Nice, ville assiégée

Squares, jardins, plages… la norme à Nice est la pose de grilles de défense dans tous les espaces de station prolongée non marchande, où l'on pouvait encore exister sans consommer, où parler, rire, danser, se reposer, s'aimer, lire. Nice, une ville qui se sent perpétuellement assiégée, de l'intérieur comme de l'extérieur. Mais est-elle si différente désormais des autres villes de France ?

Squares, jardins, coulée verte, plages de Coco Beach… désormais la norme à Nice est la pose de grilles de défense dans tous les espaces de station prolongée non marchande, c'est à dire dans le peu de lieux où l'on pouvait encore exister sans consommer, sans être en mouvement permanent. Des lieux où parler, rire, danser, se reposer, s'aimer, lire.

Des lieux où se rassembler entre amis, voisins ou parfaits inconnus, des lieux où prendre le temps, dans le but plus ou moins avoué de marquer une rupture avec le rythme productiviste du monde autour, ce rythme effréné du travail et des loisirs marchands.

L'épidémie de Covid19 a déjà justifié (et d'autres crises viendront la parfaire à leur tour) une nouvelle batterie de mesures liberticides. La distanciation sociale, la méfiance envers ce corps de l'autre, si envahissant. L'altérité de ces vies que je ne maîtrise pas, et que je veux maintenir le plus loin possible, dans une côte d'azur où les places au soleil sont chères. Désormais, il n'y a plus guère à Nice de lieux publics qui ne soient incarcérés d'une façon ou d'une autre, par des grilles, des règlements, des interdictions.

J'ai le souvenir, adolescent, ou plus tard jeune étudiant fauché, d'avoir contemplé la beauté de couchers de soleil sur la plage, parfois avec une bière. J'ai le souvenir de ces nuits à refaire le monde sur les galets huileux, accompagnés de la bande son rythmée des djembés. J'ai le souvenir d'émotions esthétiques intenses devant le paysage de la réserve et de Coco Beach, souvenirs de baignades au milieu des méduses, de pique-niques au pan bagnat, de farniente devant la méditerranée, que savent si bien décrire les récits de Camus ou d'Olivier Py. Je me souviens aussi, le soir du 14 juillet 2016, le soir de l'attentat sur la promenade des anglais, que nous avions fait le choix d'aller voir le feu d'artifice « de l'autre coté ». Si les grilles et l'interdiction avaient existé ce soir-là, nous aurions peut-être choisi de rejoindre la foule sur la prom'…

Nice : une ville qui se sent perpétuellement assiégée, de l'intérieur comme de l'extérieur.

Il faut des grilles, des caméras partout pour contrôler les corps, délimiter des espaces et des pratiques autorisées, balisées. Nice a peur. Des jeunes, des immigrés, des pauvres. Une ville qui se barricade de l'intérieur se dévitalise, incapable d'offrir de véritables espaces de vie libérée. Les jeunes font du bruit, font trop la fête ? "les instruments de musique comme les Djembé pourront être saisis". Interdiction d'acheter de l'alcool après 22h : au delà, veuillez assumer votre misère sans palliatif. La cave Jazz du coin est bruyante, elle attire une faune étrange ? Le voisinage fait pression sur le propriétaire pour sa fermeture. Des pauvres veulent occuper l'espace public sans consommer ? Posons des grilles, histoire de leur rappeler que les parcs ne sont pas des espaces de liberté, où rester indéfiniment à contempler, à lire, à faire jouer ses enfants, à dormir. Non, les parcs vous tolèrent, quelques heures par jour, à condition de ne pas rester trop longtemps. Car quelques heures de plus et l'on pourrait risquer de vous voir, de remarquer que ce n'était pas une simple pause dans votre quotidien de salarié. J'éprouve une peine immense à voir ces petits vieux et ces travailleurs assis sur leur banc, avec leur sandwich du midi ou avec l'air vaguement perdu d'une retraite un peu désœuvrée, avec autour d'eux la verticalité des barreaux de fer, qui a remplacé peu à peu celle des arbres et des jets d'eau. Autrefois, les jeunes se réunissaient à Rauba Capeu pour sauter des rochers, l'accès est désormais interdit. Juste en face, sur la plage des Ponchettes, un jour où je lisais tranquillement, je fus viré par ce gros con de patron de la plage privée, qui trouvait que j'empiétais sur sa propriété qui était pourtant celle de tous. A Nice, le pauvre est viré, ou mis sous scellés. La marque du contrôle des corps, des activités, des temps de vie est partout.

Comme dans beaucoup de villes, la vie nocturne est séquestrée dans des lieux marchands. Bars branchés, restaurants de moins en moins populaires, places de moins en moins publiques : les lieux de rassemblement gratuits sont peu à peu évacués, verrouillés par une redéfinition planifiée et circonscrite des usages.

Les pauvres (sachant que Nice, loin des clichés, figure à la 4ème place du classement pour le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, selon un récent rapport de l’Observatoire des inégalités), les jeunes, sont peu à peu contraints de rester chez eux, dans leur placard à balais hors de prix, lequel les enchaîne au travail qui leur vole l'essentiel de leur vitalité.

Que sont des lieux de vie que l'on barricade ? Que devient Nice, ville assiégée ? Qu'en est-il de sa liberté, de sa créativité ?

Entourée d'espaces ouverts et naturels (montagnes, méditerranée…) elle se bâtit pourtant une forteresse de fric, de béton et de règlements sécuritaires, l’œil partout et sur tous, s'enlisant dans sa paranoïa et son refus du vivant. Nice dépérit, elle n'est plus qu'un parc d’attraction pour touristes instagrammés, une ville de loisirs sur catalogue, de plaisirs fades et industrialisés. Les individus en quête d'une liberté authentique eux, s'en vont habiter ailleurs quand ils le peuvent, les autres, les jeunes, les pauvres, tentent d'exister en se faufilant entre les grilles.

Une question, pour terminer : pensez-vous que Nice soit, finalement, si différente désormais des autres grandes villes de France ? Rien n’est moins sûr…

Septembre 2020

Cet article de Camille P. nous a été envoyé par mail et a un peu tardé à être publié car nous ne l’avions pas vu passer, honte à nous…

Pour voir ou revoir notre film documentaire sur la technopolice : https://www.youtube.com/watch?v=MPI25ckA-7w

Pour nous envoyer des trucs : contact@mouais.org

Pour s’abonner : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.