Des cités «gangrenées par les trafics», ou un journalisme gangrené par la préfecture?

Le «journalisme de préfecture» a encore frappé ! Suite à des fusillades dans les quartiers populaires, Nice-Matin, dans son édition du 22 juillet 2020, a abordé dans un «article» le problème de la « gangrène des trafics de drogue ». Au menu : un récit guerrier trempé dans le mépris de classe, le racisme et l’ignorance. Comme toujours parlant des cités, pour la sociologie, on repassera...

Nous avons créé Mouais il y a 9 mois contre ce qu’il est désormais coutume d’appeler le journalisme de préfecture. En voici encore un exemple des plus déroutants, avec cet « article » du journal de Xavier Niel, Nice-Matin, paru dans l’édition du 22 juillet 2020. Il traite de la « gangrène des trafics de drogue », pour reprendre leur expression, dans les quartiers pauvres de Nice, suite à plusieurs échanges de coups de feu ces dernières semaines. Évidemment, sans ces événements tragiques et spectaculaires, Nice-Matin n’y fout jamais les pieds et ne s’y intéresse pas. Tant mieux ceci dit, car quand ils s’y intéressent, cela donne des écrits trempés dans le mépris, le racisme, l’ignorance...

L’article débute fort. Le chapeau se termine ainsi : « Visite façon TripAdvisor des cités de l’est de Nice malade du trafic de drogue ». Et l’accroche de l’article reprend l’introduction de la chanson San Francisco de Maxime Le Forestier, version cité des Liserons de Nice. « C’est une cité HLM ocre accrochée à la colline. On ne peut n’y venir qu’à pied. Ceux qui vivent là ne veulent surtout pas jeter les clés ». Dès le début, le ton est donné. Un ton amusé, avec des comparaisons pour le moins douteuses….

Heureusement la presse locale se serre les coudes Heureusement la presse locale se serre les coudes

L’article se veut être un reportage dans ce quartier à l’est de Nice. En tout, quatre personnes seront interrogées et interviennent dans l’article. Une enquête au plus près des habitants... « Des Liserons à Bon Voyage… comment les cités de Nice sont gangrénées par le trafic de drogue », titre donc l’article. A première vue, et s’il est indéniable que ces quartiers sont des plaques tournantes du trafic de drogue, il ne semble pas que ce soit cela qui « gangrène » ces quartiers. Le journaliste s’attaque ici plutôt à une conséquence qu’à la cause. Pêle-mêle, on pourrait citer parmi les nombreuses causes de la « gangrène » : la pauvreté, le chômage, l’absence de services publics, le bâti délabré, la ségrégation urbaine avec un accès très limité au réseau de transport, un quartier coincé entre l’entrée d’autoroute, un McDonald’s, une usine de béton et une route pénétrante... Voilà pour le contexte. Une seule fois, il sera fait très brièvement mention de cette réalité éco-socio-géographique dans l’article.

Le journaliste, après son entrée fracassante, poursuit en évoquant des « scènes de guerre » récentes (les journalistes ne sont-ils pas des amoureux du verbe raisonné). Par ailleurs, une de ses intervenantes, Fatima, y est presque présentée comme une fixeuse (terme utilisé dans le jargon du reportage de guerre), c’est-à-dire une autochtone qui accompagne et aide le journaliste dans la zone de conflit. « En déambulant, sous un soleil de plomb dans la cité des Liserons, Fatima s’improvise guide touristique d’une cité en danger. » On sent que le journaliste s’est armé de tout son courage pour ce reportage.

On ne se voile pas la face : il y a effectivement eu des échanges de tirs ces derniers mois dans plusieurs quartiers de Nice, causant quatre blessés aux Liserons, puisque malgré le titre indiquant un tour d’horizon des quartiers pauvres de Nice, il ne sera réellement question que de celui-ci. A la suite de quoi, le quartier a été quadrillé par CRS, gendarme et policiers jusqu’à aujourd’hui, créant ainsi une zone d’occupation policière. Aucun mort n’est heureusement à déplorer. Ces échanges de coups de feu sont hélas fréquents dans ces quartiers : mais il est navrant que plutôt que d'attirer sur les problèmes sociaux, il ne servent qu'à stigmatiser des quartiers entiers en zone de non-droits à reconquérir à grands coups d'actions policières musclées.

Une cité cul-de-sac

Dessin de PP.P pour Mouais Dessin de PP.P pour Mouais

Le journaliste poursuit son réquisitoire. Il glisse une idée, largement répandue dans l’imaginaire collectif des penseurs à courte vue, selon laquelle, même si on donne du pognon à ces sauvages pour rénover leurs quartiers, ceux-ci se délabrent à nouveau aussitôt : « Là, elle pousse le portail qui mène au site de la Colle du Mont Gros. Un sentier qui grimpe à flanc de colline. De gros investissements ont été consentis en 2010 pour transformer ce coin de paradis à un jet de pierre de la cité en parcours botanique. Des jardins familiaux ont même été ouverts. Sous les fragrances crémeuses qu’exsude la petite forêt de figuiers sauvages, l’envers du décor bucolique est celui d’une salle de shoot à ciel ouvert ».

Puis, pour la seule et unique fois du papier, il esquisse un semblant de mise en perspective, en décrivant la construction du quartier. « Un peu plus loin, Fatima sonne au parlophone de l’ultime immeuble de cette cité cul-de-sac. Elle marmonne quelque chose dans son masque : « Quand tu vois ce quartier, tu te dis que l’architecte qui l’a construit, il ne s’est pas un seul instant projeté locataire de cette impasse ». » En effet, ces immeubles ont été construits devant la bretelle d’accès à l’autoroute, et la cité est logée dans une impasse. Il poursuit ensuite en donnant un peu de couleur à son reportage comme on dit dans le jargon journalistique de première année d’école de journalisme. « Une volée d’escaliers. Puanteur âcre et étouffante. Toxique. Une dernière marche… Ravagé, dévasté, tapissé d’une couche graisseuse de suie, calciné de fond en comble, le palier du 1er étage est dans cet état… depuis qu’un incendie s’est propagé un soir de décembre dans les parties communes. » On n’en saura pas plus.

« Le voilà, le « I have a dream » des vrais gens des quartiers est de Nice. « Ne plus avoir la trouille de vivre là où on se sent bien ». Un rêve d’autant plus douloureux qu’il ne se paye d’aucune illusion. La pandémie des trafics est vécue comme une fatalité. » Un nouveau joli parallèle foireux, en nommant « les vrais gens » (!), expliquant ainsi qu’il suffirait de déloger les trafiquants et tout irait pour le mieux dans ces quartiers. Mouais…

La révolution numérique à l’origine du mal ?

Nouvel intervenant après Fatima, Mohamed, pour amener un nouveau semblant d’explication. Pourquoi la drogue a-t-elle pris une telle place dans ce quartier ? La pauvreté ? La ségrégation ? Le racisme systémique bloquant l'accès à l'emploi ? Non : La révolution numérique… « A lui seul, il est le TripAdvisor vivant de l’économie souterraine. Il sort son smartphone, ouvre l’application Snapshat (sic) et déroule la story d’un dealer du coin qui vante ses produits à coups de posts scénarisés, en mode marketing digital, punchlines et émoji ». Toujours avec cette petite plume se voulant drôle, idoine pour un sujet comme celui-ci, il écrit : « Les DRH de la Cannabis company niçoise ont du coup adapté leurs organigrammes à cette nouvelle donne ». Cette nouvelle donne, c’est donc la facilitation de la vente par l’outil numérique. A cause de celle-ci, il explique que l’encadrement du deal est fait par d’autres gens que ceux du quartier. « Sauf que le lien entre ce « New Deal » avec la guerre qui a secoué le quartier, Mohamed le fait aisément. « Le minot du quartier qui faisait le chouf, il vivait là. C’était un voyou en herbe, mais il semait pas la terreur. [...] Le problème, c’est que ce petit de la cité, s’il se fait choper par les flics, tu remontes vite la filière. Pire, s’il y a une guerre de territoire comme maintenant, il devient un talon d’Achille pour son gang. Tu peux aller faire pression, menacer sa famille, ses parents, ses sœurs… et même au-delà encore. » »

Proposer une autre vision

Il ponctue d’un « Terrorisant ! ». En effet… Mais on aurait aimé en savoir plus, et sans ce ton de néo-polar de série Z. Toujours aucune perspective, aucun recul, le journaliste est le nez dans le guidon, dans l’instant. Il décrit une réalité qui fait froid dans le dos.

Pour être allé dans ces quartiers, il est clair que le décor change du centre-ville de Nice. Le journaliste ne se doit-il pas cependant lui aussi de rompre avec ses pré-notions, ou est-ce trop demander que d’avoir fait cinq minutes de sociologie dans sa vie avant de débuter une carrière ?

« Sans attache, sans affect, logés dans des squats ou dans des box de garages, armés pour la plupart, les nouveaux soldats du deal ne font que passer. Qu’importe les moyens et les conséquences sur le quartier, leur mission est de faire tourner le business… […] Alors quoi ? Attendre que le trafic migre ailleurs ? Militer pour qu’on légalise la vente de cannabis pour mettre tout ce petit monde au chômage ? », écrit-il. Il termine par une petite touche raciste, en rapportant les propos (relativement hors-sujet) d'un charmant « retraité ». « Il peste certes contre les rats - « gros comme des lapins » - qui, depuis le chantier de la ligne 1 du tram, prolifèrent. Il émet une supplique… comme on jette une bouteille à la mer : « Je n’ai rien contre les Roms. Ce sont des pauvres gens. Mais depuis quelques mois, ils s’installent devant l’église. A l’arrache, là. Ils y vendent tous les « trésors » qu’ils ont récupérés dans les poubelles. Quand ils partent, c’est pire que Beyrouth. Ils vont faire leurs besoins là-bas, au fond du parking. Immanquablement ils finissent par se bagarrer entre eux. On n’a pas besoin de ça, en prime. » »

Sans ces échanges de coup de feu, jamais ces quartiers ne sont documentés dans une grande partie de la presse. Ou du moins, ils ne le sont que par ce même angle. Violence, drogue, insécurité. Jamais le travail des associations n’y est relayé, ou si peu. Jamais la parole n’est donnée aux habitants, ou si peu. Et cela restera ainsi tant que ce type de journaux n’engagera pas des personnes issues de ces quartiers pour remplir leurs colonnes. Les journalistes de Nice-Matin sont trop occupés à relayer sans cesse la parole publique, à courir d’inauguration en fête du terroir, à faire la bise et à tutoyer les politicards locaux car ils se grisent d’appartenir à ce petit cercle de pouvoir. A cette vision parcellaire, erronée et outrancière que nous propose Nice-Matin (et certains de ses lecteurs et lectrices, dont les commentaires donnent la nausée), la municipalité, et les néo-nazis locaux Vardon et Ciotti, il faut répondre, expliquer et critiquer. C’est ce que de nombreux journaux essayent de faire (notamment l'excellent Bondy Blog) et c'est ce que nous tentons avec Mouais, en assumant pleinement nos positions, sans se retrancher derrière une pseudo-neutralité journalistique.

La réalité de la vie quotidienne des classes populaires, dans les « banlieues » et ailleurs, est complexe -et trop méconnue des médias dominants. Il est vital de proposer un regard différent. Car eux, le pouvoir et ses alliés plus ou moins conscients, face à nous, ne savent qu’opposer cette réponse à tout problème social : des grillages sur les plages et autour des places, de la police, des caméras. Et le retour des plus belles heures des années Sarkozy à la tête de l’État n'est pas pour nous rassurer.

La loi et l'ordre. Et si on changeait de disque ?

La rédaction de Mouais

PS : on ne saurait que trop recommander la lecture de l’ouvrage sociologique de Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Violences urbaines, violences sociales. Genèse des nouvelles classes dangereuses, Fayard, 2003. Ça peut aider à écrire un article.  Ou encore, de Robert Ezra Park, Le sociologue et le journaliste.

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