« Ah mais vous voulez tout prendre en fait ! »

Tout ! Jusqu'à l'air que je respire ? Vous m'avez pris mes concerts, mes jolies soirées entre potes, vous m'avez pris mes moments festifs. Vous m'imposez le masque partout, partout hors de chez moi. Ce qui fait que le seul endroit où je ne plie pas sous le poids de vos interdictions et obligations changeantes est mon appartement. Pour me sentir libre, je reste donc enfermé.

L'autre jour, vous m'avez puni d'être sorti, 135 balles parce que sur l'avenue Félix Faure j'avais mon masque baissé, à l'arrêt du tram. J'ai dis pardon à l'agent, je me sentais penaud, tout dépité, car je connaissais les règles, mais je n'ai vu l'agent que trop tard. Puni pour « non respect d'une mesure d'urgence prescrite en cas de menace sanitaire grave pour prévenir et limiter les conséquences de la menace sur la santé de la population ». Je menace la population ? J'ai soudainement réalisé la gravité de mon simple oubli, je suis donc immédiatement rentré chez moi, et en passant sur Garibaldi, alors que les haut-parleurs ordonnaient le port du masque, personne ne m'a vu sourire sous mon tissu, sentiment de bonne conscience de constater que j'étais dans les clous, contrairement à certains... ça me rappelait la nouvelle de Franck Pavloff "Matin Brun" : «Comme si de faire tout simplement ce qui allait dans le bon sens dans la cité nous rassurait et nous simplifiait la vie. »

Départ le matin à 7h, je ne me masque qu'en bas de mon immeuble (sauf si je croise quelqu'un dans l'escalier, dans ce cas-là je dégaine), parfois je mets illégalement le nez dehors, juste pour humer, avant de me couvrir rapidement. La rue, j'accélère jusqu'au tram. C'est vrai qu'avant je marchais plus lentement, j'observais, je prenais le temps de dire bonjour ou adresser un sourire de loin à la photographe du quartier. À présent, je trace. Je cours lorsque je vois le tramway de loin, alors que je pourrais attendre le prochain dans deux minutes. Tram, boulot, on y est tous masqués. On se planque avec les collègues pour l'enlever et se faire des blagues, ça nous permets de dédramatiser, d'en faire un jeu. Tourner tout ça à l'absurde en attendant que ça passe, je crois que c'est notre plan. Il n'y a que la pause clope qui n'a pas changée, dehors, à l'arrière du local, cinq minutes de nicotine et d'air vicié de Nice, un petit bonheur de la journée.

Au retour, je quitte le tram une station avant mon arrêt habituel pour faire rapidement quelques courses. Je ne vais plus au grand Carrefour du centre, c'est devenu beaucoup trop oppressant. Le maraîcher du coin fait l'affaire, on peut choisir ses légumes sur le trottoir où ses étals de produits locaux rivalisent de couleurs, c'est plus attrayant que des rayons blancs à néons d'hôpital. Mon seul contact avec la nature de la journée est ce moment d'introspection avec ces cœurs de bœufs généreux et courgettes rondes aléatoirement tachetées. Puis, direct à l'appart. Si j'avais un chien, j'en profiterais pour ressortir, faire le tour de l'église et revenir, mais je n'ai pas cette excuse. Et je ne veux plus être puni. Alors... ben je reste chez moi.

Vous m'avez pris ma vie sociale. Je ne vais plus boire l'apéro en bord de mer avec les copains, de toute façon c'est fermé le soir, avec des grilles partout. Je ne peux plus aller écouter des concerts, de toute façon il n'y a quasiment plus de bar associatif. Le seul moyen d'être entre copains, à l'extérieur de chez moi et sans masque, c'est d'être dans un lieu marchand. Bar, resto, il faut maintenant payer pour pouvoir se rassembler en ville. Et lorsque je bois mon café sur mon balconnet qui surplombe la rue, je me surprends à me planquer des passants en contrebas, ou à compter la proportion de personnes non masquées. Ça me rassure de constater qu'il y a d'autres délinquants comme moi.

Au fond de moi, une idée grandit depuis une semaine. Celle de m'afficher visage nu devant l'agent qui m'a puni. Je pense pouvoir le retrouver assez facilement. La suite est tantôt argumentée, tel un discours enflammé sur les libertés fondamentales, tantôt beaucoup plus radicale. Mais les mots se vident de leur sens dans cette société orwellienne, et ma colère grandit. Colère qui s'alimente de vos décisions mortifères, jusqu'à devenir progressivement rage.

Cette rage je la couve, je lui donne sens, elle devient motrice de mes pensées. Finalement, si je suis à présent insurgé, c'est aussi grâce à vous.

Une fiction de Bob pour Mouais

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N.B. : Voici comment notre cher Bob a présenté son texte : "Mon texte n'est nullement un appel à brûler nos masques, il s'agit d'une micro-nouvelle représentant le quotidien d'un homme seul, privé de toute vie sociale, qui se sent devenir rageur dans une société qu'il ne comprend plus, ou trop bien, d'autant que ce sont ses anciennes habitudes qui ont créé cette dystopie (il faisait ses courses à Carrefour). Dans ses fantasmes, il se politise en imaginant ce qu'il dirait à l'agent, il se découvre anticapitaliste, mais vit "tout contre" le capitalisme (il est salarié, vraisemblablement exploité, avec pause règlementaire, se planque du patron...). En somme, je connais autant ce personnage que toi. Au lecteur de Mouais à lire entre les lignes. :-)"

fran

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