Shit en détention: témoignage d’un « auxi » (auxiliaire d'étage)

« Concrètement, les détenus fumeraient en moyenne un demi-joint à trois joints par jour. Des chiffres stupéfiants lorsqu'on sait l'interdiction de consommer du cannabis en France, qui plus est derrière les barreaux….. » : « comment pallier ce problème dans un lieu où la violence, la fracture familiale, la détresse sont cloisonnées dans ces murs ? » Aucune réponse ! Parole de détenu.

Nous sommes amenés à travailler[i] en détention pour différentes raisons. Pour certains détenus, la raison première peut être : gagner un petit « pécule » afin de subvenir à ses dépenses par ses propres moyens (sans être une charge pour son entourage).

Mais avoir une activité en détention signifie aussi « être occupé ». Ainsi le temps passe plus vite, nous sommes moins en cellule, nous pensons moins aux causes et aux conséquences de cette épreuve, au fait d'être mis à l'écart et en suspens…

Travailler en détention permet aussi d'avoir des réductions de peine supplémentaires, ces fameux « points positifs » qui, sur sa fiche pénale, (lors de l'aménagement de peine), permettront peut-être de sortir plus tôt de détention.

De tous les travaux proposés en détention, je vais vous parler de celui que j'ai effectué : Auxiliaire d’étage.

Lorsqu'on est auxiliaire on est censé réaliser différentes missions : remettre les bons de cantine, livrer les repas du midi et du soir, ramasser les poubelles, récurer les cours de promenades, les coursives, les douches, le tout en restant disponible pour plusieurs raisons (toutes aussi différentes les unes que des autres...)

C'est un métier particulièrement difficile qui demande beaucoup de patience, de résistance morale, de ténacité. Toutes ces compétences doivent être alliées à une aisance relationnelle.

L'autre volet de ce travail consiste à maintenir le calme et la sérénité de notre étage. Mais cela exige de franchir certaines règles !

L'usage de cannabis en prison en fait partie. Elle est d’ailleurs monnaie courante. On sait bien que c’est le premier produit illicite consommé dans le milieu carcéral. Des quantités très importantes sont systématiquement retrouvées dans l'ensemble des établissements.

Concrètement, les détenus fumeraient en moyenne un demi-joint à trois joints par jour. Des chiffres stupéfiants lorsqu'on sait l'interdiction de consommer du cannabis en France, qui plus est derrière les barreaux….

Cela semble pourtant toléré dans un grand nombre d'établissement ou l'administration ferme les yeux pour éviter les éventuelles manifestations des détenus. Cependant, comme la consommation est interdite, on fait comme si cela n'existait pas.

La suppression des parloirs à tari l'un des chemins approvisionnement et donc a entraîné une raréfaction de cette substance. Ce qui a provoqué des tensions chez les gros fumeurs à cran. Des stratégies de prévention, de repérage et de prise en charges se sont développées. Il faut arrêter de se voiler la face. Heureusement qu'il y a du shit en détention, sinon ce serait la révolte !

Sans cette substance, autant vous dire que les surveillants ne tiendraient pas. Entendre les détenus taper sur les portes, hurler dans leur cellule, oblige les Auxi à faire quelque chose qui soit dans l'intérêt de tous ! Vu les conditions de détention, on se doit d'intervenir de façon immédiate. C'est un cercle vicieux aux conséquences dramatique pour l'auxiliaire d'étage.

Du fait de sa mobilité, l'auxiliaire se charge d'être le porteur du « baluchon de bonheur ». Porteur malgré lui, afin de facilité les rapports entre les détenus mais aussi entre surveillants et personnes incarcérées. Tout ceci pour maintenir un semblant de calme.

Certes, on parle de substance interdite, mais moi je dirais plutôt qu'il est en réalité question en détention : de remède ou de potion contre ce mal-être.

Dans l'établissement où je suis incarcéré, il y a pour près 60 détenus par étage, un seul surveillant et deux auxiliaires. Il faut donc savoir soutenir, conseiller, apaiser, alerter, être patient et disponible pour veiller à l'équilibre de tous.

Après 18 mois de service, j'ai été malheureusement sanctionné en effectuant cette besogne. J'ai été pris pendant que j'acheminais ce produit tant convoité.

On m'a déclassé, ce que je comprends. L'administration pénitentiaire n'a pas pu cautionner en me prenant sur le vif. Et pourtant… qu'il soit question de sanction, je l'entends, mais ce qui me surprend est l'hypocrisie !

Lorsque je leur ai demandé : « Oui je fais passer cette substance, mais cela a existé avant moi, pendant et sera après moi... Alors je vous demande : qu'est-ce qu'on fait, quelle est la solution ? Car quand ça tape aux portes et que les surveillants me disent : « Vas voir s'il te plaît ». Ils savent très bien que je vais pas les calmer en leur récitant un poème de Jean de la Fontaine. »

Ils savent d'ailleurs qu'on leur rend service en quelque sorte, ils ont besoin de nous, qu'on apporte cette « paix ». Ils sont en sous-effectif et ne pourraient pas tenir sans le travail des Auxi. Alors moi, je demande : « Comment pallier ce problème dans un lieu où la violence, la fracture familiale, la détresse sont cloisonnées dans ces murs ? » Aucune réponse !

Tous les agents de terrains (surveillants, chefs, lieutenants…) connaissent très bien le problème qui a toujours été présent et finalement, ils le tolèrent et ferment les yeux faute de solutions.

La devise est en prison est : CHERS AUXIS FAITES DONC, MAIS NE VOUS FAITES PAS ATTRAPER !

Pas vu, pas pris !

Dadou

Cet article, tiré de notre rubrique "entre les barreaux : chroniques de détenu.e.s", est paru en octobre dans notre journal. Pour s'abonner, car nous en avons cruellement besoin : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

[i] Le travail en détention est soumis à un régime qui ne respecte pas le code du travail. La personne détenue ne signe d’ailleurs pas de contrat de travail mais un acte d’engagement. Les travailleurs (comme les « auxiliaire d’étage ») effectuent d’ailleurs des horaires mal définis puisqu’ils doivent « rester disponible ». Le revenu minimum n’est pas appliqué (elles gagnent environ 200 euros par mois), alors que leur rémunération est pourtant soumise à des cotisations sociales. Il n’y a pas de protection pour les travailleurs puisqu’il n’y a pas d’indemnité en cas de : chômage, d’arrêt maladie et d’accident de travail. Pas non plus de représentation syndicale pouvant porter les réclamations des travailleurs. Le fait qu’il y ait peu de poste proposés en détention permet de maintenir l’équilibre d’une servitude bien organisée. Lorsqu’il y a contestation, c’est le risque de perdre son emploi qui est mobilisé.

 

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