Qu’est-ce qu’un skinhead?

Les médias imposent la définition désormais populaire et trompeuse du skinhead, le militant néo-nazi violent. Mais, le Sachiez-tu ? Bob Marley était un skinhead. Enfin, presque. S’il n’avait pas décidé de se convertir au rastafarisme en 1966, il le serait sûrement. Explications sur un mouvement trop méconnu.

Bob, skinhead potentiel ? Oui ; en témoignent les premiers albums de son groupe, The Wailers, créé en 1963, qui laissent résonner un ska-rocksteady joué par ces jeunes Jamaïcains aux cheveux courts et costumes noirs.

Sur les pochettes de leurs vinyles, les musiciens illustrent ce mode vestimentaire, parodiant les films de gangsters américains, propres au mouvement culturel des rudes boys. La musique ska est à leur image. Née en Jamaïque dans les années 50, fruit du métissage du calypso traditionnel et d’influences jazz New Orleans captées radiophoniquement depuis les États-Unis. La Jamaïque, colonie anglaise depuis le XVIIème siècle, sort de l’Empire britannique en 1962. C’est dire si l’histoire des deux pays est malheureusement liée.

Tous les ingrédients sont réunis pour que naisse la culture skinhead.

Beaucoup de Jamaïcains se sont installés en Angleterre et peuplent les banlieues où les jeunesses immigrées et prolétaires mêlent leurs influences culturelles. Il se raconte que les rude boys ont amené dans leurs valises des vinyles de ska desquels la jeunesse londonienne est tombée en amour. Particulièrement un mouvement culturel banlieusard, celui des Mods. Vers la fin des années 60, les influences de ces deux courants rebelles se mélangent et le style skinhead fait son apparition. Doc Martens, jeans, bretelles, chemises ou polos, cheveux très courts, le look des épris de musique jamaïcaine dénote. Ils revendiquent, à travers la sape, leur origine sociale ouvrière. Ce sont des jeunes de quartiers pauvres avec tout ce que cela induit et l’attitude est de mise. Fêtards et bagarreurs, la légende veut que ce soit pour échapper à l’attrapage de tignasse des policiers montés de la garde Saint-Louis, qui avaient pour habitude de traîner les virulents ainsi, que les skinheads ont opté pour cette coupe rase qui baptisera la mouvance.

L’âge d’or du ska avec Laurel Aitken, The Skatalites, Symarip et autres merveilles musicales fin des années 60 - remember spirit of 69 - pousse à l’apogée du mouvement, qui retombera un temps pour fleurir à nouveau avec l’émergence du mouvement punk, fin 70.

Le ska reprend des couleurs avec la vague Two-Tone dont l’influence pop british est très marquée et se démarque du son originel des années 60. Groupes emblématiques : Madness, The Specials - qui reprennent tous deux le style vestimentaire des rude boys - ou encore Bad Manners. L’influence punk amène les skinheads à brancher la distorsion de leurs guitares. Se crée alors le style musical Oi! - contraction de «Hey you», cri de guerre des skinheads et réelle invitation à la bagarre. Le genre trouve ses porte-drapeaux tels que les groupes Cock Sparrer, Sham69, Cockney Reject et bien d’autres comme The 4-skins.

Les années 80 sonnent le temps de la dislocation.

A l’image d’un monde qui revêt un habit conservateur, le mouvement skinhead va se ternir sans même comprendre ce qu’il est en train de se prendre dans les dents. Il n’est pas à oublier que l’on a affaire à une culture de rue, de banlieue, de violence, de déshérence. Thatcher incarne parfaitement ce qui conduira à créer l’image populaire et menteuse du skinhead raciste. Sa politique exacerbe le patriotisme - la guerre des Malouines en paysage de fond - autant qu’elle saccage les questions sociales et les conditions de vie et de travail ouvrières.

Tabou scellé par le traumatisme de la Seconde Guerre, le racisme nationaliste revient par la porte de derrière avec la création du British National Front. Le discours séduit une partie des classes défavorisées et certains skinheads en épousent petit à petit les thèses. Malaise dans le mouvement. Les bandes se déchirent. Rien n’est clair. Certains parlent d’expulser des « pakis » tout en laissant tourner un vinyle jamaïcain sur le gramophone. La figure de ce revirement violent et inattendu est Ian Stuart, leader du groupe de Oi Skrewdriver, groupe pourtant sans histoire dont le premier album est - paraît-il - objectivement excellent. Il va devenir le porte-voix de cette dérive dont les gusses les plus radicaux passeront à l’acte pour le compte du BNF.

Attentats, violences armées, coups d’éclats. Cette culture underground, quasiment ignorée jusque-là, se retrouve subitement sous les projecteurs; et la lecture en est biaisée.

Les médias imposent la définition désormais populaire et trompeuse du skinhead, le militant néo-nazi violent. Les skinheads les nommeront boneheads, mais rien n’y fait. L’image reste encore figée. Depuis, la mouvance skinhead s’est subdivisée selon l’idéologie prônée et le prisme de lecture de l’origine de cette culture. Boneheads nationalistes, boneheads néo-nazis - pas vraiment copains - dont certains ignorent tout de l’origine du mot skinhead. Skinheads apolitiques antiracistes, trojan-skins dits les originels, détestant toutes formes de politisation, redskinheads radicalement antifascistes ou encore ceux que l’on nomme les «skinheads apo» qui cherchent à bien s’entendre avec tout le monde. Des mouvements organisationnels comme le Sharp (skinhead against racial prejudice) fin 80 ou le RASH (red and anarchist skinheads) début 90 tentent toujours de faire entendre et défendre l’aspect antiraciste de cette culture. Malheureusement, les préjugés sont tenaces.

Ironiquement, partout dans le monde, les milieux culturels alternatifs et militants antifascistes regorgent d’initiatives menées par des skinheads que l’on retrouve généralement en tête de proue des manifestations culturelles et politiques progressistes. Niveau musical, des groupes comme The Oppressed, Loikaemie, Bolchoi, Stage Bottles, Hors Contrôle ou Los Tres Puntos portent artistiquement, au travers de leurs textes et leurs concerts, la voix d’un antifascisme politique très assumé. D’autres s’évertuent à perpétuer l’esprit originel du mouvement, sans prise de position marquée, la musique ska ou la Oi! avant tout. Concernant l’autre bord… permettez-moi de m’arrêter là.   

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Un article de L’Oï’Ska 

Cet article est extrait du Mouais du mois d’avril, trouvable en kiosque ou en librairie ou, si vous n’êtes pas à Nice, par abonnement pour 30 euros par an (pour un journal papier de 24 pages couleur par mois) : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

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