studio sans occupation ce n’est pas pareil qu’à trois dans un 3 pièces avec l’équivalent de Toys’R’Us et d’une librairie dans la chambre). Et que beaucoup de parents sont épuisés, stressés, et n’ont pas les mêmes outils face à tout ça.

Le confinement est un facteur de stress, pour tout le monde, et on peut aussi imaginer que les parents, s’ils sont présents physiquement, ne puissent pas procurer la disponibilité psychique dont l’enfant a tant besoin. Ledit enfant sera donc davantage en demande, et le manifestera à sa façon, c’est-à-dire en cassant les pieds du parent, qui sera encore moins disponible et plus énervé. Tout cela ne favorise pas un climat familial serein.

Mouais : Et que proposes-tu, dans ta grande sagesse, pour régler tous les problèmes ?

T.P : Cela va t’étonner, mais une éducatrice de jeunes enfants, toute spécialiste de son domaine qu’elle soit, n’a pas toutes les solutions sous forme de formule magique. C’est bien embêtant j’en conviens, mais ça rend son travail plus rigolo.

« Le confinement exacerbe tout, en particulier les émotions »

Il me semble néanmoins que la théorie de l’attachement peut être un outil précieux pour comprendre, et donc accompagner au mieux, le comportement de l’enfant, en particulier des très jeunes enfants, même si le système d’attachement dure toute la vie (et on le voit en situation de confinement alors que nos figures d’attachement sont loin de nous). Il s’agit de répondre à son besoin de réassurance, ce qui ne veut pas du tout dire, comme c’est souvent mal compris par beaucoup, céder à toutes ses volontés. Il ne s’agit pas de laisser l’enfant grimper aux murs, avaler le paquet de sucre ou jeter son petit frère par le balcon. Il est question d’être disponible pour le regarder, l’écouter, lui parler. Lui donner un peu de temps, mais exclusif, afin qu’il « remplisse son réservoir » et se sente suffisamment accompagné pour pouvoir avoir accès à l’autonomie, soulagé de son angoisse. Mettre des mots sur ce que l’on croit qu’il ressent, sur ce que l’on vit, et lui donner des repères rassurants.

Mouais : Et tout le monde va être très heureux comme ça ?

T.P : Non. Parce que la vie n’est pas si simple, et que nos nerfs sont mis à rude épreuve par la société barbare dans laquelle on vit, et que le confinement exacerbe tout, en particulier les émotions, et met notre patience à mal. Plusieurs organismes alertent, avec raison je pense, sur les violences faites aux femmes et aux enfants qui risquent de s’intensifier durant le confinement. Et si la promiscuité forcée, le stress sont des facteurs de violence, ce n’en seront que les accélérateurs dans une société de domination masculine mais aussi adulte. Et c’est contre cela qu’il faut se battre.

Mouais : Ah ouais. Donc on peut être éducatrice et anarchiste ?

T.P : J’espère bien, sinon faut que je change de carrière.

Pat Tia Pantaï. Retrouvez notre Mouais intégrale en accès libre et gratuit à cette adresse : http://mouais.org/

Donnez-nous si vous l'vous'l à cette adresse : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais?fbclid=IwAR3qRi2d5dU25QZtW5USYsBTXevPVTUibcPFHI_CdrXfrxSQjWY5WcEUTxA

En période de confinement, nous avons besoin de votre soutien : et le mieux, c'est l'abonnement !

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.