Mouloud Akkouche
Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...
Abonné·e de Mediapart

1092 Billets

0 Édition

Billet de blog 1 juin 2015

Chair silence.

Alger, 1957. On est tous collés autour du transistor du docteur. Il nous a invités pour écouter le discours dans son salon. Jamais allée chez lui. Très grand, beaucoup de meubles. Pourquoi ils sont venus me chercher au boulot ?

Mouloud Akkouche
Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© Auteur de la photo non crédité

Alger, 1957. On est tous collés autour du transistor du docteur. Il nous a invités pour écouter le discours dans son salon. Jamais allée chez lui. Très grand, beaucoup de meubles. Pourquoi ils sont venus me chercher au boulot ? Ils savent tous que je suis sourde. Eux l’entendront, moi juste des miettes de la voix de mon fils. Ils ont l’air nerveux. Même le docteur est pas comme d’habitude. Bon, ils mettent tous le doigt sur la bouche.Ca y est : mon fils va parler dans le poste.… Madame… Messieurs,… recevant… ma gratitude…. riche de ses seuls doutes… encore en chantier… solitude du travail…… un arrêt qui le portait d'un coup, seul et réduit à lui-même…. au centre d'une lumière crue? De quel cœur… recevoir cet honneur…. d'autres écrivains…. où sa terre natale… incessant ?J'ai connu…. trouble intérieur… paix… en règle… trop généreux… m'égaler.. mes seuls mérites… dans les circonstances les… Qu’est-ce que je fous là ? Pas eux qui vont terminer mon boulot. Ils ont l’air vraiment sérieux. On dirait qu’ils sont à l’église. Pourquoi qu’ ils arrêtent pas de me regarder ? Pas monter sur la table et faire des grimaces parce que mon fils parle au transistor. Lui et moi, on a pas besoin de se parler. En tout cas : c’est bien qu’il a trouvé une bonne situation… y va pas crever de faim. S’il était pas parti, son oncle lui aurait trouvé un boulot mais bon… c’est la vie. Il a pas l’air malheureux même si je vois bien que… notre maison lui suffit plus. C’est Louis son maître qui a voulu, moi je voulais pas trop… On sait ce qu’on perd, jamais ce qu’on gagne. Paraît qu’il écrit des livres et fréquente des grands de ce monde… sans mon art… se sépare de personne… réjouissance solitaire… joies communes… pas se séparer… plus humble et la plus universelle… lui aux autres… beauté… s'arracher… comprendre au lieu … en ce monde… de Nietzsche… plus le juge, mais le…Pas envie d’être là. Je suis en sueur sous les bras, j’espère que ça sent pas trop. Ils me sourient comme à un gosse devant le sapin. Sûre que je sais pas lire, écrire, parle très mal et entends que dalle… Je vis dans un brouillard. Lui, mon Albert, ils pourront pas l’acheter avec des médailles et des trucs de ce genre. Lui, il a déjà tout eu  avec le soleil, la mer, le football… Tout le reste c’est que du pourboire. Lui y sait… On va pas lui raconter des bobards.… devoirs difficiles… font l'histoire… voici seul et privé de son art… prisonnier inconnu… retirer l'écrivain de l'exil… privilèges… relayer…assez grand… provisoirement célèbre… retrouver …. communauté vivante… à la seule…. Accepte… son métier…Des fois, j’ai peur. Quand on se regarde un peu longtemps mon Albert et moi, j’ai honte de moi, de nous… Envie de me planquer dans un trou de souris. Il est devenu un peu comme… un étranger, habillé comme les gens qui savent. Il parle comme eux. Peut-être même qu’il respire comme eux ; sûrs que ces gens respirent pas comme nous. J’ai peur de lui porter la poisse, lui remettre le nez dans… dans la misère. Il doit sentir que je veux pas le salir avec la boue qui coule dans mes veines… Chaque fois, il me prend dans ses bras et… Ouais : je me sens belle et intelligente dans ses yeux, plus forte que tous les livres de la ville. Je sais qu’il a en lui tous les mots que je n’aurais jamais, ces mots comme des pays lointains… beaucoup comme moi, même les grandes gueules du quartier bourrées le samedi soir à l’Anisette… auront jamais tous ces mots dans leur tête. Les mots d’Albert, mon fils, mon dernier homme, sont… Il baissera jamais la tête, plutôt crever que grignoter l’os que ceux qui sentent pas des aisselles lui jettent. … service…d'hommes possible… servitude… les solitudes… noblesse… difficile… histoire démentielle… ainsi… aujourd'hui… à porter… la même…au début… vingt ans… parfaire… leur éducation… à l'univers.. leurs fils… nucléaire… optimistes… l'erreur de…Pas autant à venir le voir jouer au foot. Avant , tous ces gens du quartier et même d’ailleurs à Alger me voyaient jamais. Depuis que la photo de Albert est dans les journaux, je suis plus invisible. On me voit et on me sourit même. Albert et moi, on sait que tout ça c’est du cinéma. La douleur, notre douleur trop grande pour leurs grands salons, leur appartiendra pas. Jamais. Pas d’éducation mais nous on éteint la lumière pour pleurer. Nos larmes sont sacrées.…surenchère… le droit… mais…. d'entre nous…. Recherche… se forger…. seconde fois… l'instinct de mort… notre…génération… pas… les techniques… exténuées… convaincre… la servante… autour d'elle… ce qui fait… les royaumes de… contre la montre… Qu’est-ce que tu peux bien leur raconter Albert ? Des histoires comme dans ces journaux avec des photos que je trouve parfois au-dessus des poubelles ? Ils sentent bons les gens que tu connais maintenant ? Et toi, tu sens encore un peu de notre odeur. L’odeur du soleil….. L’odeur de nous autres… à nouveau…jamais… double pari… à l'occasion… partout où… sur elle…. accord profond…. l'honneur… faire… coup… vraie place… vulnérable… partagé entre la… autant…… marcher… certains d'avance… plus que… la lumière… j'ai grandi… erreurs… à me tenir… qui ne supportent… J’ai beau râler et tout ça, tout ça… Quand je te vois avec tes costumes, debout avec eux là-haut à Paris, je suis fière mais…De quoi être fier ? Je sais même pas à quoi sert tout ce que tu fais… Des livres : pourquoi faire ? Y en pas déjà assez ? Le mien de livre s’ouvre chaque matin et se referme chaque soir, la même histoire jusqu’à sous terre. Rejoindre ton père… un beau jeune homme comme toi… mort dans la boue pour qu’ils continuent de sentir bon entre eux. J’ai… J’ai… Je comprends pas pourquoi je suis en colère aujourd’hui ou tu as eu un prix… je me souviens plus du nom… J’aimerais être heureuse mais… pas assez d’entraînement. En parlant d’entraînement mon Albert, je… Qu’est-ce que j’ai pu te regarder jouer au foot avec tes copains sur la plage ! … brefs et…. vous… reçu aucun… au contraire… me restera alors à vous… que chaque… à lui-même… silence.

 Le discours du prix Nobel d'Albert Camus.

Merci à Thierry Renard pour la première publication de ce texte adapté depuis en pièce. Un roman  à partir de cette pièce est en cours d'écriture.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — États-Unis
« La Cour suprême des États-Unis a un agenda : celui de l’extrême droite »
La Cour suprême des États Unis vient de rendre plusieurs arrêts inquiétants. Le premier, actant la fin de l’autorisation fédérale d’avorter, a mis le monde en émoi. Jeudi 30 juin, elle a nié l’autorité de l’agence pour l’environnement américaine a réduire les gaz à effets de serre. Pour l’américaniste Sylvie Laurent, elle est devenue une institution « fondamentaliste ».
par Berenice Gabriel, Martin Bessin et Mathieu Magnaudeix
Journal — Budget
Le « paquet pouvoir d’achat » ne pèse pas lourd
Le gouvernement a confirmé une série de mesures pour soutenir le pouvoir d’achat des fonctionnaires, des retraités et des bénéficiaires de prestations sociales. Mais ces décisions ne permettent pas de couvrir la hausse des prix et cachent une volonté de faire payer aux plus fragiles le coût de l’inflation.
par Romaric Godin
Journal
Covid : face à la septième vague, les 7 questions qui fâchent
Risques de réinfections, protections, efficacité des vaccins actuels et attendus, avenir de la pandémie… Nos réponses pour s’y retrouver face à cette nouvelle vague de Covid-19.
par Rozenn Le Saint
Journal
Urgences : vers la fin de l’accueil inconditionnel ?
La première ministre a reçu, jeudi, 41 recommandations pour l’été « à haut risque » qui s’annonce à l’hôpital. Parmi les mesures mises sur la table : la fin de l’accès sans filtre aux urgences et la revalorisation des heures de travail la nuit et le week-end.
par Caroline Coq-Chodorge

La sélection du Club

Billet de blog
Quand le RN est fréquentable…
La dernière fois que j'ai pris ma plume c'était pour vous dire de ne plus compter sur moi pour voter par dépit. Me revoilà avec beaucoup de dépit, et pourtant j'ai voté !
par Coline THIEBAUX
Billet de blog
Lettre d’un électeur insoumis à un électeur du RN
Citoyen, citoyenne, comme moi, tu as fait un choix politique mais qui semble à l’opposé du mien : tu as envoyé un député d’extrême-droite à l’Assemblée Nationale. A partir du moment où ce parti n’est pas interdit par la loi, tu en avais le droit et nul ne peut te reprocher ton acte.
par Bringuenarilles
Billet de blog
Quels sont les rapports de classes à l’issue des élections 2022 ?
On a une image plus juste du rapport des forces politiques du pays en observant le résultat des premiers tours des élections selon les inscrits plutôt que celui des votes exprimés. Bien qu’il y manque 3 millions d’immigrés étrangers de plus de 18 ans. L’équivalent de 6% des 49 millions d’inscrits. Immigrés qui n’ont pas le droit de vote et font pourtant partie des forces vives du pays.
par jacques.lancier
Billet de blog
Boyard et le RN : de la poignée de main au Boy's club
Hier, lors du premier tour de l’élection à la présidence de l’Assemblée nationale, Louis Boyard, jeune député Nupes, a décliné la main tendue de plusieurs députés d’extrême droite. Mais alors pourquoi une simple affaire de poignée de main a-t-elle déclenché les cris, les larmes et les contestations ulcérées de nombres de messieurs ?
par Léane Alestra