Retour en force mondiale du pire. Quelle est sa langue ? Il est polyglotte et caméléon. Capable de se fondre dans n'importe quelle langue et us et coutumes. C’est pour ça qu’il est difficilement identifiable. Encore plus en notre ère ou l’intelligence artificielle peut modifier n’importe quel discours et image. Pour autant, on peut repérer les dealeurs de pire. De quelle façon ? En les regardant ou les écoutant, avec une grande attention. Sans se laisser anesthésier par une avalanche de chiffres, des statistiques, des mots compliqués, et tout un jeu de scène bien rôdé. À un moment ou l’autre, il faudra se fier à son instinct, sa part d’animal, pour essayer de traduire le non-dit entre les lignes d’un texte ou de la parole. Guère un exercice facile, car la communication est devenue très forte pour le camouflage. Elle peut réussir à transformer la pire des ordures en un être charmant qu’on pourrait suivre les yeux fermés… Jusqu’au gouffre.
Des vendeurs d’abîmes occupent beaucoup l’espace. Leur vitrine de prédilection est la télé et les différents espaces numériques où ils peuvent élargir leur surface de vente. Des femmes, des hommes, d’autres genres, qui, en plus de vendre, viennent faire leur marché. Pour acheter quel produit. Vous, toi, moi, nous, et les autres. Depuis déjà un grand nombre d’années, nous sommes tour à tour leurs clients et produit. Parmi eux, tous ne sont pas nocifs. Juste là pour essayer d’occuper une place dans la vitrine du quotidien. Se sentir présent et important dans le spectacle. Certes pas si nocifs mais vendeurs d’abîmes. Se méfier aussi de leurs propos. En fait, tous les vendeurs de gouffres participent plus ou moins à la division actuelle. Et à la déchirure planétaire en cours.
Citer des noms d'individus nous entraînant dans le gouffre ? Beaucoup trop long. Et, en plus d’être inutile, ce serait rentrer dans le jeu actuel du pointage d’index, de l’ anathématisation - pulvérisation - qui prévaut en ce moment dans les échanges ; est-ce encore le terme adéquat ? Avec chacun chacune sa souffrance en bandoulière pour la rendre plus bancable émotionnellement que celle de son voisinage de studio de télé ou radio. Indéniable que certains et certaines sont très forts à ce jeu de « ma souffrance » et « ma cause » sont prioritaires sur toutes les autres. Circulez, il n’y a que moi et les miens qui souffrent, tous les autres simulent la douleur. C’est à celui qui sera le meilleur ou la meilleure comédienne en direct. En général, les plus grandes gueules et spécialistes en raccourcis. Sans doute que les siècles précédents avaient le même genre de bonimenteurs et de bonimenteuses étouffant tout débat. Mais avec une différence avec notre époque. Laquelle ?
Les étouffeurs et étouffeuses de débat embouteillent tous les plateaux télé. Ils sont aussi sur les réseaux sociaux et à la radio. Nous les trouvons dans notre bistrot préféré, parfois sous son toit. Et même dans son miroir. Personne n’est à l’abri du virus contemporain : étouffer les idées différentes des siennes. Avant qu’elles ne puissent avoir la possibilité de se frotter, même avec un frottement rugueux. Quelle est la méthode employée ? Suffit d’enfermer son adversaire dans une étiquette la plus gluante possible pour l’obligé à se justifier et que, malgré ses dénégations, il reste un peu de boue aux commissures de ses lèvres, ou de son texte décortiqué avec la loupe de la mauvaise foi chercheuse qui trouve toujours de quoi noyer l’auteur ou l’autrice. Une méthode qui ne date pas d’aujourd’hui. Sauf qu’elle semble avoir submergé tous les débats. Beaucoup d’idées de tout bord, tels des oiseaux mazoutés, ne prennent plus leur envol. Elles ne prennent plus de hauteur. Sans réussir non plus à se frotter. Se contenant de survivre dans des espaces de plus en plus étroits. À la recherche d’un peu d’oxygène et d’idées contradictoires cherchant d’autres idées contradictoires pour débattre. Malgré le climat asphyxiant, elles n'ont pas dit leur dernier mot. Prêtes encore au débat. Des idées frottées qui nous élèvent.
Fort heureusement, tout n’est pas étouffé en ce moment. Ici et là, des poches de résistance à l’asphyxie ambiante qui gagnent de plus en plus de cerveaux. Citer telle ou telle personnalité, un homme, une femme, autre genre, qui nous apporte des bouffées d’oxygène ? La nommer vous attirera sans aucun doute des « si tu es avec lui, tu es contre nous » dans l’air du temps. À se demander parfois s’il ne serait pas plus simple de se présenter comme raciste anti-toutes les couleurs, antisémite, islamophobe, sexiste, homophobe, validiste, et plus si affinité de haine. Ce serait fait et on pourrait peut-être passer à ce qui se nommait tout simplement le dialogue. Revenons à du positif : la personnalité oxygénante. Je pense à une en particulier. Elle a œuvré sur la planète entière. Jamais je l’ai vu lors d'un débat chercher à détruire qui que ce soit sur un plateau. Sans pour autant fuir la polémique et défendre ses convictions. Mais avec toujours cette élégance des êtres équipées d’un duo d’organes essentiels. Ses deux oreilles. Elles sont ouvertes près du cerveau, juste au-dessus du cœur. Toutes ces parties de nos corps qui font qu’on aime, déteste, jouit, souffre, pense, écoute, parle, peut changer d’avis… Quelle est cette personnalité ? Vous en connaissez une ou plusieurs.
Où se trouve-t-elle ? Là où l’on essaye de penser plus loin que ses certitudes. Capable de frotter ses idées à d’autres sans chercher à leur imposer sa vérité unique. Un espace où les convictions, la polémique, n’empêchent pas l’empathie multiprise. Un espace où le dernier mot n’est qu’un prochain premier mot en suspens. Comment sait-on que nous sommes arrivés dans ce lien ? C’est très simple : il n’existe pas. Chaque jour un lieu à inventer et réinventer. Indéniable que ce n’est pas facile de nos jours. Pas une raison pour ne pas essayer. Même si c’est utopique dans une ère de grandes gueules. Mais se taire parce qu’elles parlent plus fort que nous, c’est courir le risque de n’entendre que le son d’une même voix. À nous de l’ouvrir, chacun chacune avec ses petits moyens. Avec un clavier, un micro, une caméra, juste sa bouche dans un repas de famille ou entre copains… Parler, dire, redire. Pour offrir un autre son d’humanité à notre monde.
Je n’y crois plus. Qui parle ? Une voix vieille comme votre espèce. Si pouviez coller votre micro contre le menton pour qu’on vous entende mieux. Désolé, mais je ne sais pas me servir de ce genre d’outil. Pourriez-vous vous présenter à nos huit milliards de paires d’yeux et d’oreilles. Je suis l’humanité déchirée. Qu'est-ce qui vous a déchiré ? Chaque mort ou blessure par main d’homme. Déchirée quel que soit l’être touché, partout sur la planète. Contrairement à vous, les humains, je ne fais pas de distinguo entre les individus fauchés par la folie de certains membres de votre espèce. Mais on ne vous entend quasiment jamais. Je ne passe pas à la télé. Pourquoi ? Je suis incapable de mauvaise foi ou de manipulation comme certaines voix - de tout bord- pour tirer la couverture à soi et son camp. Trop honnête et sincère. Je ne suis pas du tout d’accord avec vous, Chère Humanité ; pas que des menteurs, des manipulateurs, et des vendeurs de haine, qui prennent la parole à la télé, radio, sur le web et ailleurs. Vous avez raison, mais je n’ai pas l’art de la répartie. Et sans doute un trop adepte du doute. En plus, je suis vieille et fatiguée. Ne tenez pas compte de mon pessimisme. Vous avez encore des choses à faire sur cette planète. À vous désormais de vous occuper de votre espèce. Essayer de faire en sorte qu’elle profite du mieux possible du temps qui lui reste avant de s’éteindre. En attendant, je vous souhaite une bonne journée sur terre. Et un bon siècle.
Personne ne l’a vu sortir de la salle. Pourtant, elle a traversé une haie de caméras. Aucune main ne lui a tendu un micro. Que vaut la parole d’une vieille humanité usée par l’espèce humaine ? Elle s’est arrêtée un peu plus loin. Immobile derrière un bosquet à observer l’agitation. Un petit bain d’humain avant de reprendre la route. Celle de la plus vieille dame du monde. Elle esquisse un sourire et s’éloigne. Avec un espoir en bandoulière. Que l’espèce humaine cesse de déchirer sa chair. Qu’elle arrête le massacre planétaire. Pour laisser place à des petites et des grandes mains. Leur théâtre d’opérations est la planète qui se déchire. Quelle est exactement leur mission ?
Recoudre l’humanité.