Des armes, des chouettes, des brillantes

Les clubs de tir font parler d'eux : on nous présente des assassins fréquentant des clubs avant de passer à l'acte, ou des bandes de tordus qui fomentaient quelques actions récréatives meurtrières. Mais également des vidéos pro-armes qui circulent sur les réseaux d'extrême-droite. Une partie de l’ultradroite est armée jusqu’aux dents : et si on commençait à s’en inquiéter ?

Nice Matin du 2 avril Nice Matin du 2 avril
Il y a deux mois, je m'interrogeais sur cette question numéro 1 que les Azuréens se posaient selon le Nice-Matin du 2 avril, qui concernait la pratique du tir dans un stand. Éberlué, j'ai demandé immédiatement à la rédaction pourquoi le journal avait décidé de prioriser cette « question que l'on se pose ».

Depuis, les clubs (ou stands) de tir font un peu parler d'eux, notamment par le biais de l'actualité qui nous présente régulièrement des assassins fréquentant des clubs avant de passer à l'acte, ou des bandes de tordus qui fomentaient quelques actions récréatives meurtrières. Mais également avec des vidéos pro-armes qui circulent sur les réseaux d'extrême-droite : de virils youtubeurs adeptes de survivalisme armé voient leur nombre d'abonnés grimper en flèche depuis deux ou trois ans, aussi rapidement que les médias mainstream s'extrême-droitisent.

La pratique sportive du tir avec armes à feu (et tir à l’arc, et à l'arbalète aussi mais c'est plus rare... y a pas option catapulte par contre), est très majoritairement investie par des hommes blancs. Rares sont les femmes seules. Certaines viennent avec leur petit ami qui, lui, a un gros calibre, alors que le sexe si faible arbore un ridicule 9 petits millimètres (offert avec rouge à lèvres sur un site de vente d'arme que j'ai pu consulter). Le tir est associé à l’agressivité et la fierté, l'éducation des p'tits mecs encourageant la prise d’espace spatial et sonore. Bref vous connaissez tout ça par cœur : sois gentille ma fille, défends-toi mon fils.

« Le tir sportif (…) a été historiquement et socialement construit comme masculin, prônant un modèle viril de la performance et de la réussite » explique Solène Froidevaux (thèse de doctorat Des armes, du sport, des hommes… et des femmes, 2018). Elle poursuit avec une anecdote rigolote : « Introduite en 1968, la compétition [de tir aux jeux olympiques, ndlr] devient mixte de 1972 jusqu’en 1992, année où une tireuse chinoise, Zhang Shan, bat le record du monde. Dès l’édition suivante, la compétition est à nouveau réservée uniquement aux hommes et les femmes peuvent concourir entre elles dès 2000 ». Un p'tit sentiment de castration messieurs ? Le rapport aux armes est évidemment genré, ce qui n'est pas un scoop pour les millions d'appelés du contingent dont j'ai fait partie (service militaire obligatoire pour tout citoyen homme à sa majorité).

La fachosphère aime les armes, et donc les stands de tir

Impossible de savoir quelle est la proportion de tireurs d'extrême-droite dans ces clubs. Il n'y a pas d'étude sur le sujet en France, même si nombre d'articles de presse mentionnent les liens étroits existant entre ces youtubeurs, adeptes de « balistique » comme ils disent, et les activistes d'ultra-droite (« ultra » c'est plus que « extrême », c'est très beaucoup à droite). Et depuis les attentats Charlie Hebdo, Paris et Nice, un sentiment d’insécurité a entraîné une augmentation du nombre de licenciés, dépassant les 230 000. Le nombre d’inscrits dans les 1643 clubs français a bondi de 50% en 20 ans (5 millions d'armes déclarées en France + 8 millions d'armes illégales).

« On parle rarement de politique entre nous », raconte Michel (Des flingues et des hommes, ici-grenoble.org 06/01/2021), « mais je dirais que l'ambiance est plutôt à droite, voire extrême-droite. Il me semble que les tireurs sportifs aiment généralement bien l'ordre, la sécurité et l'autorité (…) On n'est quasiment que des hommes, blancs, généralement bien installés dans la vie ». Droite, voire extrême-droite qui se militarise, baignant dans un univers paramilitaire. Le but étant, selon Three Percenters (mouvement français islamophobe surarmé), de « créer un réseau patriote, se préparer et agir au niveau local ».

Au gré des voyages dans cette fachosphère, on croise des policiers, gendarmes et militaires, actifs ou non. Dans le livre La poudrière (Grasset), les auteurs parlent de groupes d'anciens militaires qui encadrent des « stages d'aguerrissement » avec tir à balle réelle pour « initier aux tirs de combat ». Des camps d'entraînement paramilitaire et d'embrigadement idéologique, un joli programme frais et printanier qui donne envie de copuler sous des palmiers en fumant des joints.

Une réglementation très contraignante, ou pas.

« Un de mes collègues de Nantes a appris à tirer à Xavier Dupont de Ligonnès » (qui a tué sa femme et ses quatre enfants en 2011) raconte un animateur de stand (Le boom des stands de tir, France Info, 18/11/16). Frissons, on réalise niaisement qu'un tiers des féminicides sont le fait d'hommes armés. Ben oui, c'est même « un vrai sujet » a dit Marlène Schiappa tout aussi niaisement. Pourtant, la réglementation française est, paraît-il, l'une des plus strictes d’Europe : il faut s'inscrire six mois dans un club de tir, procéder chaque année à trois tirs contrôlés par un arbitre, obtenir l’avis préalable du président de club, présenter son dossier en préfecture, avec extrait de casier judiciaire vierge et document attestant ne pas avoir été hospitalisé en psychiatrie, enquête de quatre mois, puis enfin, s'acheter une arme. Mouais... je vous étonne si je vous dis que les fachos vont beaucoup plus vite ?

Tiens, ici et là sur la toile, on trouve facilement des associations virtuelles, clubs de tir sans local ni équipements. Relayés via les réseaux d’extrême-droite, ils délivrent facilement des licences. « Adhérer rapidement en ligne et à peu de frais à un club de tir (90€), recevoir ta licence FFTir [Fédération française de tir, ndlr] dans le mois, tout cela légalement, pour commencer à t'acheter une arme de catégorie C » (Des armes sur commande, Libération, 18/11/20). « Document d’identité scanné, licence payée, un tampon du médecin de famille dans la semaine (…), il s’est passé huit jours. Aucun conseil de sécurité le plus élémentaire n’a été prodigué » (Enquête sur le port d'arme en France, agoradistrict.wordpress.com, 7/03/18). Bien plus facile que dans GTA ou Counter Strike.

Les lecteurs de Nice-Matin sont-ils fachos ?

Alors reprenons... masculinisme, virilisme, gros calibres, bruit, occupation de l'espace, survivalisme, aversion pour les LGBT+, les pas blancs, sexisme à la pelle... À qui Nice-Matin veut faire plaisir ? Aux fachos niçois de Nice Nationaliste, GUD, Unité Radicale, Bloc Identitaire, Génération Identitaire... qui fréquentent assidûment les stands de tir ? Aux Chasseurs qui s’entraînent ? À mon pote Francis ? À la « division Nice » de Vengeance Patriote peut-être (située à Cimiez), qui partage ses activités ainsi : « Actions de propagande : Affichage, collage et nettoyage / Entraînements sportifs obligatoires pour les hommes / Cortège aux manifestations / Actions politiques diverses / Sorties culturelles ». S’entraîner au combat, former des équipes pour « nettoyer les rues de la racaille ».

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« Pour ceux qui me traitent d’extrême droite, je répondrais simplement qu’il n’y a aucun mal à l’être, au contraire » explique le youtubeur ancien militaire, pro-armes et anti-gauchistes « Code-Reinho », un gars qui passe son temps à tirer avec plein de machins différents dans ses « tutoriels ». C'est avec lui que Papacito a tourné la vidéo du massacre du mannequin-électeur-communiste-mélenchonniste, filmé dans son jardin nous dit-on, mais dont le décor ressemble étrangement au stand de tir préféré du jeune homme, celui du fabricant et distributeur d'accessoires de tir MT-Target... tiens tiens... Papacito qui est à l'origine, avec Le Raptor dissident, de Vengeance Patriote... re-tiens tiens...

On pourrait pourtant aisément rassurer ces malades (retard mental sûrement lié au saturnisme : intoxication au plomb due à la fumée et aux résidus), ainsi que Nice-Matin et les 3000 tireurs azuréens qui fréquentent la quinzaine de clubs de tir de la région, en leur expliquant que le ministère de l'intérieur, via son service statistique, parle d'une « baisse drastique » globale de la délinquance. Universitaires et sociologues sont unanimes : la violence ne fait que régresser de manière continue, qu'il s'agisse de la violence guerrière ou de la criminalité, un phénomène massif et incontestable. S'il existe encore un journaliste à XavierNiel-Matin, peut-être pourrait-il relayer cette information. Si ça se trouve, on s'armerait moins.

Un article de Bob pour le Mouais n°20 (juillet-aout)

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Droit de réponse de Nice-Matin

« Ce n'est pas un choix rédactionnel : elles [les « questions qu'on se pose », ndlr] sont classées de façon à rentrer le plus harmonieusement possible dans une page (une longue sur une plus courte, une petite photo au-dessous d'une plus grosse, etc.) selon les principes de base de la mise en page. (...) Mais nous aurions tout aussi bien pu répondre à un nageur ou un pongiste, si tant est qu'ils nous eurent posé la question plus tôt. »

Vous cherchiez une explication journalistique ? Raté.

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