Lundi dort. Le pays est toujours gouverné par Dimanche. Encore quelques heures. Lundi doit attendre l'annonce officielle. La nomination qui lui fera changer de statut. Sa bascule de l'ombre à la lumière. Dès la proclamation de sa nomination, il sera au centre de tout. Éducation, culture, affaires étrangères, police, radio, télé... C'est lui qui décidera de toutes les orientations du pays. Rien ne pourra se faire sans lui et son équipe. Toutes les clefs seront bientôt entre ses mains. Pour l’instant, Lundi rêve de son futur chantier. Par quoi commencer en ouvrant les paupières ? Il a de très nombreux projets dans les cartons. Mais que 24 heures pour les accomplir. Avant de disparaître. Comme dimanche avant lui. Et mardi derrière. Il se sait éphémère. Un jour chassant l'autre. Comment marquer la semaine de son empreinte ?
Sa famille et tous ses proches sont très fiers de lui. Des salves d’applaudissements sur une fontaine de champagne. Une grande joie qu’il ait pu décrocher le lundi. Tous sont très fiers de sa soudaine ascension. Lui, si jeune, venu d’un milieu modeste, a réussi à accéder à un poste si convoité. Aujourd'hui un inconnu, demain au firmament de la semaine. Jamais il n’aurait pu penser y parvenir. Heureux mais un peu sonné. Comme s'il ne croyait pas entièrement à la nouvelle. Sans toutefois jamais quitter son sourire. Lundi flotte au-dessus du sol depuis sa nomination au poste de Lundi. Comme sur un nuage.
Avant de dégringoler. Le rêve s’est soudain transformé en cauchemar. Pourquoi ? En fait, Lundi n’a pas du tout de projet concrets. Ni la moindre idée avec du sens. Du vent souriant. En fait, seul le poste prestigieux l’intéressait. Rien de plus. Comme tous les autres en lice, il a postulé à un des postes de la semaine. Avec bien sûr une préférence pour le lundi ou le vendredi. Ce sont les jours les plus prisés. L’un ouvrant sur le week-end. Et l’autre sur la semaine. Comment faire ?
Lundi se réveille en pleine nuit. Recouchez-vous, lui dit un des membres de l’équipe de Dimanche. Il est chargé du relais. Mais je n’ arrive pas à dormir. L’assistant de Dimanche réprime un soupir. Vous ne pouvez sortir de cette pièce avant demain. Je ne peux pas faire quelques pas dehors pour me détendre ? Absolument pas. Lundi demande ce qui lui est autorisé. De rester dans cette pièce. Jusqu’à l’annonce officielle de votre nomination au poste de Lundi. Ça sera annoncé à quelle heure ? Après minuit. Vous avez un radio-réveil réglé à l’heure de l’annonce. Lundi jette un coup d’œil à sa montre.
Plus que trois heures. Lundi met la main dans sa poche de veste. Je peux fumer ? L’assistant de Dimanche secoue la tête. Non, on ne fume jamais dans cette pièce. J’ai vraiment une très grosse envie. D’accord, mais on ouvre la fenêtre. Lundi sourit. Merci beaucoup. C’est vraiment une exception. Mais surtout interdiction de vous approcher de la fenêtre. Pour l’instant, personne ne doit vous voir. Vous n’existez pas du tout officiellement. Lundi acquiesce. Avant d’allumer une cigarette. L’assistant de Dimanche sort. Pour faire le pied de grue devant la porte. Jusqu’à l’arrivée de l’équipe de Lundi.
Renoncer au poste ? La question que se pose Lundi. Il a été le meilleur. Écrasant ses adversaires à plate couture. Mais qu’à la parole. Sachant dire ce qu’il fallait à celles et ceux qui ont voté pour sa nomination à ce poste. Toutes sorte de gens. Pas que dans la misère. Beaucoup vivant plus ou moins bien. Mais la majorité d’entre eux ont un point en commun. Lequel ? Même sans être dans la misère tous se sentent pauvres. D’être de plus en plus invisibles. Qu’on ne s’occupe quasiment jamais d’eux. Toutes les unes des journaux pour les autres. Jamais pour eux. Lundi a misé sur cette frustration.
Si vous votez pour moi, je vous promets que ça changera. Et que la presse parlera de vous. Et plus du tout des autres toujours squattant nos écrans. Vous aurez le meilleur de ce premier jour de semaine. Vous en avez marre qu'il n'y en ait dans les médias que pour les noirs, les arabes, les Lgbt, les trans, le genre, la déconstruction, et tous les Woke. Et vous avez raison. Car plus personne ne parle de vous. Les petits blancs de ce pays sont devenus complètement invisibles. Ignorés et méprisés. Montrés du doigt comme des fachos et des beaufs. Moi, si je deviens Lundi, je vous redonnerai de la visibilité. Et de la dignité. Vous, nous les petits blancs, nous serons visible à nouveau dans les médias. Dans la ville et le village. Dans la vie. Je suis le Lundi qu'il vous faut.
Son discours a convaincu. Mais au fond, Lundi a nulle envie d’occuper le poste. Devoir parler encore et encore. Donner des chiffres qu’il oublie tout le temps. Faire attention à être présentable en toute occasion. Ne surtout pas lâcher le fond de sa pensée. Tout ce qu’il a caché pour pouvoir réussir à gagner. Comme par exemple ce qu’il pense réellement de celles et ceux qui lui ont apporté leurs voix. Chaque fois, il est obligé de cacher son mépris derrière un sourire. Une façade parfaite.
Tiendra-t-elle jusqu’à minuit ? Lundi se demande s’il ne va pas être démasqué avant. En fait, il ne sait que sourire. C’est sa spécialité depuis l’enfance, disent ses parents. Capable de sourire sur commande. Il sait aussi fort bien parler. Un très bon orateur. Sauf quand les questions deviennent beaucoup trop techniques. Une soudaine panique comme quand il était à l'école. Incapable de répondre à une question. Se contentant juste d'un silence souriant. Avec un haussement d'épaules gêné. Un silence souriant faisant très souvent craquer l'enseignante ou l'enseignant qui n'insistait pas. Dans tous les cas, il devra aller jusqu’au bout de son mandat. Avant de transmettre les clefs à Mardi.
Sonnerie du radio-réveil. Bonjour à toutes et tous. Nous vous annonçons la nomination de Lundi. Il se lève en sursaut. Lundi ! Lundi ! Des cris fusent à travers la fenêtre. Lundi se lève et regarde par la vitre. Une foule dans la rue. Lundi blêmit. Le ventre noué. Comment s’échapper ? Des bruits de pas dans le couloir. Lundi se glisse sous le lit. On toque à la porte. Lundi, vous êtes attendu. Il retient son souffle. Ça toque à nouveau. Toujours la même voix à lui dire qu’il est attendu. Foutez-moi la paix, se retient-il de dire. La porte s’ouvre. Mais où est Lundi ?
Silence. Je ne comprends pas, il était là hier. Je l’ai même autorisé à fumer. Il m'avait l'air tendu. On est dans la merde. Impossible de passer directement à Mardi. Mais pourquoi ? La constitution ne nous l'autorise pas. On serait obligé de dissoudre toute la semaine. Non, ce n’est pas possible. Vous pouvez m’attendre un instant dans le couloir. C’est notre équipe qui doit prendre le relais pour la passation des pouvoirs de Dimanche à Lundi. Je sais bien, mais je peux débloquer la situation. Ok, mais il faut faire vite. Je m'y engage. Un silence. Puis des bruits de pas. Et un claquement de porte.
Qui est la personne restée dans la pièce ? Vous m’entendez ? Surtout ne pas répondre, se dit Lundi. Je sais que vous m’entendez. Et que vous êtes planqué sous le lit. Je suis… Je vous ai autorisé à fumer hier. Lundi est rassuré. Pas un membre de son équipe. Oui, je vous entends. Le lit grince. Je me suis assis. On va pouvoir bavarder un peu. De quoi avez-vous peur ? Lundi ne sait pas quoi répondre. Son cerveau est tellement embouteillé d’idées contradictoires. Très heureux d’avoir gagné. Mais inquiet à l’idée d’incarner le rôle de Lundi. Il ne sent pas à la hauteur. Pourquoi ne pas voir postulé au rôle de Mardi, Mercredi, ou Jeudi ? Dommage d’avoir échoué au poste de Vendredi. Le poste où on est le plus aimé. Sans faire grand-chose. Toutes les autres places sont peinardes. Pas comme Lundi. Vous ne voulez pas venir vous asseoir avec moi. Sur la chaise. Pour fumer une petite clope ensemble. Il respire un grand coup et sort de sous le lit.
Lundi tire une longue bouffée. Puis il se met à tout déballer. Des larmes dans la voix et les yeux. Je comprends complètement votre désarroi. C’est une situation d’une très grande responsabilité. Mais vous ne pouvez pas vous dérober. Lundi secoue la tête. Je ne veux pas y aller. Il a la tête penchée. Comme un gosse qui vient de faire une grosse bêtise. Si c’est important. Mais pas de souci, votre équipe vous attend dans le couloir. Elle va s’occuper de vous. Il aide Lundi à se lever. Vous verrez, ça va bien se passer. Lundi se laisse faire. Il avance à pas lents. Soudain, il se retourne et court vers la fenêtre. Plongeon dans le vide.
Sur un filet tendu entre l’immeuble des Dimanches et celui des Lundis. Son équipe avait tout prévu. Sa directrice de campagne le sentait très inquiet. Souvent regard absent lors des émissions de télé. Elle avait senti qu’il pourrait commettre l’irréparable. Lundi est aussitôt extrait du filet. Pas la moindre blessure. Mais il a l’air comme sonné. C’est dur. Mais on va y a arriver. Pas la première fois que tu as un coup de mou. Ça va passer. Sa directrice lui parle un long moment en tête-à-tête. Il se met peu à peu à retrouver son sourire de combat. Elle lève le pouce. Il lisse sa cravate. On peut y aller. Tous deux gagnent le balcon. Au-dessus d’une foule gueulant « Lundi ! Lundi ! ». La liesse.
Lundi danse d'un pied sur l'autre. Un bref échange de regard avec sa directrice de campagne. Elle l'encourage du regard. Il s’approche du micro. Le corps bien droit. Il rajuste la veste de son costume et vérifie le nœud de sa cravate. Prêt à occuper le poste. Pour prononcer son premier discours. Les mots de la semaine qui commence.
Avec le sourire glacial de Lundi.