Côté jardin

Son père travaille au jardin potager. Sophie le regarde par la fenêtre. «Tout naturel. Jamais le moindre pesticide dans la terre. Pas même de bouillie bordelaise. Je ne vais pas empoisonner ma propre famille». Son père lui a transmis l'amour de la nature. Notamment avec des randonnées à observer les oiseaux. Il est intarissable sur la flore et la faune. Un père lui léguant la conscience de la planète.

 

 

Dick Annegarn sacré géranium © Pascal Benedetto

 

            Le père de Sophie est au jardin. Son rituel avant de prendre sa tasse de  thé. Un jardin potager dont il est très fier. Elle le regarde œuvrer avant d'aller en cours. Un très grand passionné de jardinage. « Tout est très naturel. Jamais de pesticide sur mes fruits et légumes. Pareil pour tous mes arbres. Jamais même de bouillie bordelaise. Je ne vais quand même pas empoisonner ma propre famille.». C'est lui qui l'a initié au jardinage et donné l'amour de la nature. Notamment pendant leurs randonnées à observer les oiseaux. Un homme imbattable sur la flore et la faune.Sans doute lui qui lui a donné une conscience aiguë des enjeux de la planète. Pas une manif pour l'environnement sans la présence de Sophie. Encouragée par ses parents dans son combat. Une des militantes écolos la plus active du lycée. Mais ce matin elle le regarde avec de la haine dans les yeux. Pourquoi lui a-t-il fait ça ?

         Un homme double. Côté jardin et côté ville. Jamais elle n'aurait pu s'en douter. Comment pouvait-il vivre un tel grand écart ? Super Papa, époux, conseiller municipal apprécié de toute la population… « T'as de la chance d'avoir un père comme ça. Moi le mien il passe son temps à mater le foot ou réparer ces bagnoles. On se parle jamais.Pareil pour ma mère qui, elle,  passe son temps devant l'ordi ou à parler au téléphone à ses copines.On dirait qu'ils se foutent de tout ce qui se passe sur la planète. Que leur p'tit plaisir à eux.  ». C'est sa meilleur copine du lycée qui se plaint souvent de ses parents. Tous deux, comme nombre de gens de la région, travaillent dans l'usine de produits chimiques à quelques kms de leur ville. Le père ouvrier, la mère secrétaire du DRH . Sa copine a un peu honte de ses parents. « Vous êtes complices des sales pollueurs ! Vous en avez rien à foutre de la planète que vous allez me laisser et à vos futurs petits-enfants. Que des égoïstes qui voient pas plus loin que leur 4X4 ou dernière tablette. Des moutons aux cerveaux pollués par les animateurs de la télé-poubelle. De la chair à fake-news. Vous me foutez la honte. ». Elle leur avait balancé ça un soir en sa présence. Le père de sa copine avait pâli. Un silence lourd dans la cuisine. Sophie, très gênée, fixait le fond de son assiette. Puis, sans prononcer un mot, le père s'était levé et avait ouvert la porte du frigo. «  C'est la pollution qui remplit ce putain de frigo. Paye tes clopes et ton forfait web pour ton Smartphone.». Sa voix mal assurée, ses yeux embués. Il avait allumé une clope et gagné à pas rapides son garage. «  Vous êtes des lâches ! ». Sa mère avait tenté de la calmer. En vain. Sa copine avait claqué la porte.Un rapide échange de regard avec sa mère. Une femme bouffée de tristesse impuissante. Puis Sophie avait rejoint sa copine dans le square du centre-ville. Toute deux assises sur un banc. Leurs silences ponctuées d'une autre fumée partagée. Avec une odeur différente de celle autour d’eux. Une herbe apaisante. Sa copine fume beaucoup. Plusieurs pétards par jour, dès le matin. Fumée plaisir devenue cache-misère ?

          Comment aurait-elle réagi si son père avait travaillé dans l'usine ? Une usine nourricière et tueuse. Sans elle, des centaines de gens seraient sans boulot. Mais aussi une odeur permanente dans l'air, la rivière changeant de couleurs au rythme des produits déversés, les maladies.... Même ceux qui y travaillaient le savaient. «  Pourquoi on déménage pas Maman ? Ici, ça pue. ». Une question qu'elle avait posé gamine à sa mère. « Ton père et moi on vient de cette ville. Mes parents et mes grands sont nés ici. Ta grand-mère est venue au monde dans cette maison. Les gens d'ici ont besoin de moi. ». Sa mère est médecin. Une praticienne très appréciée. La vraie médecin de campagne dévouée à sa clientèle. Ta mère a un stéthoscope à la place du cœur, comme dit l'un de ses cousins. Tellement occupée que c'était la grand-mère maternelle qui s'était occupée en grande partie de Sophie. Fille d'un couple phagocyté par leurs activités professionnelles et associatives. Mais des parents très aimants. Elle les adore. Un amour mêlé d'admiration. Jusqu'à la vidéo qu'elle a reçu dans la nuit. Sa mère savait-elle ? Impossible de ne pas être au courant.

       Pourquoi ne pas lui avoir dit ? Elle aurait préféré être au courant. Se prendre une grande claque dans la gueule plutôt que ces silences fuyants. Au moins elle aurait pu réagir. Se mettre en colère contre eux deux. Lui le coupable et elle sa complice. Sophie n'a pas fermé l’œil de la nuit. Se passant en boucle la vidéo. Ses parents savant bien qu'elle finira par tomber dessus. Ils ont dîne ensemble sans qu'aucun des deux n'aborde le sujet. Pourtant ils le savaient. La tension inhabituelle, ressentie durant le repas, avait une source. Au lieu de tout mettre sur table, il ont préféré faire comme si de rien n'était. Voleter au-dessus d'une conversation très lisse. Les banalités de la grande bourgeoisie sachant enrober l'abcès. Elle allait crever l'abcès. Tout le pus de non-dit accumulé depuis tant de temps enfin étalé sur le pain bio, mêlé à la confiture maison, et tous les autres produits du commerce équitable. La cuisine allait puer la vraie vie. Comme le nuage noir au-dessus de la région.

       Un autre problème plus important se pose Sophie. Tout le lycée est désormais au courant. Comment regarder ses copains et copines dans les yeux ? Y aller ou pas ? Elle se pose la question. Aller vivre ailleurs ? Mais avant elle doit en parler à son père. Plus qu'eux deux dans la maisons car sa mère est partie très tôt en consultation. Tandis que son père a un avion en fin de matinée. Il est très souvent absent. Toujours entre deux aéroports. « Ton père travaille dans les affaires. Du commerce international. Pas trop mon truc à moi. Je n'y comprends pas grand chose à tous ces trucs de chiffres. ». Une réponse vague à la question classique d'une gosse demandant ce que fait son Papa. Sophie était passée bien sûr à des choses de son âge. Pourquoi ne pas avoir insisté à ce moment-là ? Interrogé son père pour en savoir plus sur son activité. Mais difficile de heurter un mur bienveillant.Le mur policé d'un des dirigeants d'une très grosses multinationale. Celle à qui appartient l'usine régionale qui vient de partir en fumée. « Qu’est-ce que tu fous ? On t'attend ! » . Elle avait complètement oublié la manif devant la mairie. C'est elle qui l'a initiée. Son regard repart dans le vague. Elle a la poitrine serrée. Sophie est engluée dans le doute.

       Elle sursaute. « Tu rêves, ma chérie ?». Elle avait la main sur la porte du frigo ouvert. Elle la referme d'un geste sec. Il lui sourit et s'installe à table. L’œil très vite rivé à sa tablette. Pour sa revue de presse quotidienne.  Papa, je voulais te dire que... » Il lève les yeux. Toujours le même sourire. Un sourire en béton armé. Rien ne transparaît. Son père est comme un espion. Avec deux vies. Sa famille, ses amis, et ses affaires. Son jardin et le reste du monde qu'il ne voit qu'à travers des power-point et des courbes statistiques. Se rend-il compte des dégâts dont il est complice ? Sans doute pas. Fils de bonne famille, bon élève, bon manager... Tout est bon chez lui. Bon et dans le vrai. Pareil au type qui, après avoir donné l'ordre de lâcher des bombes, va chercher ses gosses à l'école et prie une fois par semaine dans un quelconque lieu de culte. Bien sûr que des bombes à fragmentations humanitaires. « Tu ne t'assois pas ma chérie, pour manger.». Elle secoue la tête. «  J'ai pas le temps. Je suis en retard pour mon cours. ». Elle l'embrasse sur la joue et sort de la cuisine. Dehors, l'air pue encore l'essence. Elle regarde le ciel. La noirceur encore présente. Les ailes sombres du monde-machine.

    Elle longe le jardin potager. Envie d'y mettre le feu. Brûler aussi leur maison. Le monde et tout le reste. Disparaître. Elle grimpe sur son vélo et roule sur la longue allée de castine. «  Ces animateurs de télé sont des apprentis-sorciers, ils polluent le cerveau des gens. C’est à cause d’eux que beaucoup votent pour l’extrême droite ou deviennent intégristes musulman. Ce sont des pilleurs de cerveaux et de démocratie. IL faut les combattre ». La dernière colère de son père. Quel hypocrite, se dit-elle. Très déçue. L'humanisme paternelle vient de prendre un coup dans l'aile. Lui aussi, comme le père de sa copine, pourrait lui rappeler que le pollueur la nourrit et va lui payer ses études et lui laisser un beau patrimoine. Elle ouvre le portail. Elle sourit. Un sourire de combat. Prête à réparer les dégâts paternels. Mettre les mains dans le cambouis que certains laisse en héritage. Et bosser.

       S’occuper du jardin du futur.

PS: Une fiction inspirée bien sûr de l'usine de Rouen. Les gueux de proximité ont dû lutter pour avoir des infos sur les produits qu'ils ont pris en pleins poumons. Mais elle est inspirée aussi des pollueurs mentaux. Celles et ceux qui investissent dans des usines à haines et divisions, comme récemment sur les écrans de télé. Puis, à chaque élection, ils viennent culpabiliser  celles et ceux - égoïstes et inconscients- refusant de voter contre la haine. Une haine que ces donneurs de leçons de républicanisme ont mis en couveuse cathodique.

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