En décembre 2022, Gérald Darmanin, qui est alors ministre de l'Intérieur, se déplace à Nice pour un événement à la gloire du super-hôtel de police en chantier dans cette ville. Maud Pouyé et Anouk Aubert, de la librairie féministe faisant face à ce projet, afin d’accueillir dignement le ministre accusé de viol (mais ayant bénéficié d’un non lieu en 2022) décident alors de mettre en vitrine Impunité, d'Hélène Devynck, tandis que le collectif local des Colleuses appose sur l’enseigne les slogans : « Impunité », « Sophie on te croit » et « Qui sème l'impunité récolte la colère ». « Ces messages sont collés tôt le matin à 7 heures. Puis elles repartent. Alors qu’elles reviennent pour ouvrir leur commerce à 9h45, elles trouvent leurs vitrines masquées par de grands draps noirs. Et des flics en civil qui procèdent à leur contrôle d’identité. Les collages extérieurs ont été arrachés. Ceux de l’intérieur masqués » (1). Ce qui a fait l’objet d’une condamnation par le tribunal administratif de Nice, ce mercredi 14 janvier 2026, suite à dépôt de plainte de leur part, ce tribunal ayant « déduit que l’occultation de la vitrine de la librairie « Les Parleuses » ne s’avérait pas nécessaire en l’absence de troubles à l’ordre public et que cette illégalité engageait la responsabilité pour faute de l’Etat ».
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Victoire ? Mouais…. « Ces derniers mois, rapporte Blast, [les] attaques contre les libraires se sont multipliées […]. En juin, la librairie Les jours heureux de Rosny-sous-Bois était couverte de slogans hostiles au Hamas sur une partie de sa vitrine consacrée à des poètes palestiniens ; en juillet, un libraire du Chambon-sur-Lignon était visée par la préfecture de la Haute-Loire pour sa participation à un rassemblement de solidarité avec le peuple palestinien ; en septembre, c’est La Tête Ailleurs, dans le onzième arrondissement de Paris, qui fait l’objet de tags à l’acide et de menaces ; mi-novembre, la Petite Égypte, dans le deuxième arrondissement, est à son tour vandalisée à l’acide avec l’inscription « La putain du Hamas », pour avoir programmé un débat avec Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens. On pourrait ainsi aligner les exemples, des événements similaires ayant été recensés à Marseille, Rennes, Nantes, Bordeaux… » (2)
Nous retrouvons Maud à l’étage de la partie de la librairie consacrée à littérature pour enfants et ados. L’occasion de revenir sur le combat qu’elles ont mené pour leur droit à la liberté d’expression, sur ce qu’elles n’ont pas eu l’occasion de dire aux autres journalistes, et sur la joie en demi-teinte ressenti lors de l’annonce de leur victoire définitive. Car dans ce contexte global d’attaque des librairies indépendantes, si cette décision de justice est une bouffée d’air, il n’y a selon elle pas de quoi se réjouir.
« C'est vrai que plein de gens sont passés nous voir en disant « Bravo, félicitations », mais moi je suis très gênée quand on me dit ça ». Car « déjà, on va pas se mentir, si Lorraine [Questiaux], notre avocate, ne nous avait pas pris par la main en disant « on va y aller, on va gagner, et je vous fais pas payer, je me rémunérerai avec les frais de justice », je pense qu'on n'aurait pas lancé de procédure », des procédures effectivement coûteuses et terriblement chronophages -et c’est le but. Maud se dit que derrière ces « bravos », « ce qui s'exprime, c'est que dans dans le contexte actuel des librairies indépendantes -et pas que, le contexte en général-, ça a été une espèce de respiration ». Cependant, « je n’arrive pas à avoir la même joie que quand on a gagné le référé en 2023 ». Sans doute, nous dit-elle l’air las, car « le même jour où l’on a appris cette victoire, l’on a appris aussi que la librairie Violette & Co, que l’on a connaît bien, avait été perquisitionnée », avec pour motif invoqué la vente d’un livre de coloriages titré From the River to the Sea, de Nathi Ngubane et Azad Essa, et de la maison d'édition Social Bandit Media.
Elle revient sur ce que qu’a vécu cette librairie amie : « Elles sont dans un tunnel depuis août, dont elles ne sortent pas, et qui va crescendo. Elles ont eu des attaques à l'acide, du cyberharcèlement de l’extrême-droite, et ce qui n'a pas été trop dit à l'époque, c'est qu'elles se sont aussi fait intimider par des flics, qui se sont pointés à la librairie en leur disant que si elles n’avaient pas porté plainte, c’est bien qu’elles avaient quelque chose à se reprocher. Et là, aujourd'hui, c'était leur jour d'audition au commissariat... »
Et, selon elle, ce qui est dit trop rarement à propos de ces attaques de librairies, « c’est que ça éclipse les conséquences sur les gens qui y bossent ». Des conséquences parfois graves. « Tu es pris dans un espèce de tourbillon de stress, d'angoisse, de sollicitations, c’est épuisant nerveusement, voire a des conséquences lourdes sur la santé mentale ».
Elle évoque le cas des librairies Transit et le Sauvage, à Marseille, qui ont reçu des menaces et ont été dégradées par des tags de croix celtiques, la librairie queer les Vagues à Nantes, dont la vitrine a été fracassée.... « Dans ces dernières années, on avait fait une liste de ces attaques à notre avocate, pour qu'elle plante un peu ce décor général, au moment de l'audience, et de leur dire que leur décision sera importante, car le climat est celui-là ». Un climat d’une extrême-droite en lutte violente contre la culture. Et « quand Violette & Co est perquisitionnée et doit aller au commissariat, ça montre de quelle manière l'État ouvre les vannes et légitime, quelque part, ces violences ».
Quant à elles, elles vont très bientôt se retrouver face à un super-hôtel de police, sur une place que le maire de Nice, Christian Estrosi, a proposé de renommer « parvis Nicolas Sarkozy ». Comment le vivent-elles ? Un silence ; un ange passe. « En fait… nous allons déménager ». « On va pas se voiler la face, moi, je n'ai pas envie de venir travailler ici ». Elles partent donc, avec leurs enfants, dans un village du Vaucluse, où elle vont reprendre une autre librairie indépendante. Une perte sèche pour la culture vivante à Nice, où, quand un commissariat ouvre, une librairie ferme.
Par Macko Dràgàn ; entretien réalisé par Tia Pantaï et Macko Dràgàn le jeudi 22 janvier 2026
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