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Billet de blog 1 juin 2024

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Cours des mémoires

Des fantômes traversent nos silences. Les morts se croisent sans haine. Ni à essayer de comparer le poids de leur absence sur la balance de l’humanité. La comptabilité sordide c'est pour les vivants. Les morts n’ont plus de temps à perdre. Désormais confinés dans l’errance. Passant de mémoire en mémoire blessée à jamais. Des vies détruites par notre inhumanité.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
© Marianne A

                  Un texto matinal. Je pense à vous deux. Un message lapidaire. Des années sans se revoir. Ni se parler. Pourtant pas à l’autre bout du monde. Vivant à quelques centaines de km de distance. Mais le temps, si on le laisse faire, bâtira des frontières. Même entre les vieux potes et potesses. Je l’appelle aussitôt. Ça va ? Oui ? Et toi ? Ça va. Échange de soucis de santé. Rien de plus naturel à partir d'un certain âge. Des soucis graves pour lui. Son cœur de 73 ans a des ratés. Normal quand on a jamais été dans l’excès de modération. Que du classique. Jusqu’à ce que sa voix se noue. La mienne aussi. Même nos silences sont noués. Avec une putain d’envie de chialer.

         À cause de nos usures respectives ? Pas du tout. Très vite, nous avons évacué nos bobos de mecs sur la dernière ligne droite. Conscients que nous sommes désormais dans une course verticale. Bien sûr vers le bas. Une descente de plus en plus vite. Avec de moins en moins de prise pour ralentir l’inéluctable. Des solitudes jouant encore un dans leur dernier square. Avant de prendre la sortie. Nous ne remonterons plus l’échelle pour glisser à nouveau. Encore ! Non, il faut qu’on rentre. Encore un dernier tour. Avant d’attendre la réponse, on remonte. En haut, en bas, en haut… Jusqu’à être ivres de glissades. C’était hier… Aujourd’hui, le bac à sable se rapproche. Jour après nuit. Mais plus de sable dans notre bac. Que de la terre. Dernière glissade sur notre toboggan du vieux monde. Pour laisser la place aux autres générations dans le square en orbite.

        Ça me touche. Putain, moi aussi. Pas un jour sans y penser. L’impression de me coucher avec et de réveiller avec. Moi aussi. On ne dit pas quoi. Des fantômes traversent nos silences. Certains viennent du 7 octobre, en Israël. D’autres sortent des ruines de Gaza. les morts se croisent sans haine. Ni à essayer de comparer le poids de leur absence sur la balance de l’humanité. La comptabilité sordide c'est pour les vivants. Les morts n’ont plus de temps à perdre. Désormais confinés dans l’errance. Passant de mémoire en mémoire blessée à jamais. Qui sont ceux-là ? D’où viennent-ils ? On on a du mal à les reconnaître, car on ne les voit que très peu dans les médias. Qui sont-ils ? Les fantômes du Yémen. Rejoint très vite par ceux de la Somalie, de la Tchétchénie, du Kurdistan, etc. Parmi ces fantômes, de nombreuses femmes. Et un grand nombre d’enfants. Que faire ? Fuir cette cour des souffrances du monde. Pour aller se réfugier dans un autre lieu.

Sinon, à part l'horreur du monde ; qu’est-ce que tu deviens ?

Je bricole le temps qui passe.

Tu écris toujours ?

Ouais.

Et toi la batterie ?

Je bricole le son qui passe.

C’est bien.

Et tes gosses ?

Ça va.

        Soupir. Autre soupir en écho au bout du fil. Puis un nouveau silence. Vraiment dur tout ça. Le monde va finir par crever OD de souffrance. Et nous aussi à force de s’injecter toutes ces images. On n'est pas obligés de les visionner. C’est vrai, mais… Quoi ? Mais faut regarder la réalité en face. Même en restant impuissant, ne pas détourner la tête. Sûr que ça n’empêchera pas les horreurs et les abominations. Moi, je ne peux pas. C’est trop pour moi. Je ne suis pas assez costaud émotionnellement. Sans doute trop fragile. Peut-être un peu lâche dans le déni de la réalité. Rien que d’y penser, j’ai envie de chialer comme un gosse. Non, ton attitude n’est pas de la lâcheté. Chaque individu fait comme il peut avec le pire de notre humanité. Soupir.

          Silence. Moi, je veux voir. Pourquoi y tiens-tu tant ? Parce que cette humanité blessée, c’est une part de moi. Comment te dire ? Je suis tellement et horrifié par ce que je vois que j'en perds mes mots. La souffrance de l'humanité est aussi la mienne. Je suis en empathie multiprises avec tous les massacrés de la terre. Quel qu’il soit. Mais je n’oublie jamais que le massacreur, c’est un semblable. Pas un extraterrestre. Juste un terrestre comme toi et moi.  Désolé mais je ne suis pas d’accord avec toi. Impossible. Je ne serai jamais une de ces ordures. Jamais. Tu m’entends : jamais ! Silence. Fais chier toutes ces enfances gâchées. Des gosses qui n'ont même pas eu le temps de devenir des vieux cons comme nous. Parle pour toi. Je rigole pour ne pas... Si je tenais, ces ordures d'assassins ! Quel gâchis. Tout ça à cause d’une poignée de psychopathes se nourrissant du sang et de la chair de leurs semblables. Je radote encore et encore les mêmes constats. Plus que du radotage en stock. Vaudrait mieux la fermer. Double silence noué.

        Autre cour, nouvelle arrivée de fantômes. Cette fois en provenance du siècle dernier. La cour des mémoires. Certains fantômes ont les yeux hagards et une face de boue. Leurs yeux clignent à la lumière. Le soleil se levait sur leurs tranchées. Mais pas sur la nuit de leur enfer. D’autres fantômes franchissent le seuil de la cour. Une foule sortant d’un autre enfer. Le regard perdu dans leur visage crevassé. Leurs yeux, très loin dans les orbites, ne sortiront jamais de l’enfer. Celui des camps de la mort. D’autres fantômes arrivent en masse. Tous portent la marque d’un champignon qui a bouffé leur vie. Ne laissant plus que les morsures de l’irradiation sur leur chair. Un fantôme de petite fille arrive à son tour. Elle est nu. Au-dessus de sa tête, un nuage de Napalm. Elle fait les cents pas dans la cour. Fébrile. Se heurtant sans cesse aux murs. Comme un animal blessé. Fantôme de petite fille se heurtant au mur de l’horreur. Enfermée à jamais dans l’abominable dont est capable notre espèce. Et en plus de récidiver dans de nouvelles abominations.

           N’en jetez plus, la cour est pleine. Comme dans la plupart des autres de l’Avenue du Monde. Parfois, on fait monter des fantômes aux étages. Chaque jour, de nouvelles cours se remplissent. Pas une seconde sans l’arrivée d’un nouveau fantôme. En provenance de partout sur la planète. Pas uniquement de sous des nuages de guerre. Des fantômes venus aussi des pays plus ou moins à l’abri des bombes. Sauf des terroristes. Même si les fantômes, alimentant les cours de la mort, viennent plutôt d’ailleurs. De pays avec très peu de répit. Mais il y aussi des morts violentes, ici au coin de sa rue. Sous le toit des voisins. Parfois sous le sien. La mort violente de femmes des villes et des campagnes.

        Devenant à leur tour des fantômes dans une autre cour. Celle où s’entassent ces femmes. Tous les deux jours, une débarque. Parmi toutes les victimes de féminicides. D’où viennent ces fantômes de femmes ? De partout. Assassinées dans tous les milieux. Le plus souvent à domicile. Parfois sous les yeux de leurs enfants. Comme dans les autres cours, elles vont et viennent. Faisant les cent pas. Condamnés à ne plus être que des fantômes. La chair de leur histoire arrachée par tel ou tel assassin. La cour des femmes violées, c’est bien ici ? Non, c’est la prochaine à droite. J’en viens, mais il n’y a plus de place. Une autre a été ouverte plus loin. Le fantôme de la femme violée s’éloigne. Elle marche à pas lent. Le buste penché, les yeux au sol. Dans un couloir qui semble sans fin. Pour rejoindre une sœur, une mère morte assassinée. Souvent un meurtre à domicile. Des mains de celui qui s'était fait passer pour leur compagnon.  Peu de temps ou durant de nombreuses années de cauchemar. En réalité, l’usurpateur d'un très beau mot. C'était juste leur bourreau.

         Une cour ne désemplit pas. Depuis de très nombreuses décennies. Dans une cour des mémoires ? Non. C'est une cour du présent. Des victimes récentes. On en parle encore moins que celle des fantômes du Yémen. Pourtant, c’est sans doute la cour avec le plus d’affluence quotidienne. A tel point que l’avenue du Monde ne suffit pas. On dû construire des hangars pour accueillir tous ces fantômes. Pas une seconde sans une arrivée. La plupart du temps, des fantômes en provenance des mêmes pays. Combien de ce fantôme qui arrivent par jour. Environ 25 000. Une erreur dans le chiffre ? Non. Peut-être le bon chiffre , mais tous ne peuvent arriver en même temps. Si. C'est bien 25 000 fantômes qui débarquent chaque jour. Beaucoup plus que toutes les autres cours réunis. Une foule quotidienne. De quoi sont morts ces milliers de fantômes ?  De faim.

          Faut qu’on se voit un des quatre. Au moins avant de mourir. Petit rire de part et d’autre du téléphone. Le monde est noué. Mais il va falloir continuer de vivre. Tant bien que mal. Continuer de faire, défaire, d’aimer, de détester, de baiser, de se faire baisser, de se marrer, de chialer, de se marrer encore… Parce qu’il n’y a pas d’autres solutions. Et s’arrêter de vivre ne changera rien : les cours continueront de se remplir. Avec des victimes venues de la planète entière. Suffit d’ouvrir son écran ou d’écouter sa radio pour s’en rendre compte. Les tueurs de masse ou de proximité, sont-ils plus nombreux que dans les précédents siècles ? Certains prétendent que non en citant notamment les deux guerres du siècle précédent. D’autres affirment qu’il n’y a jamais eu autant de morts violentes. Je ne sais pas qui a raison. Et on s’en fout. L’urgence n’est pas de savoir qui a tort et raison. Mais l’arrêt de l’arrivée de nouveaux fantômes.

       Tous les êtres équipés d’un cerveau et d’un cœur ont le même espoir. Même si souvent, ils sont traversés par la désespérance. Parfois même la résignation ? Jusqu’à vouloir détourner le regard. Avant de se rendre compte que les fantômes ne s’arrêtent pas au seuil de son histoire. Ils traversent aussi nos miroirs de passagers et passagères du monde. Des fantômes ne quittant jamais la mémoire de l’humanité. Après s’être dérésigné, revient l’espoir. Lequel ? Que toutes ces cours, peuplés de fantômes, finissent par se vider. Et que d’autres s'ouvrent pour certains.

      Les cours de justice.

NB : Une fiction ? Oui et non. Le coup de fil et quelques autres éléments sont réels. En réalité, comme tout le reste. Ce que vivent dans leurs chairs des centaines de milliers de solitudes à travers le monde. Et nous à distance. Certes pas la même souffrance. La nôtre est surtout notre impuissance face à nos écrans. Et que nos colères, nos indignations, nos mots… Tout ça reste inutile face au mur de la réalité. Même nos silences sont impuissants. Que faire ? Si ce n’est d’alimenter la mémoire. Pour ne pas oublier les morts d’hier et avant-hier. Et ceux d’aujourd’hui. Toutes les victimes de notre inhumanité. Mais en priorité ne pas oublier les vivants en sursis. Chaque seconde peut-être la dernière. L’urgence : une issue de secours pour les vivants du monde en danger.

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