Chambre 2020

La silhouette s’éloigne sous le premier ciel de janvier. Ses épaules sont chargées d’un poids très lourd. Elle n'a plus du tout la même démarche qu’à son arrivée pleine de promesses. Le même départ que la majorité des autres pensionnaires de l' « Hôtel de la Planète ». Vingt ans aurait-il pu être le plus bel âge du siècle ? La réponse posée sur ses épaules.

 © Marianne A © Marianne A

 

        L’espoir fait survivre. Sans se concerter, tous les deux se disent la même chose. Comme une évidence que l’espoir n’a plus désormais que cette fonction. Uniquement de servir de support à la survie. Immobiles devant la fenêtre, ils interrogent son dos. Celui d’une silhouette qui s’éloigne les épaules basses. Chargé d’un poids très lourd. Elle n’a plus du tout la même démarche qu’à son arrivée chargée de promesses. Et de quelques illusions. Vingt ans aurait-il pu être le plus bel âge du siècle ? La réponse est posée sur ses épaules. Elle accélère le pas. Comme voulant disparaître au plus vite dans l’aspirateur du temps. Laisser le soin à une autre de faire le boulot. Se sent-elle coupable d’avoir fait encore moins bien que sa précédente collègue ? Consciente pourtant dès la première seconde de son arrivée que sa mission ne serait pas de privilégier le meilleur. Juste s’efforcer d’ ajouter le moins possible de pire. Elle n’a pas réussi à échouer un peu moins. Faisant même exploser le taux sur l’échelle du pire. En apportant un nouveau virus dans ses bagages. En plus de tous ceux qui polluent l’air et les crânes des humains. Quels sont ces virus occultés par la star mortifère de l’année ? Un grand nombre d’entre eux est difficilement repérable. Parfois même cachés derrière de belles idées et de nobles causes. Sous nos certitudes d’avoir la bonne parole. Savoir ce qui est bon et pas bon. Avec consciemment ou pas le désir que sa parole, bien sûr bonne, ait le dernier mot. Pourquoi ne pas nommer tous ces virus détruits par lune sorte d'Attila viral de 2020 ? La liste est longue. Mais un perdure. Des millénaires qu’il occupe le centre. Indéboulonnable ?     

      Combattre encore le virus de la connerie humaine ? Tous deux savent qu'il est très contagieux. Sans masque ou hydrogel pour s’en prémunir ou ne pas le transmettre à son tour. Une bagarre qu’il continue de mener. Mais le chantier a pris une telle ampleur qu'ils ne savent plus par quoi recommencer. Trop de travail. Leurs outils sont devenus obsolètes dans une ère où les confusionnistes (de toutes sortes, de couleurs et de sexes différents) érigent des murs de brouillard. Insidieusement ou avec force bruit. Un travail permanent surtout sur la toile - très belle avancée et ouverture sur l’autre et le monde- pour y installer des snipers tueurs d’altérité et de beauté. Nul besoin d’un grand effort pour semer de la merde dans la boue du coin de la rue ou à l’autre bout du globe. La recette est simple. Au cours de l’histoire, d’autres l’ont expérimenté. Et on sait où ça a mené.. Suffit de prendre des parts de marché sur la boue et la merde pour y semer la haine: une plante poussant très bien en saison de misère et horizon muré. Encore plus prolifique dans un brouillard de plus en plus épais. Celui qui s’insinue à travers la peau et peut obscurcir n’importe quel cerveau. Même le mieux éclairé risquant une coupure d’esprit critique ou de disjoncter gravement sous la calotte crânienne. Personne n’y échappe. Eux deux non plus. Comment rester le plus vigilant possible dans cette brouillasse mentale ? Leur défi de gérant de «l'Hôtel de la Planète».   

     Lui courir après pour la remercier de sa visite ? Profiter encore un peu d’elle. Ne serait-ce qu’un dernier regard ou échange de banalités. Une bouteille d’eau pour la route ? Tu veux te faire un sandwich ? Comme avec des copains et des copines dont la présence nous rend vivant. Une sensation plus prégnante au moment d’un départ ? Parler, se taire, juste les prendre dans les bras… Cette seconde où, debout devant chez-toi, tu adresses un signe à un visage derrière une vitre de bagnole. Tout va très vite quand les sacs s’entassent dans le coffre. Le visiteur plus ici, pas encore ailleurs. Le cul entre la petite et grande aiguille de son agenda. Avec ce sentiment qu’il manque toujours un mot, un silence, un geste, à sa collection d’éphémères. Parfois l’impression de ne pas avoir été à la hauteur du moment et plus ou moins maladroit dans ses propos ou actes. Pas de touche supprimer dans les relations humaines. Quelle tristesse de toujours pouvoir corriger le passé. Important d’être équipé de l’appli doute et imperfection. Puis la réalité reprend le terrain : le cul de la bagnole s’éloigne. Tu restes jusqu’à ce qu’elle disparaisse. À quoi penses-tu à ce moment précis ? Chacun son déroulé de pensées et impressions lors d’un au-revoir. Autant de manières que d’individus pour marquer cette frontière. Certains pensent que sans l’autre, en l’occurrence un être dont le départ crée un vide en toi, entre bonheur de l’avoir revu et trouille de ne plus le revoir ; tu ne serais que toi : juste un sac de chair et d’os interchangeable sur l’étal du temps. Tous les deux en ont conscience. Peut-être pour ça qu’ils prêtent de plus en plus attention à l’anodin. Ce petit rien, sans bruit et très discret, qui manquerait à la partition de son histoire. Une petite musique essentielle.

        La décrocher ou non ? Tous les deux se sont mis à polémiquer devant la plaque. Celle accrochée par la pensionnaire de la chambre 2020.« Je ne suis pas du tout d’accord avec toi. Moi, je l’aime beaucoup cette plaque. Elle met le doigt sur un de nos travers. Comment as-tu réagi en la découvrant ? En râlant. Ne dis pas le contraire. Toi, tu veux continuer de râler, de te plaindre, bouder et crier. Moi aussi j’ai envie de gueuler et mordre. Impossible de. ne pas faire autrement dans notre monde. Sauf si tu n’as plus de cœur et de cerveau. Mais faut pas tout mélanger. C’est vrai qu’on se plaint trop. On n'arrête pas de râler pour un rien. C’est devenu quasiment un réflexe. Moi aussi, je suis dans ce cas. Mais j’essaye de me soigner. Faut être plus positif. Voir les bonnes choses. Ce qui n’empêche pas la colère et l’indignation. Même de critiquer. La colère, la beauté, la poésie, peuvent être abritées par un sourire ou la joie de vivre. En tout cas, moi, j’y crois. Et c’est ce qui me tient debout. Tu vois, quand je pense aux grands Hommes et grandes Femmes du monde… Certes une expression détestable ; elle sous-entend qu’il y aurait de petites femmes et petits hommes. Mais c’est un autre sujet. Pour moi, la grandeur d'un homme ou d'une femme commence à sa chute. Tombe d’abord. Puis la grandeur se confirme. en réussissant à se relever. Rares celles et ceux se relevant sans l’aide d’une main. Et il y en a beaucoup plus de gens grands que n’importe quel Panthéon ou musée de cire ne pourraient en contenir. Suffit de regarder autour de soi pour constater telle ou telle grandeur discrète et quotidienne. Comment devenir grand ? D’abord apprendre à tomber et tenter de se relever. Parfois le travail d’une vie de se remettre debout à l’intérieur de soi. Les plus grands sont ceux qui, après leur chute et relève, tendent la main à d’autres pour les aider à se relever. Ça y est, je m’égare encore. Je sais ce que tu penses de mes propos : vision utopique et naïve. Sans doute vrai, mais c’est plus excitant que d’être lucide au point de ne plus rêver et bouger. Cette plaque, elle est… Je ne vois pas ce qui te fait monter sur tes grands chevaux. Pourquoi tu t’énerves comme ça devant quelques mots ? Personne n’est insulté ou montré du doigt. Cette plaque est simplement une invitation à privilégier le bon temps. Cesser de ne vivre qu’à travers la plainte et la critique. Moi, je veux la garder. Ce sont mes résolutions pour la nouvelle année. En plus, je la trouve drôle. Un peu d’humour ne nuit pas aux neurones. Même si ni toi ni moi ne risquons la condamnation finale de la vaisselle d’un an. On a un lave-vaisselle. ». Son rire a résonné dans le couloir. Sans enrayer la polémique. Premier conflit de l’année entre eux deux. La raccrocher ou la foutre à la poubelle ? Ils ont fini par trouver un accord. La plaque accrochée une semaine sur deux.

      Stupide d’y penser. Mais chaque année, ils ont la même interrogation. Raccompagner leur pensionnaire un bout de chemin ? Ils hésitent. Timidité ? Désir de fermer la porte à hier ? Se concentrer sur les promesses du présent ? Tous les deux sont troublés. Plus qu'avec d'autres pensionnaires. Pourtant pas la seule qui repart blessée et parfois détruite. Avec l’impression de ne pas avoir réussi sa mission. Combien parmi elles plus ou moins satisfaites de leur CDI d’un an ? Un certain nombre depuis la naissance de l’humanité. Pas que des années d’horreur sur le calendrier de l’humanité. Mais souvent, les plus marquantes sont celles qui ont laissé des horreurs dans leur sillage. Pas un siècle sans ses années noires. Le XXIe siècle en a déjà pas mal au compteur. La locataire de la chambre 2020 sait qu’on aura du mal à oublier. Sur toute la surface du globe. Son passage aura fait beaucoup de dégâts dans les corps et esprits. Comment redevenir libre sous sa peau ? Réussirons-nous à ne plus penser que nos gestes sont potentiellement criminels ? Sortir d’une forme de soumission pour notre bien et celui d’autrui ? Ce qui s’est cassé à l’intérieur de soi et avec les autres pourra-t-il être recollé ? Quelles seront les séquelles dans nos cerveaux et cœur ? Des questions incontournables. Qui a gagné en cette année Covid ? La confusion. Encore temps de la rattraper sur la route. « Non. Tu n’es pas venu pour rien. Pas que ce putain de virus, la décapitation d’un prof, un enfant mourant de faim toutes les trente secondes… Si on cherche, c’est sûr qu’on va trouver de belles choses sur là la planète pendant ton passage. Même si ce sont que de petites choses. ». Tenter de la consoler sur sa route de départ. Lui proposer de revenir passer quelques jours ? L’installer dans une chambre discrète sous un nom d’emprunt ? Pour prendre un peu de temps avec elle pendant que sa remplaçante commence à s’installer. Peut-être essayer de voir où ça a merdé. Lui poser des questions sur son travail pendant un an. Pour transmettre ses réponses à sa remplaçante; elle pourrait essayer de ne pas répéter les mêmes erreurs. Des erreurs très souvent photocopiées d’une année l’autre. Pas qu'un bilan sombre durant son passage . Se remémorer aussi avec elles les bons moments. Même au cœur du pire, il  y en a toujours. Pourquoi ces bons moments sont souvent négligés ?  On a du mal à imaginer la joie naissant dans la même boue que la haine. Pourtant... « Hé ! ». Trop tard. La pensionnaire de la 2020 a disparu dans les premiers pas de janvier. Définitivement. Comme nombre de ses prédécesseures, elle laisse pas mal de soucis à régler à sa remplaçante. Beaucoup de boulot en perspective pour la pensionnaire de la 2021. 

      Le lendemain, tous les deux reviennent devant la fenêtre de leur cuisine. Incapable de décoller les yeux de la vitre. Celle où ils ont vu partir 2020 pensionnaires. Les arrivées se font par une autre route. Durant un jour ou deux après chaque départ d’une pensionnaire, la vitre se transforme en un écran. Avec des images de l’année passée. Chacune tourne, disparaît, et revient. Nombre de visages connus et inconnus. Certains ressentent plus longtemps sur l’écran. Comme celui d’un jeune homme. Pas quelqu’un ayant marqué médiatiquement 2020. Qui est-il ? Un jeune homme n’ayant même plus assez d’espoir pour survivre. Sa mort volontaire les a laissés tous deux sans voix. Sonnés. Avec une irrépressible culpabilité. Celle de ne pas avoir tout fait pour éloigner un jeune cou d’une corde carnivore. Pas le premier ni le dernier à se foutre en l’air. Pourquoi sont-ils tant brisés par cette mort qui n’intéresse que les proches ? Que pèse un jeune inconnu au bout d’une corde sur la balance médiatique ? La réponse est dans les rédactions des journaux. Sa mort et son existence ne les auraient sûrement pas intéressés en terme de buzz. Revenons à ce jeune homme qui a décidé de ne pas passer l’hiver. Des rires, les caresses d’une compagne ou un compagnon, de nouveaux paysages à découvrir… Une histoire en germe après le froid. Même les promesses du printemps et de l’été n’ont rien pu faire. Multifactoriel. La plupart du temps le terme revenant après un suicide. Un mot qui empêche les résumés à la hâte de raisons- souvent plus complexe que ce qu’on croit. Même les très proches peuvent se tromper. Difficile de savoir ce qui conduit à un geste sans retour. Un terme qui, à des degrés divers, permet d’échapper plus ou moins à la culpabilité. Et tant mieux. Se sentir coupable ne ressuscite personne et n’aide pas ceux qui restent. Mais à chacun son émotion face à une situation si tragique. Une mort qui les a plus que troublé. Remis en question. Sont-ils devenus au fil du temps des adeptes du « j’y peux rien » ? Comme si les horreurs de chaque année étaient inéluctables. Leur interrogation depuis que la pensionnaire de la 2020 a raccroché ses clefs dans le hall d’accueil. Avant de sortir.  

      Qu’ont-ils fait pour mieux l’accueillir ou l’aider au quotidien ? Pas une présence banale. Comme les 2019 autres pensionnaires avant elle. Chacune inscrite dans leur intimité pendant 365 jours et nuits. « Tu sais bien que nous ne sommes pas Dieu. D’ailleurs ce n’est qu’un personnage de fiction. On est bien placés pour le savoir. Le personnage de fiction et d’encre qui a fait saigner le plus la réalité des êtres de chair et d’os. J’en étais où ? Nous sommes juste là pour accueillir une pensionnaire chaque année. Après, c’est elle qui fait son boulot. Pour le reste, je n’ai pas la prétention de changer le monde. m’efforçant juste de ne pas le pourrir plus. On a fait ce qu’on a pu pour elle. En plus, ça ne sert à rien de se flageller ou regarder dans la rétro. C'est de l'énergie et du temps perdus. Autant s’occuper de la nouvelle pensionnaire. Faire en sorte qu'elle soit la mieux logée possible. L'aider à accomplir sa mission dans la mesure de nos moyens. N'oublie pas que nous allons passer une année entière avec elle. Autant faire en sorte que ça se passe du mieux possible. Pour nous tous. ». Lequel des deux a parlé ? On ne sait pas. Leurs voix sont parfois qu’une. « Désolé, mais je n’arrive pas à avaler cette histoire. Même si elle n’est rien au regard de tout ce qui s’est déroulé cette année sur la planète. Pour moi, ce n’est pas qu’un jeune homme au bout de cette corde. L’espoir et demain pendus ensemble un jour de décembre. Sur cette planète qui est la nôtre. Les décennies précédentes n’ont-elle semé que des cordes ? L’humanité dans un nœud coulant sous une couche d’ozone sans horizon ? Le pire à venir ? Plein de questions sur ce nouveau seuil. Je sais bien que tout ça finira avalé par le soleil dans quelques années. La planète réduite en poussière. Est-ce une raison pour attendre les bras croisés d’être bouffés par le soleil ? Quelqu’un n’a pas été là pour empêcher un gosse de se foutre en l’air. Ce quelqu’un c’est moi. C’est toi. C’est nous. Sept milliards d’impuissances face à l’inéluctable. Il ne s’agit pas de se culpabiliser. Juste d’essayer de se dire : désormais j’y peux quelque chose.  Et d’essayer de le faire. ». Ils échangent un regard. Qui a raison ? Qui a tort ? Ni l’un ni l’autre ne pourra répondre. Quelqu’un sonne à la porte d’entrée. Ils se regardent et sourient.     

         2021 a déjà oublié ses clefs.

 

             

 

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