Lettre ouverte aux médias et journalistes en quête de liberté

En réponse à la tribune « ensemble, défendons la liberté » initiée par Riss et relayée par une centaine de médias régionaux et nationaux. Parce qu’on se demande bien de quelle liberté ils nous parlent.

En préambule, une évidence : la vraie liberté à glaner pour les médias, la seule qui vaille, celle qui détermine toutes les autres, c’est la liberté économique. A partir du moment, où votre journal est aux mains d’une personne, et qu’en sus votre journal fonctionne grâce aux annonces publicitaires, vous ne faites plus de journalisme. Vous faites de la communication déguisée en journalisme, avec tous les codes de rigueur qui lui sont associés.

 Alors quand je vois une centaine de médias, presque tous détenus par des milliardaires ou par l’Etat français, faire un appel à leurs « concitoyens » pour soutenir la liberté d’expression, je me dis qu’ils sont à côté de la plaque. Et c’est normal, car visiblement la liberté à laquelle ils tiennent le plus, c’est le « droit au blasphème ». Cela figure même dans le sous-titre. Comme si en France, en 2020, ce droit était remis en question. Malgré le drame du 7 janvier 2015, et ses tristes remous récents[i], il est tout à fait possible en France de blasphémer. Reste à savoir en quoi c’est un droit fondamental.

A moins que l’obsession de la religion ne cache autre chose... Après 15 ans de Unes sur l’islam du Point à Valeurs Actuelles, en passant par Marianne et Charlie Hebdo, des heures d’émissions de radios et télés à la fois sur le service public et les chaînes privées, on a fait le tour de la question, non ? Combat d’arrière-garde que celui de la religion au XXIème siècle, dans une France où 60% de la population se dit sans religion. Dans un pays, où la prégnance de la religion dans les affaires de l’État a été réglée en 1905, s’accrocher à ce droit, ou devoir pour certains, de blasphémer interroge. Dans un pays, où le fait religieux est aussi peu visible en comparaison à nos voisins, où le prosélytisme est interdit, où la majorité de la population se déclare sans religion, choisir comme cheval de bataille exclusif de s’attaquer à des minorités religieuses est pour le moins cavalier.

Ni la mort ne doit être justifiée par des propos qu’ils soient outranciers, blasphématoires, et même illégaux, ni le droit à l’injure permanente par le prétexte de la liberté d’expression. « A partir du début des années 2000, les plaintes contre Charlie Hebdo commencent à s'espacer. Fréquemment attaqué, parfois condamné en premier jugement, mais souvent relaxé en appel, le journal réussit dans les trois quarts des cas à obtenir gain de cause en justice, grâce notamment à une législation française très protectrice vis-à-vis des libertés de la presse. » Voilà ce qu’écrivait Le Monde en janvier 2015. Charlie Hebdo a souvent été attaqué, mais le droit protège, et c’est heureux, la liberté de la presse. Alors pourquoi cette tribune ? A qui s’adresse-t-elle exactement ?

La liberté, quelle liberté ?

« La haine ne saurait avoir l’excuse de l’humour ». Ces mots sont ceux du réactionnaire Charles Péguy, auxquels je souscris. N’est-ce pas étrange d’ailleurs qu’aujourd’hui, ce sont les réactionnaires qui accourent au chevet de Charlie ? Où sont-ils les défenseurs de la liberté de la presse lorsque des journalistes, des gens de terrain comme Gaspard Glanz sont fouillés, emmenés au poste et déshabillés en garde à vue comme la semaine passée pour aucune raison autre que l’intimidation ? Où sont-ils lorsque Taha Bouhafs, journaliste, est emmené en garde à vue après l’exfiltration de M. et Mme Macron du théâtre des Bouffes du Nord, en janvier 2020 ? Ou même quand la docile Ariane Chemin, du journal Le Monde, se retrouve interrogé par la DGSI, après enquête sur Benalla ? Où sont-ils dans les manifestations ces grands médias pour documenter les violences policières ?

Non, ce qu’ils défendent n’est nullement la liberté d’expression, mais la liberté de conchier l’islam par pure haine et racisme. Lorsque Emmanuel Todd a sorti Qui est Charlie quelques mois après les attentats, il a mis en exergue les motivations conscientes ou inconscientes d’une population qui descendait dans la rue, non pour son amour de la liberté mais sa haine des musulmans. Et j’en fus aussi, mue par cette émotion collective qui tait l’intelligence et le débat. Mais Charlie Hebdo est un journal dont la ligne éditoriale, aux accents parfois racistes, pose problème. Et qui a le droit de publier chaque semaine des caricatures de Mahomet, là n’est pas la question. Ce sont les motivations derrière ce cheval de bataille qui interrogent. Aucun religieux en France ne m’a forcé à faire quoi que ce soit dans ma vie. En revanche, on me force à travailler, pour manger. On me vire de mon travail car je ne rentre pas assez dans le moule. Ce ne sont pas les religions qui dirigent nos vies dans notre beau et grand pays.

Une tribune comme une bouteille à la mer

Le « Ni Dieu, Ni Maître » tient toujours pour les anarchistes. Nous ne nions pas les problématiques liées au fait religieux. Néanmoins, la situation a quelque peu changé depuis le XIXème siècle. La sécularisation de la société est advenue. Mais nos ennemis principaux demeurent, ils s’appellent technocrates, capitalistes, fascistes. Et si nous voulions dépersonnifier, on dirait administration, capitalisme, fascisme.

Vous qui avez de si grandes tribunes, vous les utilisez à longueur d’antennes et de papier pour nourrir vos lubies parisiano-parisiennes de bruit de couloir politiques dont tout le monde se fout. Vous les utilisez pour nourrir vos fantasmes racistes de grand remplacement, auxquels vous donnez corps en permanence en donnant la parole à des pseudo-experts, des pseudo-gens sérieux.

Peut-être cette tribune n’est-elle que le dernier sursaut d’une presse aux abois, qui s’accroche pour dire aux lecteurs : achetez-nous, lisez-nous. C’est trop tard. La messe est dite. Et c’est peut-être heureux. De la même manière que la gauche n’a pas besoin d’être représentée institutionnellement pour exister et être vivace, le journalisme n’a pas besoin de vos papiers (du Figaro en passant par Le Monde, Libération, L’Express, L’Obs, Le Point, Valeurs Actuelles, notre cher Nice-Matin local et toute la Presse quotidienne régionale) pour exister et être vivace.

 Le blasphème n’existe pas en France

« Certains d’entre nous sont croyants et peuvent naturellement être choqués par le blasphème. Pour autant, ils s’associent sans réserve à notre démarche. Parce qu’en défendant la liberté de blasphémer, ce n’est pas le blasphème que nous défendons mais la liberté », écrivent-ils dans la tribune. Encore une fois, il y a une différence entre le blasphème, qui attaque le sacré, et l’injure raciste. Quand Charlie Hebdo fait une couverture en titrant « Islam, religion de paix éternelle », après l’attentat de Barcelone, il faudra nous dire où est la satire, où est le drôle, et où est le blasphème, puisque ce titre associe de facto toute la communauté musulmane à cet attentat.

Cette tribune a été initiée par Riss, qui avait déclaré après cette Une infâme : « On ne peut plus critiquer l’islam » (il faut vraiment vivre dans un monde parallèle pour dire une chose pareille en France). Enfin, il convient de souligner un détail d’importance : le droit au blasphème n’existe pas dans le droit français, pas plus que le délit de blasphème. En fait, la notion de blasphème n’existe tout simplement plus depuis 1881, et la loi sur la liberté de la presse. Combat d’arrière-garde qu’on vous dit.

Nos mots seront-ils entendus ? Rien n’est moins sûr, car comme l’a écrit Raul Magni Breton : « Malheureusement, en France, le temps n’est pas encore venu pour ce type de débat. Nous sommes encore sur la ligne de George W. Bush qui, après le 11 septembre 2001, affirma que les terroristes « détestent notre liberté : la liberté de religion, la liberté d’expression, la liberté de vote ». Cette ligne, promue par nos gouvernements et, vraisemblablement, par nos juges est celle de l’émotion et de la colère, mais aussi celle de l’ignorance et l’irresponsabilité. »[ii]

Malsayeur le Médisant & la rédaction de Mouais

Pour lire la tribune : https://charliehebdo.fr/2020/09/societe/lettre-ouverte-a-nos-concitoyens-ensemble-defendons-la-liberte/

Si vous souhaitez défendre la seule liberté journalistique qui vaille, l'indépendance financière, vous pouvez vous abonnez à notre mensuel, Mouais, pour 22 euros par an seulement (cette est la version longue d'un article spécial médias à paraître dans le numéro d'octobre): https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

 

[i] Sans oublier les réflexions très pertinentes à ce sujet de Raul Magni Breton dans son article, dans lequel il affirme : « Le principal facteur qui explique l’occurrence d’un attentat meurtrier islamiste est le rôle actif d’un pays dans une guerre asymétrique ».

[ii] Raul Magni Breton, op. cit.

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