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Ricet Barrier - Les spermatozoïdes © Chanson Française

             Quitter définitivement son bébé de 6 jours. C’est ce que je viens de faire. Sans le moindre souci pour son avenir. Sa mère dirige une multinationale, le père est avocat d’affaires. Rien à voir avec les nourrissons déposés jadis dans les tours d’abandon des hospices, ceux nés sous X ou abandonnés dans les rues et ailleurs. Lui débute sa vie dans un environnement très privilégié, sur le plan matériel. Il ne devrait pas non plus manquer de tendresse parentale. Une histoire s'annonçant sous de bons auspices pour ce garçon. Et qui se termine bien pour sa génitrice.

Tout a basculé quand mon agence de location m’annonça que mes proprios vendaient mon deux pièces. Aussitôt, je suis allée à la banque. Prête à liquider le petit pécule- prévu pour la majorité de mon fils- auquel je ne voulais pas toucher. Ma demande de prêt refusée par le directeur d’agence. Impossible donc d'acheter. Qui accepterait de louer à quelqu’un avec un revenu de 897,44 euros par mois? Bientôt à la porte avec mon fils de 9 ans. Où aller ? La seule solution à court terme était chez mes parents ; locataire de leur logement HLM depuis une trentaine d’années. Contrainte de replonger dans un univers fui très tôt. Mon fils dans ma chambre de gosse, moi sur le canapé du salon. Quelle régression à 36 ans. Mais aucune autre possibilité en vue.

Avant que la proprio ne me contacte. «  Chère madame, je souhaite un enfant mais ne peux objectivement perdre de temps avec une grossesse. Je vais être cash avec vous. Accepteriez-vous de porter mon enfant contre cet appartement ?  ». Je l’avais envoyée chier et vidée de chez moi. Foutue à la porte de chez elle. Obligée de quitter les lieux, pas de perdre ma dignité. Pugnace, elle m’avait insisté à coups de textos. Deux jours plus tard, je mangeais comme chaque dimanche chez mes parents. Ma mère réjouie de l'annonce de mon retour à domicile. Nous avons toujours eu des rapports conflictuels. Elle ne supportait ma manière de penser et d’être, essayant de me briser. Une manipulatrice qui exploitait son  problème cardiaque à chaque remise en question de ses piques incessantes. « Une vraie  mèreverse ! ». Le surnom que lui avait donné l’un de mes copains qui ne la supportait pas. Moi, je disais salope. Elle nous avait pourris la vie, me poussant à le quitter. Pas la seule à avoir des relations merdiques avec sa mère.

A peine sortie du déjeuner dominical, j’avais composé son numéro. «  Je suis en rendez-vous et que peu de temps à vous consacrer. Appeler ma secrétaire pour prendre un rendez-vous rapide  pour tout validerMerci et à très vite ! ». En raccrochant, je m’étais dit que je faisais une connerie. Plutôt supporter ma mère que d’accepter un tel deal. Finalement, je refuse votre proposition.  Le texto était fini de rédiger quand mon fils rentra de classe. Il restera dans sa chambre et la même école. J'effaçais le texto. Mon ventre porterait l'enfant de mes proprios.

Le couple avait bien organisé l’opération. J’ai été prise en charge entièrement dans une clinique londonienne appartenant à l’un de leurs amis. Au moment où ce fut impossible de cacher  que j’étais enceinte, ils me louèrent une maison près de Londres. Mon fils en pension chez une amie et voisine de l’immeuble. J’avais fait croire à une mission d’intérim à l’étranger. Deux mois passés dans une villa très cossue. Une employée s’occupait même de mon ménage et des courses. Malgré son planning chargé, la femme prenait le plus souvent possible de mes nouvelles. Surtout tard le soir. Au fil du temps et de nos conversations, j’ai appris à mieux la connaître. Une hyper active happée par son boulot. Une femme cependant plus sympathique que ce j’avais ressenti lors de nos premières rencontres. « L’accouchement m’a toujours fait très peur. Pas ce courage. Et aussi peur que mon corps… Vous comprenez ? ». Une très belle femme, sportive, qui traquait le gramme de trop. Son époux sur le même modèle. Ils se voyaient très peu. Chacun extrêmement occupé. Pour eux, je tombais à pic. Il me sous-traitait leur désir d’enfant. Comme une « appli accouchement ». Proprios de mon appart et locataire de mon ventre.

Tout s'est très bien passé. D'emblée, j'ai senti que ce bébé allait être aimé. Dès qu’elle le prit dans les bras, le visage de la future mère s’était transformé. Une espèce de maladresse dans le regard et sa manière de se tenir. Sa façade de killeuse sociale se fissurait. D’un seul coup moins sûr d’elle, fragile face à cette chose pas côtée en bourse. Le père est aussi destabilisé. Ce petit bout de chair fripé allait sûrement les ramener vers l'essentiel. Leur faire comprendre que tout n'est pas à vendre ou acheter. L'émotion de la rencontre passée, reprendraient-ils leurs habitudes ? Mon intuition m’incite à penser le contraire. Cette naissance va les secouer à l'intérieur. Une manière de déculpabiliser en me disant que ce gosse est tombé dans une bonne famille ? Peut-être. Mais, quoi qu'il advienne, je ne veux plus les revoir. Eux tireront aussi un trait sur moi. Ce bébé est désormais le leur. Plus mon histoire.

L’avion va décoller. Un homme essaye de calmer son bébé en larmes. En vain. Ma main se pose sur mon ventre.  Je détache les yeux du père. D’un seul coup très tendue. Comment les autres mères porteuses vivent-elles la séparation ? Sans doute autant de réactions que de femmes. Comme pour des grossesses dites normales. Avant la proposition du couple, je ne m’étais que vaguement intéressée à la GPA. A priori rien contre ce mode de procréation, notamment pour les couples ayant un problème de fertilité ou des homosexuels souhaitant avoir un enfant. Une pratique qui, même si elle me déstabilisait, me semblait devenir inéluctable. Mon seul bémol était la dérive commerciale. Sans pour autant me permettre de porter un jugement de valeur sur une adulte consentante qui accouche de l’enfant d’une autre contre de l’argent, une prostituée sans proxénète, une citoyenne portant un foulard sur la tête ou une mini jupe, une femme n'épousant un homme que pour son compte en banque… Qui suis-je pour affirmer ce qui est meilleur pour une autre femme ? Chacune libre de faire ce qu’elle veut de son corps et de son âme. Un choix personnel. Juste hors de question pour ma part de vendre mon cul ou mon ventre. Exactement ce que j’ai fait en reniant tous mes principes. Je me sens profondément honteuse. Les cris du bébé redoublent d’intensité.

Ma relation avec mes parents remonte à la surface. Un brusque retour à mes années d’enfance. Ma mère faisait les ménages et le repassage chez les notables du quartier. Le mercredi, je l’accompagnais et attendait pendant qu’elle nettoyait. Pour ne pas m’ennuyer, je prenais un bouquin dans chaque bibliothèque de ses employeurs. Côté lecture à la maison, nous n’avions que des biographies de stars ou des témoignages déjà « vus à la télé ». Quand elle avait fini son boulot, je remettais le bouquin à sa place pour reprendre l’histoire la semaine d’après. Une lecture ponctuée par l’agenda de ma mère. Avant d’apprendre que la bibliothèque municipale m’autorisait à les emporter chez moi. Mon père, lui, était cantonnier à la ville. Fille de prolos comme la plupart des locataires de notre cité. Sauf que moi j’avais plongé dans Zola et Jack London. Deux auteurs lus tandis que ma mère traquait la poussière des riches. Une gosse lisant en tailleur sur un canapé. Imperméable au bruit de l’aspirateur. En voyage immobile.

Ces lectures, dont  je n’avais pas saisi tout le sens en les lisant la première fois, m’avaient entrouvert des portes.  Créer des questions inexistantes, avant la plongée entre ses pages. Jamais je n’avais pensé que des murs invisibles séparaient les citoyens de ce pays et du monde. Persuadée que chaque individu ressemblait plus ou moins à mes voisins et ma famille. Tous avec les mêmes écoles, supermarchés, colonies de vacances… Sans aucun doute la fin de mes illusions d’enfant. La soumission sociale de mes parents me sauta alors aux yeux. Incontournable. Je ne voyais plus que ça. Surtout chez ma mère. J'étais bouffée de rage  quand elle bredouillait, la tête rentrée dans les épaules, dansant d’un pied sur l’autre devant les gens qui l’employaient. Une petite fille, les joues rouges,  répétant « Merci beaucoup ! C’est vraiment très gentil. » en s’essorant les mains. Ses remerciements à rallonge me foutaient hors de moi. Je sortais sans saluer personne et claquait la porte. Elle avait nettoyé leurs sols, récuré leurs chiottes, repassé leurs fringues… Pas un cadeau qu’ils lui faisaient en la payant. Trop de lucidité dans la tête d’une gosse ?

Déjà révoltée avant 10 ans. « Je ne serai jamais une esclave comme vous. Pas moi qui irais nettoyer la merde des riches ! »Mes parents ne me comprenaient pas. Ils avaient une hantise de mes réactions imprévisibles en public. A plusieurs reprises, j’avais envoyé des piques aux employeurs de ma mère.  Elle était soulagée que je grandisse et puisse rester seule le mercredi à la maison.  A 16 ans, je partis vivre dans un squat. Malgré leur inquiétude, ils devaient respirer sans cette boule de révolte sous leur toit. Toujours à tout remettre en cause. Pas uniquement à eux que je faisais peur. La plupart de mes copains redoutaient mes colères ; l’une d’entre elles me valut un passage au commissariat. J’ai traîné plusieurs années avec des musiciens de rues, une troupe de théâtre, vécu quelque temps dans une bergerie… Surtout très attirée par la peinture ; mon plus grand regret.  Sans réussir à aller au bout de quelque chose. Incapable de finir.

Entre temps, je m’étais fais un bébé toute seule.  Le seul acte  mené jusqu’au bout. Une naissance ayant  chamboulé mon existence. Plus la même. Je vivotais avec des petits boulots. Juste de quoi survivre et élever mon fils. Le reste m’importait peu. Pour finir aujourd’hui avec le RSA et courir les aides sociales. Mes parents m’aident à régler mes factures. Des pauvres aidant leur fille plus pauvres qu’eux. Aidée par ces esclaves auquel je ne voulais pas ressembler. Et me retrouver comme ma mère. Pire soumission que la sienne ? Elle ne leur avait prêté que ses mains. Pas ouvert ses entrailles comme sa fille. Plus asservie que ma mère ?

Je me sens paumée. Au bord des larmes. Etrange paradoxe que de donner la vie et d'avoir l'impression qu'une part de mon être est comme morte en moi. La sensation d'avoir tué ce qui me permettait de rester debout. Mon orgueil et surtout ma révolte réduits à néant. Certes, avec le temps, j’avais fini par m’assagir. Mettre un mouchoir sur ma colère. Surtout après la naissance de mon enfant. Centrée sur lui. Prête à tout sacrifier pour lui offrir une enfance différente de la mienne. Sa bibliothèque était à domicile. A portée de mains, même s’il semble préférer les écrans. Contrairement à moi dont la boulimie de lecture continue avec le papier. L’encre qui m’avait éclairé sur la noirceur et la beauté de l’humanité ; elle alimente encore mes doutes, m’ouvre sur le monde. Un monde de plus en plus dominé par le fric et le carnet d’adresses de ton milieu d’origine. Plus qu’auparavant ?

La domination sociale me paraît avoir plus de ressources et de ruses que je ne croyais ; elle perdure, sous des formes plus subtiles. Les dominants actuels plus malins que leurs ascendants ? Ce sentiment d’un combat perdu d’avance n'avait pas érodé toute ma révolte. Jusqu’à cette ultime concession : porter l’enfant de notables contre un toit. Désormais très mal placée pour l'ouvrir contre les sans morale de la planète. Une   pourrie moi aussi ? Mon miroir ne me loupera pas.

Dans quelques heures, je vais serrer mon fils sur ma poitrine. Hâte de sentir sa tête  contre ce ventre d’où il est sorti. Comme un autre il y a une poignée de jours. Tous deux mis au monde par la même femme. L’un et l’autre vivant à une trentaine de kms et des années lumière. Pas sur les mêmes rives de la République...  Lui dire un jour la vérité ? A quoi bon lui léguer cet épisode peu glorieux de l’histoire de sa maman. Un épisode ne concernant qu’un couple et une femme au pied du mur. Juste un contrat de neuf mois. Contrairement à moi, mon fils héritera au minimum d’un toit à ma mort. Et de mon amour. Plus qu'à souhaiter aussi le meilleur pour l’autre passager de mon ventre.

Le hublot me sourit.

 

NB) Une fiction inspirée par la lecture de cet article et une conversation. Des interrogations encore en suspens sur ce sujet....

 

 

 

 

 

 

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