Nice, plages et bling-bling : ce ne sont pas des morts sérieux

Thierry Vimal est écrivain. Le 14 juillet 2016, sa fille de douze ans, Amie, décède dans l'attentat de Nice. Trois ans plus tard, il en tire le livre «19 tonnes ». « Comment la Société digère nos traumatisme, les encapsule selon son approche gestionnaire comme des poupées russes, avec, ou contre, ou sans les humains, comme des ressources à gérer face aux violences qu'elle génère ? » Entretien.

Thierry Vimal est né le 8 mars 1971 à Moulins (Allier). Installé sur la Côte d'Azur, il suit des études d'océanographie puis de psychologie. Entre 1999 et 2005, il publie trois romans autobiographiques aux éditions de l'Olivier : « Le Grand Huit », « Dans l'Alcool », puis « 7 millimètres » qui raconte l'arrivée dans sa vie de sa première fille, Amie. Le 14 juillet 2016, Amie décède à l'âge de douze ans dans l'attentat de Nice. Trois ans plus tard, il en tire le livre «19 tonnes », publié aux éditions du Cherche midi.        

Pourquoi est-ce que tu habites rue de la Condamine, qui est aussi l'adresse du journal Mouais ?

Après le décès de ma fille de douze ans, le soir du 14 juillet 2016, je me suis retrouvé sans revenus et en situation de séparation ; il était alors urgent et compliqué de me trouver un nouveau logement. C’est grâce à la mairie de Nice que j’ai pu me reloger, rue de la Condamine [dans le vieux-Nice NDLR]. Inhabituel, d’ailleurs, ce type de situation, la mairie qui nous aide à plusieurs niveaux, qui soutient de diverses manières l’association Promenade des Anges[1] (que j’ai co-présidée pendant presque deux ans) et qui reste en même temps un de nos principaux adversaires dans l’instruction niçoise relative au dispositif de sécurité, nous pensons que la mairie fuit la grande part de responsabilité qui est la sienne dans le drame, tout comme le font les services de L’État. Travailler main dans la main en bon partenariat sur certains aspects, et sur d'autres se tirer dessus à boulets rouges ; sans doute en ont-ils l’habitude dans les hautes sphères du politique et des affaires, mais pour moi c’était bizarre et tout nouveau.

Comme je rêvais d’habiter dans le Vieux Nice, j’ai été comblé par l’appartement qu’on m’a proposé, tout près de celui de Serge Dotti[2], que j’ai bien connu car il fréquentait assidûment le Bonnet d’âne[3], café littéraire que j’ai co-créé rue Benoît Bunico en 1998.

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Petit voyage dans le temps, je te laisse le choix, tu veux parler d'avant ton emménagement ici ou de l'après ?

Avant ou après mon emménagement : autant dire avant ou après l’attentat. Comme ce serait complexe à détailler, je vais donner un résumé un peu caricatural : il m’a fallu des années pour me débarrasser de nombreuses addictions et couper le poil que j’avais dans la main, réussir à former un couple stable et me retrouver père de deux enfants, pérenniser une activité professionnelle (rédacteur de com'), bref, me construire une « vie normale » qui n’avait rien de naturel pour moi et qui l’est devenue. Tout est tombé par terre le 14 juillet 2016, à croire que je n’étais vraiment pas fait pour ça, ou que la providence a décidé que je ne devais pas mener de vie standard.

Qu'est-ce qui te paraît le plus ubuesque dans ton histoire ?

Sans aucune hésitation, les obsèques de ma fille. Elle est décédée devant nous, mais il a tout de même fallu subir les procédures d’identification par ADN, puis nous battre pour récupérer sa dépouille. Deux ans plus tard, sa mère a découvert que treize de ses organes, dont le cœur et l’encéphale, avaient été prélevés et se trouvent encore sous scellés dans les frigos de l’Institut médico-légal. Pourquoi l’autopsie, pourquoi les prélèvements, pourquoi nous l’avoir caché, combien de familles sont concernées et tenues dans l’ignorance ? Les réponses de la Justice, du Procureur et de la Médecine légale, n’ont cessé de se contredire. Les procédures ont été longues pour faire lever les scellés. Amie a été incinérée et inhumée dans un columbarium, mais techniquement, on ne peut pas incinérer des organes, il a donc fallu prendre une concession, créer une tombe, prévoir un cercueil… Lorsque nous aurons enfin récupéré ces organes, nous devrons exhumer et déplacer les cendres pour que tout repose au même endroit ; il y aura donc de secondes funérailles. Le Fonds de garantie des victimes de terrorisme [4](FGTI) prend ces frais en charge, nous avons la chance, en France, de disposer d’une telle structure, mais tout n’est pas rose avec elle non plus : de nombreuses victimes sont encore aujourd’hui dans d’interminables et violents parcours indemnitaires ; les témoignages ne manquent pas. Le FGTI est supposé procéder à la « réparation intégrale du préjudice », le fait est qu’il mène plutôt une politique de « réparation minimale du préjudice », et le plus tard possible tant qu’à faire. Ainsi, certains se décourageront en cours de route. Pour en revenir aux secondes obsèques : le dossier médico-légal de notre fille (comme beaucoup d’autres) montre des incohérences, regorge de formulaires non datés ni signés… Nous en sommes donc à demander un test ADN sur les organes pour vérifier qu’on nous rend bien ceux de notre fille, mais cela nous est refusé. D’être ainsi roulés dans la farine nous a fait perdre toute confiance. Quand je pense qu’on nous demande souvent si on a enfin pu tourner la page ! Pour élargir le propos à la question de la santé mentale et du climat social : ce manque de respect des défunts et des familles endeuillées m’interroge quant à notre société et sa relation à la mort. Il y a aussi eu l’affaire du charnier Paris-Descartes[5]… et la panique Covid, qui à mon sens en dit long.

Si on parlait justement du mental, comment fait-on pour faire vivre des passions lorsqu’on traverse de telles tempêtes ? 

Quand on voit sa gamine de douze ans mourir sous ses yeux après une heure d’agonie, qui plus est victime d’un assassinat de masse, les passions s’éteignent. Et puis, avec le temps, elles se rappellent à vous sous un nouveau jour, tout à coup elles montrent leur vrai visage, le rôle qu’elles ont joué pour vous et qu’elles peuvent encore tenir. Je vais prendre l’exemple de la cuisine, qui est une passion depuis que je suis adolescent. J’ai été un père aux fourneaux, j’ai cuisiné bon et frais tous les jours, pendant des années, pour ma compagne et nos deux filles. Quand Amie est morte, ça m’est devenu impossible. J’ai été certain que plus jamais je ne pourrais faire cuire un œuf au plat. Et puis c’est revenu, plus fort qu’avant, à tel point que le trois Juin je passerai mon C.A.P. cuisine en candidat libre. Que s’est-il passé ? Instinct de survie. Cuisiner me fait du bien. Certainement qu’avant c’était déjà une stratégie de survie, mais ça m’avait échappé. Et je peux en dire autant pour l’aïkido, les virées à moto… pas encore concernant la pêche, mais ça va revenir ! Et qui sait même, peut-être, la passion amoureuse, érotique ? Mais là je ne suis pas encore prêt.

Est-ce qu’on peut parler de tes oiseaux ? Qu’est-ce qui te plaît chez eux ? 

Peu après la mort de ma fille, je rentrais chez moi en voiture, un petit oiseau a traversé sous mes roues. J’ai arrêté la voiture pour aller voir, c’était un canari moribond. Je l’ai ramené à la maison, ma cadette était folle de joie, mais j’ai prévenu qu’il ne passerait sans doute pas la nuit. Finalement, il est mort le mois dernier, après cinq ans de vie chez nous. Pendant le premier confinement, il était mon principal interlocuteur, on bavardait tellement que la question de ma santé mentale s’est posée. Alors je me suis dit qu’il me fallait un second compagnon à plumes, avec plus de répondant, avec qui tenir de vrais dialogues sérieux et profonds, c’est pourquoi j’ai adopté un perroquet.

Bon, on n’a pas encore fait ton CV, je pense qu’on peut en parler maintenant. Comment devient-on écrivain ?

Toute mon enfance je me suis cru fils de milliardaire car mon père était le pharmacien d’un petit village agricole communiste. C’est en arrivant sur la Côte d’Azur, à l’âge de quinze ans, que j’ai compris n’être issu que d’une petite bourgeoisie aisée. C’est un exemple de décalage parmi d’autres, peut-être que quand ils se multiplient on devient artiste ? Je n’ai pas parlé d’écriture quand il était question de passion car je ne l’ai jamais considérée comme telle. Ça relève plus du tempérament, de la manie, du besoin aussi de parler sans être interrompu, pour moi qui ai du mal à exister dans les conversations. Contrairement à la « vraie vie », en écrivant je me sens fort et intelligent. J’ai fait des études d’océanographie - j’ai d’ailleurs pas mal écrit sur les bancs des amphis - qui m’ont valu une année de travail aux Seychelles. J’y suis parti scientifique, j’en suis revenu écrivain. Les trois ou quatre années à essuyer des refus systématiques m’ont paru interminables, même si aujourd’hui, avec le recul, je trouve que c’est allé très vite. J’ai publié quatre livres autobiographiques, mais que je ne considère pas nombrilistes du fait qu’ils parlent autant, voire plus, des autres que de moi. En outre, ils abordent des sujets de société. Si « 19 tonnes »[6] raconte mon histoire et mes sentiments, j’ai reçu des retours très favorables d’autres victimes ; chacun a vécu la chose à sa manière, mais tout le monde a été confronté aux mêmes horreurs et éprouvé les mêmes émotions changeantes.

On peut revenir aussi sur le traumatisme des parents des victimes d'attentats si tu veux, tu as carte blanche.

Comment la Société digère nos traumatismes ? Comment elle les encapsule selon son approche gestionnaire comme des poupées russes, avec, ou contre, ou sans les humains, comme des ressources à gérer face aux violences qu'elle génère et qu'elle stimule, poursuivant sa course. Laissant de côté, dans des cases figées d’où on n'arrive plus à s'extirper, stigmatisant ce qu’elle nous a fait vivre, comme si on portait ensuite des cicatrices qu'elle ne nous permet pas de métaboliser à cause de sa méthode techno-bureaucratique ?

Pour répondre à tout cela, je vais expliquer le principe du lèche-lâche-lynche, expression que j’ai apprise dans le « milieu » des victimes de terrorisme. D’abord le lèche. Les politiques qui se font photographier près de nous font de belles déclarations pour dire combien ils vont nous aider. Les mots doux de la justice, du Fonds de garantie. Tout le monde aux petits soins autour de nous, vraiment. Puis le lâche : la disparition du sujet dans les discours, le Fonds de garantie bien plus long à répondre, les avocats moins motivés, les procédures qui n’avancent pas, la presse qui passe vite à de nouveaux sujets. C’est qu’il faut aller de l’avant, ne pas trop entacher la belle destination touristique… Un mémorial sur la Promenade des Anglais ? Mais non, bien trop visible! Et puis le lynche, comme on peut se faire gueuler dessus par un juge agacé par nos demandes, par un élu en pleine réunion, par un avocat exaspéré qu’on ait pris une initiative personnelle. Dégagez, les boulets, vous nous emmerdez.

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Ci-dessous une photo que j’ai prise sur un livre de ma fille, programme du brevet des collèges qu’elle passe cette année. Comme dit ma compagne : « et comment je lui explique, moi, à ma fille, que Nice ne soit pas mentionnée ? » Comme je l’écris dans mon nouveau livre « Nice, plages et bling-bling » : ce ne sont pas des morts sérieux.

propos recueillis par Jide, paru dans le mensuel Mouais du mois de juin (#18)

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[1]« Promenade des Anges : 14 juillet 2016 » est une association loi 1901 créée le 11 août 2016, au lendemain de l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice qui coûta la vie à 86 personnes de 19 nationalités différentes, en blessa 450 et en traumatisa des milliers. www.promenadedesanges.org

[2]Pour en savoir plus https://www.nicematin.com/index.php/social/jeremy-le-fils-du-marionnettiste-nicois-serge-dotti-menace-d-expulsion-676717

[3]Pour en savoir plus https://blogs.mediapart.fr/macko-dragan/blog/100418/nice-je-ne-taime-plus-des-squats-la-roya-la-cote-dazur-alternative

[4]www.fondsdegarantie.fr

[5] Scandale révélé en 2019 concernant les dons de corps à la science, et plus précisément à l’Université Paris Descartes

[6]19 tonnes, Le Cherche midi (ISBN 978-2749161709)

 

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