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Mouloud Akkouche

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Billet de blog 2 avril 2024

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La porteuse d'aube

Une lueur dans le chaos. Venue d'ailleurs. Une femme qui n’a pas besoin d’afficher son image sur toujours plus d’écrans. Pas de nom ni prénom quand ici, loin de votre dernier souffle, nous avons appris votre départ du monde. Et votre rude tâche. Votre dernier domicile connu : une carcasse de ferraille. Et le regard des êtres à qui vous avez apporté de l'aide..

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

              Une lueur dans le chaos. Venue d'ailleurs. Une femme qui n’a pas besoin d’afficher son image sur toujours plus d’écrans. Votre CV était votre action au quotidien. Pas de nom ni prénom quand ici, loin de votre dernier souffle, nous avons appris votre départ du monde. Et dans le même temps votre participation active à l’histoire de notre siècle. Quelle est votre trace sur les ondes de la radio du matin ? À peine une virgule radiophonique. Une voix annonce votre mort. Vous vous trouviez avec d’autres humanitaires tués par un missile ou une autre arme à distance. Vous êtes un chiffre. Comme pour les autres, œuvrant avec vous et morts en même temps, on cite le nom de votre pays d’origine. Pas votre patronyme. Juste une chair écrasée dans un décompte macabre. Au cœur d’un enfer télécommandé par des tueurs, aux noms connus du monde entier, envoyant sur le terrain des mains anonymes pour accomplir le « travail du chaos ». Vous êtes une de leurs très nombreuses victimes. Votre dernier domicile connu : une carcasse de ferraille. 

           Impuissance. La mienne et celle de millions d’auditeurs. Chaque jour, l’impression que la radio est devenue un compteur de l’horreur quotidienne. Un décompte récurrent du sang qui coule. Ma tasse de café à la main, bien à l’abri, j’écoute l’annonce de votre mort. Et de vos collègues. Une mort violente loin de vos proches. Et de vos premiers pas. Qui êtes-vous ? Une des membres d’un groupe humanitaire tuée lors d’un raid aérien. Vous étiez sept. Comme le nombre de jours de la semaine. Pour vous et les six autres, le temps s’est arrêté. Une mort au bord du printemps. Pas la première humanitaire, ni la dernière à mourir sur le terrain. Mais une histoire unique.

         Celle d’une femme qui s’est regardée dans un miroir. Pas la première fois que vous croisiez votre reflet. Immobile dans votre salle de bains. Le temps suspendu. Là où peu-être peu de temps avant vous vous prépariez pour aller à une fête. Maquillée ou visage nature. Mais un visage souriant. Si heureuse de vous rendre à ce moment festif. Ou d’inviter de la famille, des amis, un amant, une amante, sous votre toit. Une femme ce jour de fête avec un très large sourire. Au même endroit où vous avez posé votre dernier regard. Immobile dans un espace d’intimité. Face à une femme volontaire. Prête à traverser les continents pour aller tendre la main. Et aider à se relever

          Une main tendue à des inconnus. Des femmes, des hommes, des enfants, qui ne vous connaissaient pas. Pourtant, un lien va s’établir. Entre vous se tissera l'improbable. Une inconnue, dans un pays lointain, sans guerre, qui va venir jusqu’à vous. Sur la terre de vos premiers pas juchés de ruines. Elle et d’autres vont débarquer. Dans quel but ? Essayer de ramener de l’humanité là où elle a disparu sous les gravats d’habitations. Souffler sur les braises de tout ce que la nuit n’a pas entièrement transformé en cendres. Remettre de la vie entre les paupières. Et dans le quotidien d'une population dévastée. Une présence au cœur du désastre. Pour apporter de l'espoir.

         Personne ne connaît votre visage. Excepté celles et ceux qui vous ont côtoyée. Nous, auditeurs matinaux de la radio, nous ne savons de vous que, dont une ». Rien d’autre que votre nationalité. La nommer ? À moins que je me trompe complètement, le nom de votre pays d’origine ne me semble pas le plus important. Sauf peut-être pour les vivants qui vont vouloir célébrer votre acte de courage. Pour ma part, vous n’êtes pas morte pour défendre un pays. Ni pour en porter les couleurs. Pourquoi avoir accepté une mission où votre vie était en jeu ? Sans doute pour ce même miroir. Le carré qui vous connaît sûrement le plus intimement. Parti avec un passeport d’un pays précis. Mais en portant la bannière de l’humanité. Celle qui se déplace là où l’on a besoin d’elle. Comme sur la terre où vous avez laissé la vie.

          Votre action n’était pas dans le but qu’on voit votre visage. Ici ou là sur un écran. Ni pour que pour votre nom et prénom soient inscrits en gros caractère sur le générique de l’histoire de la planète. Pour la notoriété, il y a d’autres choix. Loin des pouces levés, de la comptabilité de ses followers, vous avez œuvré dans l’ombre. Avec pour récompense parfois qu’une pâle lueur dans le regard d’un gosse sorti des ruines de sa maison d’enfance. Votre visage ne pèse rien sur la balance du « je suis passé ici », « j’ai fait ça », « je suis invité là », « regardez comme on aime ce que je fais », etc. Combien de vues  sur votre page FB si vous en avez une ? Ce n’est pas du votre comptabilité.  Si vous aviez voulu briller et être visible, vous auriez choisi une autre tâche. Votre principale préoccupation: les êtres qui comptaient sur vous. Sans autre calcul que de leur venir en aide. Les aider à rester debout.

         Même en étant un poids plume dans la machine à faire mousser son ego. Personne pour vous demander un selfie. Pas la place sur une photo à vous avoir motivé à venir sur une terre dévastée par la guerre. Malgré votre invisibilité, vous avez beaucoup de poids. Notamment dans les yeux de ce gosse revenu de la mort. Et d’autres, enfants ou adultes, que vous avez ramenés sur le rivage du vivant. La plupart ne connaissent pas votre nom. Juste votre visage. Celui d’une femme sans grand pouvoir. Si ce n'est d'empêcher la folie humaine de tout recouvrir. Avec d’autres ayant un jour croisé une dernière fois leur miroir à domicile, vous avez soulevé des petits carrés du linceul écrasant des centaines de milliers de solitudes. Pour créer une brèche de lumière dans le tissu obscur et étouffant. Une femme plus forte que les nuits de l'humanité.  

        Un autre reflet dans votre miroir. Celui d’une mère, d’un père, d’un frère, d’une sœur, d’un fils, d’une fille, d’un compagnon, d’une compagne… Je ne sais pas qui. Mais à un moment, un regard va se poser au même endroit avant que vous ne partiez pour l’aéroport. Le matin de votre départ sans retour. Des yeux sans doute voilés de larmes. Un regard détruit. Un ou une proche qui vous connaît de très près. Contrairement à nous. Juste des auditeurs venant d’apprendre votre mort. Sans jamais vous avoir vue. Pour nous, derrière nos écrans, votre visage est différent de celui flottant dans la mémoire de vos intimes. Nous en avons un autre. Quel visage d’une femme sans image ? Celui que vous avez offert au monde entier.

        Le visage de l’aube.

NB : Une porteuse d’aube qui a un nom. Même s'il n' a pas été prononcé ce matin sur les ondes de la radio. J'ai découvert son nom et son prénom en lisant un billet sur la toile. Pour les internautes voulant en savoir plus, il y a entre autres cet article. Que rajouter ? Un grand bravo et merci  à Zomi Frankcom et tous les humanitaires risquant leur vie pour en sauver d'autres. Des petites mains porteuses d'aube.

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