La daube de la discorde

Ou : retour sur le #daubegate. Nice, mercredi 14h, un message tourne dans nos réseaux : « Resto ouvert lycée Sasserno, présence policière, action désobéissance, faites tourner ». Alors, par habitude, et confiance au réseau, on fait tourner. On partage même sur le Twitter de Mouais, sans comprendre vraiment, mais « action désobéissance », en général, ça nous plaît bien.

En même temps, quelqu'un tague mon nom sur Facebook : « Peux-tu donner le numéro de ton avocate pour aider le restaurateur ? ». Ben, a priori oui, mais qui demande mon aide ? C'est pour un certain Christophe Wilson. Aïe, sur son Facebook, je tombe immédiatement sur des messages pro-Trump (dénonçant les fraudes orchestrées par les démocrates états-uniens) et des relais de la secte QAnon qui dénonce une guerre secrète entre Trump et les élites, la finance et les médias, élites qui commettraient des crimes pédophiles et sataniques. « Désolé, mais non, je n'aide pas l'extrême-droite » ai-je répondu. L'aventure aurait dû s'arrêter là pour moi.

Mais il a fait parler de lui, dans notre microcosme niçois, et même, fait incroyable, dans le pays entier, ce restaurateur qui a décidé d'ouvrir son restaurant, fermé depuis le 30 octobre comme tous les restaurants français, pour vendre sa daube et ses gnocchis.

D'aucuns diront que ses plats étaient joyeusement saupoudrés de postillons, d'autres diront que la centaine de clients (en deux services), qui avaient réservé par le bouche à oreille, n'appliquaient aucune consigne sanitaire, pas de masque ni geste barrière, chantant avec allégresse la marseillaise en soutien au désormais célèbre Christophe Wilson. Ce n'était pas son galop d'essai, puisqu'il avait déjà appelé à la désobéissance des casseroles en novembre pour protester contre le deuxième confinement. Le personnage, nous ne le connaissions pas à Mouais, ou de loin. Et étrangement, nous avons quelques copains qui soutiennent son combat. Mais à la rédaction, avant de soutenir avec le sourire, on aime bien savoir à qui on a affaire.

Commençons par le bilan : une centaine de plats servis ce jour-là, les flics débarquent et repartent sous les acclamations victorieuses des clients, convocation de Monsieur Wilson au commissariat, garde à vue pour l'emploi d'un « étranger en situation irrégulière » (préfecture) ; il ressort le lendemain avec une convocation devant un délégué du procureur pour un « rappel à la loi pour recours à un étranger sans titre ». Il ne risque pas grand-chose sur le plan judiciaire, mais « une instruction administrative visant à une fermeture du restaurant est actuellement en cours » (préfecture). Entre-temps, il a eu son quart d'heure de gloire, pense qu'il va amorcer une résistance chez les restaurateurs, a encaissé les gains d'une cagnotte qui passait parmi les clients (apparemment, certains ont été généreux, mais pas de quoi renflouer son commerce) et a gagné ses galons auprès des siens.

Ce qui ne manque pas de nous mettre un petit peu dans l'embarras, c'est que certains amis de Mouais attendaient devant le commissariat Auvare la sortie de Monsieur Wilson. Sont-ils tous devenus trumpistes acharnés ? « Moi j'aide juste un ami, il est honnête », nous dit notre pote Léo.

Mais ce qui nous contrarie surtout, c'est que son employé, Moussa, de nationalité ivoirienne et âgé de 35 ans, qui travaillait à la plonge, a été arrêté et placé en centre de rétention.

Arrivé en France en 2011, sa demande d'asile n'a pas abouti et depuis 2016, il bossait en CDI sans parvenir à se faire régulariser. Il a été libéré avec une obligation de quitter le territoire français (OQTF) dans un délai d’un mois. La CGT 06 a annoncé qu'elle allait saisir le cabinet du ministère de l'Intérieur pour faire annuler cette OQTF. Monsieur Wilson, quant à lui, n'a pas eu un mot de soutien pour son employé.

Fin de l'histoire. Mais chez Mouais, nous sommes toujours dubitatifs, parce qu'on s'interroge de voir certains de nos camarades participer à cet acte de « désobéissance civile », et inquiets de voir se propager les idées de ce restaurateur, qui nous semblent nauséabondes. Certes, les professionnels de la restauration craignent une vague de faillites dans les prochains mois parmi les 200 000 restaurants français. Malgré les aides d’État (on reviendra sur ces commerçants qui crachaient sur l’État providence et les « assistés » de la République), les dépôts de bilan se multiplient : 65.8% des professionnels craignent de devoir mettre la clé sous la porte en 2021, d'après le Groupement National des Indépendants : ils estiment que 40% des bars et restaurants pourraient ne pas rouvrir. Un désastre pour des centaines de milliers de nos concitoyens.

Alors reprenons. Les clients étaient très satisfaits du service et des plats, ils ne se sont pas affolés d'imaginer le Covid circuler via ces centaines de gouttelettes salivaires, ni embêtés par l'étroitesse des lieux et l'absence de ventilation efficace. Le restaurateur a pu gagner un peu d'argent pour faire vivre sa famille et aucune des personnes présentes ne lui en veut d'avoir été verbalisée. Pour l'instant, seul l'employé ivoirien a crûment été sanctionné. Tiens, une tête connue de notre équipe passe à la télé : « l’épidémie n’existe pas », « cette assiette à le goût de la liberté ». Un autre visage familier : « il n’y a pas tant de morts que ça ». Mais qu'est-ce qui leur prend ? Comment ce restaurateur a-t-il réussi à leur retourner le cerveau ?

La page Facebook de Monsieur Wilson n'est plus publique depuis sa sortie de garde à vue (dépassé par l'emballement médiatique ?), mais nous avons eu toute une journée pour l'explorer, et explorer les collectifs auxquels il participe, ou qu'il encourage. À commencer par « Dehors Citoyens » (le groupe est fermé), dont les membres veulent « AGIR pour retrouver leur liberté : de travailler, de se déplacer librement où ils le souhaitent ». Ils se font une spécialité de livrer de « vraies informations » autour du Covid, à savoir qu'on se moque de nous (le « on » est important). Monsieur Wilson, par exemple, a partagé un article-intox diffusé par ce collectif révélant que le pape François avait été arrêté pour pédocriminalité. Ou que ces « bâtards » de Pfizer ont machiavéliquement planifié la crise sanitaire depuis 2019, avec l'aide de Bill Gates bien sûr. Dans sa bulle numérique, on trouve d'autres groupements aussi étranges (Action 21, Bas les masques, Dehors citoyens, Contre la Maskarade...) où le meilleur (défense des hôpitaux, lutte contre la loi sécurité globale) côtoie le pire (délires pédosatanistes par exemple).

Nous savons qu'un nombre croissant de restaurants ouvrent illégalement, il en va souvent de leur survie, et puis... c'est leur vie, tout simplement. D'autres ont réussi à obtenir une dérogation préfectorale pour nourrir les routiers ou des employés du bâtiment. Une exception qui permet aux salariés de manger autre chose que des plateaux-repas ou des sandwichs le midi, initiative portée entre autres par la Creuse, la Haute-Vienne, l’Aveyron, ou encore le Maine-et-Loire, et destinée aux artisans et ouvriers. Concernant Monsieur Wilson, il s'agit d'une initiative personnelle et médiatisée où les règles sanitaires sont sciemment ignorées.

En surfant sur son profil, on découvre qu'il considère très positivement ce que peuvent dire Nicolas Dupont-Aignan ou Florian Philippot, en passant par François Asselineau (et Francis Lalanne, qui a récemment appelé... à l'armée pour renverser Macron). Même si le personnage se dit apolitique, il y a là un faisceau d'indices qui nous permet de le catégoriser à l'extrême-droite. D'ailleurs, dans les réseaux de Monsieur Wilson, certains soutiennent avec allégresse Génération Identitaire.

Alors, comment dire que, même si ce monsieur a le droit d'être d'extrême-droite dans notre pays, l'appel à l'applaudir pour son acte de résistance nous laisse pantois ?

Le numéro de mon avocate, je ne l'ai pas partagé, d'autant que le restaurateur s'est vu offrir les services de Me Carlo Alberto Brusa, une star des anti-vaccins, avocat des producteurs du documentaire « Hold-Up », et qui attaque en justice les mesures sanitaires du gouvernement (masque, confinement, vaccins... il a déjà dix mille soutiens) ; il dénonce la dictature sanitaire et en fait donc son beurre comme nombre de cabinets d'avocats faisant leur marché de plaignants dès qu'ils le peuvent (« Des victimes du Covid-19 prises dans les filets de cabinets d’avocats opportunistes », Le Monde 11/06/20). On passe sur le fait qu'il traite les préfets de Oberführer (cadres nazis), et qu'il soit un youtubeur très actif dans le but de faire tourner sa boutique. 

En tant que libertaires, on pourrait trouver ici et là des points de convergence avec monsieur Wilson : combat contre la loi Sécurité Globale, constat de médiocrité de nos élites dans la gestion de la crise, revendications de nos libertés... et puis, nous aussi nous avons plein le cul de ce virus, envie de respirer et faire la fête. De plus, nous constatons également avec effroi que la pauvreté augmente, que des familles se retrouvent dans la misère, que les inégalités s'accroissent... autant de luttes qui pourraient nous unir. Et dans les luttes, les alliances sont toujours plutôt bienvenues.

Alors, comment faire ? Je n'ai pas encore qualifié cet homme de complotiste, à vous de juger, et d'autres pensent que Monsieur Wilson participerait à un complot ourdi par l’État pour dissuader ceux qui voudraient suivre son exemple le 1er février (l'appel à la désobéissance lancé par un restaurateur du Doubs).

Pour commencer, ne pas rejeter, c'est un minimum. Réhabiliter le mot « politique » (implication dans la vie de la Cité) qui est souvent confondu avec « partisan » (d'une mouvance ou d'un parti politique). Et déconstruire patiemment, en n'oubliant pas la détresse, l'angoisse et le stress ressentis. En considérant aussi ceux qui sont sous l'eau, dans un état psychique tel qu'ils ne parviennent plus à raisonner, et qui cherchent des explications dans cette épreuve, même les plus farfelues. Enfin, adhérer à l'absurde peut aussi aider à se fédérer, c'est ainsi qu'ils construisent leurs réseaux et peuvent remplir un restaurant sans publicité. Ils prônent la solidarité et l'entraide, même si c'est pour soutenir un restaurateur ou revendiquer le droit d'investir les magasins.

Visuel de Bob pour Mouais Visuel de Bob pour Mouais
Ce n'est pas le modèle de société que nous défendons à Mouais, mais c'est déjà un début.

par Bob

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Un article du Monde sur la question : https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/01/30/mon-combat-c-est-d-etre-regularise-moussa-victime-collaterale-de-l-ouverture-illegale-d-un-restaurant-a-nice_6068231_3224.html

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