Les rappeurs sont des journalistes comme les autres

Les médias sombrent dans le discrédit : trop uniformes, trop coupés du réel. De son côté, art populaire par excellence, le rap a passé le cap de la quarantaine. Comme tout quarantenaire, il a bourlingué, a eu une jeunesse pétaradante et s’interroge pour la suite. Plus vivant que jamais, le rap a endossé un rôle de documentaliste pour les opprimés, les sans-voix, les relégués.

Au commencement était la danse. Le 11 août 1973, jour de la genèse de la culture hip hop, DJ Kool Herc, lors d’une fête sur un toit d’immeuble, rembobine sans arrêt, avec les deux mêmes vinyles côte à côte du titre Funky Drummer de James Brown, le moment du breakbeat. Le but : permettre aux jeunes de danser sur une boucle de batterie ininterrompue. Le principe du beat répétitif vient de naître et le mouvement hip hop avec. Pour l’anecdote, ces quelques secondes de batterie figurent parmi les plus samplés de l’histoire de la musique avec plus de 1 600 reprises. Héritiers d’une longue tradition de cracheurs de mots, les MC’s (Masters of Ceremonies, autrement dit les tenants du micro), commencent à rapper pour faire danser les foules mais aussi pour leur parler avec véhémence. Le premier titre à succès du rap est un titre dansant entre funk et disco, le fameux Rappers Delight’s de Sugar Hill Gang en 1979. Le même James Brown susnommé chantera ensuite sur le premier hymne hip hop avec Afrika Bambataa, Peace Unity Love and Havin’ Fun. Mais c’est en 1982, avec The Message que Melle Mel, leader du groupe The Furious Five, sur une musique composée par Grandmaster Flash, fait entrer le rap dans une autre dimension. Dans ce morceau-fleuve, il y raconte les rats, l’odeur de pisse, les junkies dans l’allée, l’impossibilité de s’échapper du quartier, l’éducation au rabais. A partir de ce morceau, la vie des ghettos, absente du journal télévisé, est scandée dans les microphones du monde entier, de manière plus ou moins exagéré, plus ou moins véritable. Il n’empêche, le rap devient un média à part entière. Il est vecteur de fête, ou pamphlet révolutionnaire, parfois les deux.

 « On le dira même en interview / On est fascinés par la classe ouvrière / La vie des voleurs et celle des voyous » Sat, Le Rat Luciano, Rohff - Nous contre eux

Le chemin de crête est sinueux. Les rappeurs ont des choses à gueuler mais toute parole séditieuse n’est pas pertinente pour autant. « L’argumentation devient le critère d’évaluation du rap dès lors qu’il y est question de politique. (…) Or, faire du rap une argumentation ne peut que conduire à une déception dont l’intensité varie en fonction des espoirs, des attentes que les auteurs placent dans cette “argumentation politique” » écrit le sociologue Anthony Pecqueux, dans Voix du rap. Essai de sociologie de l’action musicale. Très vite, les rappeurs se rendent compte de la puissance évocatrice du verbe ainsi martelé. Le story-telling (histoire contée) devient l’une des formes de récits les plus prisées. Les rappeurs racontent des histoires, agrémentées de faits, et deviennent, de fait, des médias, relayant leur réalité observée. Des récits de soirée, de vie de quartier, de violences policières, de condition sociale. Sur des sujets légers ou graves, les rappeurs deviennent les porte-voix de populations invisibles dans l’espace public et les médias. 

 « J'suis juste un journaliste qui liste les vices au microphone / Kidnappant Coca-Cola et Sam Barton / Contre une liberté d'expression bâillonnée au chatterton / Le gamin qui pige vite progresse à chaque heure qui sonne […] / J'suis juste un photographe de la tour B, sur les clichés / Tout est triste, là où les architectes ont un peu trop joué à Tétris » Dooz Kawa – Journaliste

Pour beaucoup, le rap devient un moyen de s’informer sur le quotidien des voisins moins bien lotis. Et pour les grands médias, l’occasion est belle. Nul besoin de se déplacer dans ces quartiers : ils ont désormais des porte-paroles tout désignés. « Pour [Karim] Hammou, la politisation du rap procède de deux dynamiques : l’appropriation du rap comme moyen d’exprimer les effets concrets de la paupérisation des quartiers populaires ; et l’interprétation systématiquement politisée du rap par les médias », écrit Pierre-Alain Clément, docteur en science politique de l’Université de Montréal, dans son article « La signification du politique dans le rap ». Les médias traditionnels méprisent le rap et les rappeurs le leur rendent bien. Ils étaient des médias mais ils ont aussi créé les leurs. Plus que n’importe quelle musique, le rap a réussi à s’affranchir de tous les canaux usuels de distribution et de reconnaissance. Pour ces illettrés mal sapés, le mépris de classe lorsqu’ils sont invités sur les plateaux est la norme : « Vous dites que vous avez lu Tolstoï et Céline, c’est vrai ça ? », lançait encore en 2015 Léa Salamé sur le plateau d’On n’est pas couché à Nekfeu venu promouvoir son album. Oui des rappeurs lisent. Certains sont même bibliothécaires de métier, comme Lucio Bukowski, dont les références littéraires jalonnent les textes, lui qui dans Feu grégeois a rappé : « Tu veux le nom de mon MC préféré ? Bakounine ! », du nom du théoricien anarchiste russe.

« Si on m'avait dit qu'un jour je serais classé, fiché / Tout simplement pour avoir exprimé mes idées / Abordé des sujets jugés tabous / Mis sur papier tout ce qui se passe autour de nous  / […] Ce noir constat m'oblige à prendre des risques / À libérer ma pensée, à devenir un journaliste » IAM – Dangereux

Et disons-le clairement pour des petits Blancs de centre-ville éduqués, le rap était et demeure l’un des rares moyens de savoir ce qui se passait et se passe dans des quartiers voisins. Pourtant, ce rap-là s’est ringardisé. Trop moraliste ou trop plaintif (ou trop victimaire comme dirait Natacha Polony). Point de nostalgie ici car le rap n’a jamais été aussi créatif, aussi technique, aussi bien achevé. Néanmoins, il faut admettre que la question sociale n’est plus autant représentée dans les têtes d’affiches qu’elle l’était auparavant. Ce rap-là dérangeait et le pouvoir politique l’affrontait. Le groupe La Rumeur en a été l’un des meilleurs exemples. En 2002, pour accompagner la sortie de son premier album L’ombre sur la mesure, le groupe publie un fanzine avec un article sur les violences policières. « Les rapports du ministère de l’Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété », peut-on lire dans l’article d’Hamé, l’un des membres du groupe. Cette phrase vaudra six ans de procédure judiciaire, jusqu’en Cour de cassation, intentée par l’alors ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy.

« Le premier pourvoi était déjà une stupéfaction. Quant à un second pourvoi suite à une cassation en matière de presse, je ne suis même pas sûr qu’il y en ait déjà eu un depuis l’écriture de la loi de 1881 », avait commenté l’avocat de La Rumeur, après les relaxes. « La réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers c’est avoir plus de chance de vivre des situations d’abandon économique, de fragilisation psychologique, de discrimination à l’embauche, de précarité du logement, d’humiliations policières régulières, d’instruction bâclée, d’expérience carcérale, d’absence d’horizon, de repli individualiste cadenassé, de tentation à la débrouille illicite … » relatait Hamé, toujours dans ce même article, « L’insécurité sous la plume d’un barbare ». Entre les textes corrosifs et factuels de La Rumeur et les récits philosophiques d’IAM, même traitée avec naïveté et simplisme, la question sociale dans le rap amenait une réflexion à des publics jeunes, peu conscients de problématiques souvent traités sous le prisme violence-drogue-insécurité dans les médias de masse.

« Vu qu'la plupart des journalistes pissent sur la Charte de Munich / J’balance des vérités, j’crois bienqu'c’estd'intérêt public / Liberté, égalité,j’ai beau chercher, j’ai pas trouvé / Dis-moioù sont passées les valeurs de la République ? / Pour le peuple, un peu d'pommade, voir la paix, c’est peu probable / Si tu savais tout c’qu’ils sont prêts à faire pour des pluies d'propane » Vin’s - Fraternité

Aujourd’hui le rap s’est diversifié au point que le rap dit conscient, c’est-à-dire le rap politique, en est devenu un sous-genre. Seuls les rappeurs dont les codes d’écriture et les imaginaires se rapprochent le plus de la culture dominante, les moins subversifs sont promus par les grands médias : Gaël Faye, Abd-Al Malik, Oxmo Puccino, NTM et IAM, dont les discours étaient bien plus moralistes avec le recul que réellement subversifs (cf. Petit frère d’IAM et Laisse pas traîner ton fils de NTM). La culture hégémonique possède une capacité d’intégration de la subversion limitée. S’il n’est pas question d’ignorer la frange du rap prompte à la promotion de grandes marques de voitures, de fringues, et de filles dénudées, le réduire à cette seule dimension est évidemment caricatural.

Car si cette face-là est la plus visible, elle n’est qu’une partie émergée de l’iceberg. Quoi de plus logique que le seul rap admis dans l’espace public soit celui qui promeut les valeurs capitalistes dans un monde capitaliste.

Comme tout art, le rap est une pulsion thérapeutique. Passer derrière le micro ne se décide pas. Il est un besoin. Le mouvement rap est un mouvement artistique éminemment politique car il est la pulsion revendicative des dominés. Ceux qui ne savaient ni chanter ni jouer de la musique. Le rap a inventé une musique sans musicien. Une voix pour les sans voix.

Par Malsayeur le Médisant, un article extrait du Mouais de novembre

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